Jean-François Braunstein et la religion woke à Genève
Au Salon du Livre de Genève, le 26 mars dernier, Le Regard Libre a organisé une rencontre avec Jean-François Braunstein, auteur de l’essai remarqué La religion woke. Cet entretien a réuni un large public et a donné lieu à un témoignage fort de la part d’une étudiante.
Tout s’est bien passé ce dimanche de pluie dans la foule du centre Palexpo, à Genève. Le philosophe Jean-François Braunstein, auteur de l’essai remarqué La religion woke, paru en septembre aux Editions Grasset, était bien là, sur la scène du Forum, à répondre à mes questions. Il n’y avait pourtant rien d’évident dans ce moment fort du dernier du jour du Salon du Livre.
Car les planètes étaient loin d’être alignées. Malgré une dizaine de prises de contact avec des intervenants potentiels pour un débat avec Jean-François Braunstein sur l’existence, l’essence et l’importance du wokisme, il m’a été impossible d’obtenir une réponse favorable. Une politologue en vue avait voulu redéfinir entièrement le cadre du débat: selon elle, la question était réglée: le wokisme n’existe pas – si je n’étais pas d’accord avec cette thèse, alors je devais m’adresser à quelqu’un d’autre avec ma drôle de proposition. Dans la même veine, une sociologue de premier plan m’avait écrit qu’elle avait «du mal à saisir quelles pourraient être les bonnes raisons justifiant sur le fond un débat sur les bases de cet ouvrage», débat qui de surcroît n’aurait pas été intéressant pour le public. Une de ses consœurs, bien que chercheuse à Sciences Po Paris, m’avait, elle, confié ne pas maîtriser le français. Quant aux autres, ils n’avaient tout simplement pas donné suite à mes sollicitations.
Des militantes wokes dans le public
C’est donc sous forme d’interview journalistique, portant moi-même la dimension contradictoire, que j’ai animé la rencontre, que le Salon du Livre de Genève a eu la hauteur d’esprit d’abriter. Non sans quelque précaution technique: un gardien de sécurité a accompagné cette heure de conversation, «thème chaud» oblige. La veille, l’organisation avait reçu le courriel d’une personne indignée que le Salon pût accueillir un auteur «réactionnaire», qui «ne s’embarrasse d’aucune rigueur académique et intellectuel (sic) pour son dernier essai».
On pourrait se demander au contraire comment cela se fait que ce genre de personnes offusquées ne sautent pas sur l’occasion pour venir à la rencontre et soumettre directement leurs critiques à l’auteur, une large place étant laissée aux questions de l’assistance. C’est ainsi que devrait fonctionner la recherche commune de la vérité dans une démocratie libérale: par la tolérance et donc le débat. Mais peut-être que ces individus n’ont justement pas d’arguments suffisamment solides pour justifier leurs critiques (ce qui, le cas échéant, les rend, par définition, non justifiées). Ou il se peut que ces gens ne soient justement pas attachés à la démocratie libérale. Les deux hypothèses peuvent enfin être vraies ensemble: ils pourraient bien ne pas avoir d’arguments ET ne pas aimer pas le débat.
D’autres adversaires – du moins sur le plan intellectuel – du professeur Braunstein ont manifestement estimé, eux, qu’il fallait venir montrer leur désaccord. Munies de pancartes et de drapeaux arc-en-ciel, deux jeunes femmes se sont assises au centre du public et ont filmé toute la séquence, un sourire malicieux aux lèvres. Manque de chance pour elles, l’invité n’a pas «dérapé», ce qui a dû quelque peu désarçonner les deux participantes, qui ne se sont même pas levées pour protester ou s’adonner à je ne sais quel chant ou danse contestataire. On n’a donc pas même pas su ce qu’elles reprochaient à l’essayiste, si ce n’est peut-être de considérer que les wokes mobilisent l’émotion plutôt que la raison, comme il l’a soutenu lors de l’entretien. Idée qui, précisément, a fait l’objet d’une question posée tout à fait courtoisement par l’une des deux militantes. Une preuve, s’il en fallait, des vertus de la démocratie libérale?
