Aux Etats-Unis, la république sans la démocratie

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écrit par Sébastien Lapaire · 09 janvier 2023 · 0 commentaire

Depuis la vague qui a porté Donald Trump au pouvoir, en particulier depuis sa contestation du résultat de l’élection de 2016, la démocratie américaine semble se porter toujours plus mal. Loin de s’en contenter, les conservateurs sont prêts à aller encore plus loin.

«On ne vit pas dans une démocratie, on vit dans une république constitutionnelle», a affirmé Cleta Mitchell, une avocate à la tête d’un vaste réseau de militants républicains, pour justifier la mise en cause du résultat des élections de mi-mandat. Signe que les attaques contre le système électoral n’ont pas cessé aux Etats-Unis, ces propos indiquent un positionnement radical: le choix du peuple peut être enjambé lorsque le bien commun, et donc celui de la République, est en jeu, particulièrement lorsque la gauche et le wokisme menacent l’Amérique. Mais d’où vient cette opposition entre république et démocratie?

République n’est pas démocratie

Aujourd’hui, dans les pays occidentaux du moins, les deux notions souvent tenues pour équivalentes. Pourtant, l’idée de république ne va pas forcément de pair avec celle de démocratie, et inversement. Car à prendre la plus simple définition d’une république, on ne retrouve qu’un élément : dans une république, les dirigeants sont choisis, et n’obtiennent pas le pouvoir en héritage, comme en monarchie.

Choisis certes, mais pas nécessairement démocratiquement! Pensons au cas où une vaste partie de la population ne possède presque aucun droit – comme en Afrique du Sud sous l’apartheid – ou lorsque l’élection du dirigeant se fait entre quatre murs par un petit groupe – la Chine communiste par exemple. La démocratie serait donc le processus respectant la souveraineté populaire par lequel une république, ou une monarchie constitutionnelle par exemple, peut être gouvernée, soit directement – lors d’une Landsgemeinde – soit indirectement via des représentants élus.

Si aujourd’hui les deux concepts se confondent, il se sont pourtant construits en opposition. Aux yeux des constituants américains et français du XVIIIsiècle, explique le politologue Philippe Raynaud dans l’ouvrage collectif La Démocratie. Histoire, théories, pratiques, «le problème premier [fut] celui de la limitation du pouvoir par les droits des individus, qui [rendait] nécessaire un système institutionnel dans lequel les pouvoirs [devaient] être distincts et équilibrés». Ainsi, «[l]a démocratie apparaît au départ comme une menace puisqu’elle s’appuie sur la puissance d’une majorité qui peut aisément devenir tyrannique».

Pour les révolutionnaires des deux côtés de l’Atlantique, « l’élection n’est pas […] une procédure démocratique […], mais une institution aristocratique qui permet la sélection des dirigeants les meilleurs. » C’est cette pensée-là, traduite en mots dans la Constitution américaine, qui fait dire à Cleta Mitchell « qu’on ne vit pas en démocratie ». En cela, cette dernière est l’héritière du mépris des principaux rédacteurs de la Constitution pour la populace et ses humeurs. Loin de défendre un principe démocratique lorsqu’ils demandent d’annuler une élection, les Républicains comptent plutôt sur les règles de la « république constitutionnelle » pour mettre à distance le choix du peuple lorsque celui-ci n’élit pas les « bons » représentants.

La peur du peuple

Cette peur du peuple et de la démocratie se retrouve dans d’autres institutions américaines comme les grands électeurs, passage intermédiaire entre le vote populaire et le choix du président, ou encore la Cour suprême, constituée de juges désignés par le président, siégeant à vie et ayant la responsabilité de s’opposer à la majorité du moment pour protéger la République et la Constitution. Comme le résume Denis Lacorne, politologue français, dans son livre L’invention de la République américaine : « [Les Etats-Unis sont] une démocratie incomplète dont les excès naturels et inévitables sont tempérés par l’existence d’institutions républicaines : un président et des assemblées élues. »

D’où vient le besoin, pour les Républicains, de rappeler aujourd’hui l’essence originelle – républicaine – du régime politique américain, alors même qu’au fil des décennies ce dernier s’est tout de même démocratisé ? De la peur de se retrouver en minorité en raison de l’immigration continue ? Peur aussi qu’une majorité d’électeurs, emmenés par une faction woke, puisse détruire les valeurs américaines via l’éducation ?

Quoi qu’il en soit, des penseurs proches du Parti républicain précisent toujours plus leur projet de passer outre les règles démocratiques de la représentation en se basant seulement sur les principes républicains américains. Enjamber la démocratie pour restaurer les Etats-Unis dans toute leur gloire, loin de la décadence actuelle? Les Etats-Unis sont une république avant d’être une démocratie et pourraient donc bien prendre la direction d’une plus forte autorité de l’Etat et de plus de discrimination. Certaines conditions sont d’ores et déjà réunies pour y parvenir.

Ecrire à l’auteur: clement.guntern@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article tiré de notre dossier sur la démocratie, publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°92).

Illustration de couverture: © Flickr

Jean-Vincent Holeindr
et Benoît Richard (dir.)

La Démocratie.
Histoire, théories, pratiques

Editions Sciences Humaines
2010
354 pages

Denis Lacorne
L’invention de la République américaine
Hachette Pluriel Reference
2008
352 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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