L’arme nucléaire, cet autre dossier iranien qui nous concerne

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écrit par Sébastien Lapaire · 04 février 2023 · 0 commentaire

Le 22 novembre, l’Iran déclarait avoir atteint un palier sans précédent dans l’enrichissement d’uranium, un pas essentiel vers l’obtention de l’arme nucléaire. Si l’annonce a peu défrayé la chronique, elle n’est pas sans répercussions sur la géopolitique mondiale.

Malgré l’omniprésence médiatique du conflit ukrainien, un sujet a su se faire une place de choix dans l’actualité: la révolte contre le régime des mollahs en Iran, qui secoue le pays depuis la mort de Mahsa Amini sous les coups de la police des mœurs le 16 septembre 2022. Seulement voilà, un autre événement majeur a très peu fait parler de lui: l’annonce par le directeur de l’Organisation de l’énergie atomique iranienne que son pays avait atteint le palier des 60% d’enrichissement de l’uranium dans deux usines, se rapprochant ainsi du seuil des 90% nécessaires à la fabrication de bombes nucléaires. Cette relative discrétion médiatique ne saurait occulter le caractère inédit de la situation: jamais le régime iranien n’avait jusqu’alors ouvertement assumé le fait de se diriger vers l’acquisition de l’arme atomique.

Dépasser les fractures internes

La mort violente de Mahsa Amini après son arrestation a attiré l’attention médiatique mondiale sur la contestation interne en Iran. Depuis, la révolte s’est amplifiée et semble fragiliser le gouvernement ultraconservateur d’Ebrahim Raïssi, sur fond de crise économique. A tel point que l’opinion publique se demande s’il n’y a pas là une véritable révolution. 

Ainsi, l’actualité politique iranienne chaotique a renvoyé au second plan médiatique le dossier du nucléaire. Il semble pourtant que les deux sujets soient liés, étant donné que le pouvoir iranien, divisé sur la gestion de la révolte, trouve avec le nucléaire de quoi se fédérer autour d’un enjeu majeur de puissance. L’Iran étant entouré de pays hostiles, comme Israël et l’Arabie Saoudite, l’acquisition de la bombe atomique lui semble nécessaire pour défendre ses intérêts, ce qui ne manque pas d’attiser les tensions avec les autres puissances nucléaires.

Les négociations au point mort

Signé à Vienne en 2015, le Joint Comprehensive Plan of Action (JCPoA), plus connu sous le nom d’«accord sur le nucléaire iranien», laissait pourtant présager d’une coopération pacifique avec la Russie et les puissances occidentales, l’Iran acceptant de limiter l’enrichissement de l’uranium à 3,67% en échange de l’allègement des sanctions internationales. Depuis 2018 et la sortie des Etats-Unis de l’accord sous l’impulsion de Donald Trump, les tensions n’ont cessé de s’exacerber. Le rôle de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) est devenu complexe, dans la mesure où le retrait américain – qui peut expliquer que l’Iran ait progressivement pris ses libertés par rapport à l’accord – a plombé le JCPoA. Ainsi, les critiques de l’AIEA se révèlent peu fécondes et l’Iran ferme peu à peu ses portes aux inspecteurs de l’agence. 

Les provocations iraniennes répondent donc aux sanctions internationales – et en amènent de nouvelles. Dans le même temps, le programme nucléaire iranien continue d’avancer alors que peu de pays signalent un intérêt à venir à la table des négociations. Plus que des négociations, ce sont des menaces qui se font entendre. Les Etats-Unis ne comptent pas laisser l’Iran se nucléariser, ce qu’a fait savoir Robert Malley, «l’émissaire spécial» de Joe Biden en Iran: «En dernier ressort, le Président acceptera une option militaire, parce que si c’est ce qu’il faut pour empêcher l’Iran d’acquérir une arme atomique, c’est ce qui arrivera».

Vers un Iran nucléaire?

Loin des 3,67% prévus par le JCPoA, l’Iran a atteint les 60% dans deux de ses usines d’enrichissement: Natanz et Fordo. La progression est fulgurante, comme l’a expliqué au média français 20 Minutes Héloïse Fayet, chercheuse à l’Institut français des relations internationales (IFRI): «Le temps nécessaire pour passer d’un enrichissement de 60% à 90% est beaucoup plus faible, par rapport à l’opération qui consiste à enrichir de 20 à 60%. Plus vous avez d’uranium enrichi, plus il est facile d’augmenter l’enrichissement». 

La question est donc posée: l’Iran est-il en passe de devenir une puissance nucléaire? Probablement pas à très court terme, car une fois le palier des 90% atteint, il faudra encore être en mesure de militariser la charge nucléaire, c’est-à-dire la lier à des missiles assez puissants pour la transporter. Ceux que l’Iran possède d’ores et déjà ont une portée de 2000 kilomètres, ce qui est insuffisant pour atteindre les Etats-Unis, mais assez pour menacer Israël. De quoi fragiliser plus que jamais l’équilibre déjà précaire au Moyen-Orient.

Crédit photo: Iran © Pixabay

Ecrire à l’auteur: matthieu.levivier@leregardlibre.com

Vous venez de lire une analyse tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°93).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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