Une nouvelle religion
Alors bien sûr, l’échange n’aurait pu débuter sans cette question: le wokisme ne serait-il pas un terme inventé de toutes pièces pour disqualifier des phénomènes de société? Et si ce n’est pas le cas, quelle est sa définition? Jean-François Braunstein acommencé par rappeler qu’il s’agit là d’un mouvement issu d’activistes se disant à la base eux-mêmes wokes (de l’afro-américain awake, «éveillés»). Ce mouvement, a-t-il d’emblée précisé, est basé sur de bonnes intentions: l’attention et la lutte face aux discriminations d’ordre raciste, sexiste, etc. Or, c’est à la fois dans la vision du monde que proposent les wokes et dans leur attitude que l’auteur considère cette tendance en marche comme problématique et même dangereuse.
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La vision du monde, tout d’abord. D’après le philosophe, le cœur du wokisme réside dans la théorie du genre, selon laquelle les sexes masculin et féminin sont des concepts dépassés, le genre étant défini comme le résultat d’un ressenti: «Seules existent des consciences, tel est le message de la théorie du genre, au cœur de cette nouvelle religion, écrit Braunstein dans son livre. Et c’est justement son caractère provocateur qui en fait la séduction. Pour cette raison, la théorie du genre n’est pas une catégorie de la pensée woke parmi d’autres, elle en est le cœur, la première découverte, qui ouvre la voie à tous les assauts contre la science, contre la vérité et contre la réalité elle-même. Les autres composantes de l’idéologie woke, les théories de la race et de l’intersectionnalité, avec en France ses variantes indigénistes ou décoloniales, ne sont qu’accessoires par rapport à la théorie du genre qui est le vrai mystère, en un sens religieux, de cette nouvelle religion.»
Le mot est lâché: le wokisme serait une religion. La discussion devant le public du Salon du Livre s’est attardée un bon moment sur cette idée, corroborée justement par l’attitude des wokes, et non plus leur thèse principale: «Non seulement on ne peut pas débattre avec eux, comme l’acte manqué de la rencontre du jour au Salon du Livre le montre, mais ils donnent l’impression de se sentir comme un groupe d’élus, avec le sectarisme que cet orgueil implique», a lancé l’auteur.
A ce propos, une étudiante installée au premier rang a livré au moment des questions un témoignage fort: «Quand on aime votre livre, Monsieur Braunstein, et qu’on est à l’Université de Genève, il faut se cacher dans les toilettes pour le lire. C’est ça qui est glaçant.»
«Le contraire de l’individualisme»
Interrogé par mes soins au sujet du libéralisme, que l’on pourrait considérer comme étant le père malheureux du wokisme, Braunstein a répondu qu’il n’y avait aucun lien possible entre ces deux courants. En effet, le libéralisme est une forme d’individualisme. Or, selon ses mots, «le wokisme est le contraire de l’individualisme»: à la fin des fins, «le militant woke cherche à faire partie d’un groupe, par exemple la communauté des Noirs ou celle des lesbiennes». Rien à voir, donc, aux yeux du philosophe, avec la démarche du libéral, qui est attaché à la libération et la progression de l’individu au moyen de sa raison. Du reste, a conclu Braunstein, «le libéralisme, c’est d’abord la confrontation intellectuelle, la concurrence des idées, que le wokisme refuse.»
La confrontation intellectuelle: la rencontre organisée par Le Regard Libre s’est résolument inscrite dans cet esprit-là. Et le public, pas du tout acquis dans sa totalité au propos de Jean-François Braunstein, en a été à la hauteur. Nous nous réjouissons de vous donner rendez-vous l’an prochain au bout du lac!
Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com
Vous venez de lire un article tiré de notre dossier WOKISME, publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°95). Retrouvez dans ce numéro quelques bonnes feuilles de La religion woke et un GRAND CONCOURS pour recevoir un exemplaire du livre!

Jean-François Braunstein
La religion woke
Grasset
2022
274 pages
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