Peut-il être éthique de mentir? La controverse Kant-Constant

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écrit par Sébastien Lapaire · 29 décembre 2022 · 0 commentaire

Pour Kant, le philosophe allemand, le mensonge est toujours un acte à bannir car il détruit la confiance au sein de la société et entame la loi morale en l’homme. Chez Constant, le philosophe français, mentir peut être vertueux en fonction du contexte. Regards croisés.

Dans une dispute devenue célèbre, les philosophes Emmanuel Kant (1724-1804) et Benjamin Constant (1767-1830) ont chacun défendu leur point de vue sur la possibilité de mentir ou non en société. En 1795, Kant publie Fondements de la Métaphysique des mœurs, œuvre dans laquelle il expose sa théorie du devoir. Selon lui, dire la vérité est un impératif à respecter en toute circonstance, même si les conséquences sont fâcheuses. Pour l’illustrer, Kant prend l’exemple d’un individu qui doit avouer à des assassins poursuivant son ami qu’il est bel et bien en train de le couvrir. En 1796, Constant publie Le Droit de mentir, un texte court et provocateur rédigé en réaction à l’ouvrage du philosophe allemand. C’est le début des hostilités.

Le droit à la vérité

Pour Constant, cette manière de prôner l’intransigeance morale sape toute relation entre les hommes: «Le principe moral, écrit-il, que dire la vérité est un devoir, s’il était pris d’une manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible. Nous en avons la preuve dans les conséquences très directes qu’a tirées de ce principe un philosophe allemand, qui va jusqu’à prétendre qu’envers des assassins qui vous demanderaient si votre ami qu’ils poursuivent n’est pas réfugié dans votre maison, le mensonge serait un crime.»

En étayant le propos, Constant joue sur la distinction entre le devoir moral et le droit juridique, sa conviction étant que la situation vécue impacte la prise de décision individuelle. Si, en face de personnes manifestement mal intentionnées, l’individu ment avec la volonté de sauver la vie d’autrui , alors il n’est pas condamnable, car dire la vérité préserverait l’intégrité des malfaiteurs tout en nuisant juridiquement à autrui. Ceci n’est pas acceptable pour la conscience citoyenne engagée dans la vie collective qui prime sur la conscience, propre à chacun selon Constant – et qui pourrait par exemple être kantienne. En suivant cette logique qui différencie sphère privée et sphère publique, Constant transforme le droit de mentir en droit à la vérité:

« Un devoir est ce qui, dans un être, correspond aux droits d’un autre. Là où il n’y a pas de droits, il n’y a pas de devoirs. Dire la vérité n’est donc un devoir qu’envers ceux qui ont droit à la vérité. Or nul homme n’a droit à la vérité qui nuit à autrui ».

Aussi, le citoyen devra privilégier la prise en compte des effets de son action plutôt que son intention. C’est précisément ce qu’ont appliqué, entre autres, les Justes pendant la Seconde Guerre mondiale en mentant aux autorités nazies alors même qu’ils abritaient chez eux des Juifs.

Autoriser le mensonge, c’est autoriser le mal 

Kant rétorque en 1797 dans D’un prétendu droit de mentir par humanité que «la véracité dans les déclarations que l’on ne peut éviter est le devoir formel de l’homme envers chacun, quelque grave inconvénient qu’il puisse résulter pour lui ou pour un autre». En d’autres termes, le philosophe allemand s’oppose ici à tout conséquentialisme.

Cela ne l’empêche cependant pas de réfléchir aux effets du mensonge: pour lui, si le mensonge est autorisé, la discorde s’installera dans la société. Subtilement, le philosophe allemand demande ce qu’il se passerait si tout le monde mentait, et ce «quelque généreuse que puisse être son intention»? Pour Kant, le mensonge éthique est impossible précisément parce que l’action individuelle influe directement sur la construction du collectif – une idée qui résonne en partie avec celle de Constant mais qui aboutit à la position inverse. En mentant, d’après Kant, «je fais en sorte que tous les droits s’évanouissent et perdent leur force, ce qui est une injustice faite à l’humanité en général».

Cette controverse résonne aujourd’hui, par exemple, lors de campagnes électorales où la désinformation règne. Les citoyens ont droit à la vérité et pourtant il arrive que leurs dirigeants leur mentent. Est-ce tolérable? Si oui, dans quelles conditions? Et est-il toujours facile de savoir si celles-ci sont réunies? Kant et Constant ont de beaux jours devant eux.

Ecrire à l’auteur: enzo.santacroce@leregardlibre.com

Montage photo en couverture: © Lionel Cachin pour Le Regard Libre

Vous venez de lire une analyse tirée de notre dossier thématique «Le mensonge», publié dans (Le Regard Libre N°91).

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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