Ukraine: «Quand je me suis fait refuser un article commandé»
Chaque mois, retrouvez la chronique de l’une des personnalités qui nous font le plaisir de prendre la plume pour Le Regard Libre en s’alternant. La journaliste indépendante Sophie Woeldgen livre son regard de reporter au Proche-Orient sur un sujet qui la démange.
«Tu sais, c’est devenu une sale guerre. Le fixeur de XXX [une grosse chaîne de télévision] m’a dit qu’il connaissait des séparatistes qui ont vu l’armée ukrainienne enterrer vivants des soldats russes blessés. « Himmler et Hitler faisaient la même chose. Les Russes font ça à leurs propres soldats. Ils sont fous », a-t-il rapporté. L’information est devenue le nerf de cette guerre. Tout est bloqué. Propagande. Et la population accepte de se faire bombarder chaque nuit sans avoir d’infos. Calme trompeur.»
J’avais frénétiquement noté ces quelques mots mi-août, à Mykolaïv. Sans les envoyer à quiconque. Pour évacuer la frustration. J’étais partie avec des sujets définis. Je savais sur quoi je voulais enquêter. Mais tout piétinait. «Ce n’est pas dans notre intérêt de vous donner l’accès», avait répondu Vitaly Kim, gouverneur de la région de Mykolaïv. Les autres sources contactées déclinaient les demandes de rendez-vous les unes après les autres. Dans l’hôtel, des journalistes attendaient l’autorisation de se rendre sur la ligne de front. Des jours d’attente. Pour se faire promener sur des positions inactives.
Le magazine français qui m’avait commandé l’article sur les collaborateurs de Mykolaïv attendait. Après trois jours de terrain, il était temps de tout compiler et d’envoyer un texte (reportage à lire ici). La réponse n’a pas tardé: «Le problème dans ton sujet, dont l’angle principal est la chasse aux traîtres, est qu’il arrive tard dans le déroulé du texte et qu’il n’y a finalement pas beaucoup d’éléments.» Dans son mail, le chef expliquait: «On aimerait des exemples de traîtres arrêtés: quel genre de personnes? Pourquoi font-ils ça? Et puis comment s’organise cette chasse aux traîtres?» Ces éléments, je les ai cherchés. Je n’en ai trouvé qu’une partie, présente dans le texte.
Un dernier élément figurait dans ce mail: «Il faudrait je pense passer plus de temps sur le côté manque de confiance, l’ambiance de méfiance dans la ville. On ne sent pas ça.» Saisir l’émotionnel pour ne pas écrire une addition froide de faits glauques. Or, pour retranscrire l’émotion, il faut la saisir, la comprendre. Et à Mykolaïv, le ton optimiste des officiels et des militaires ne collait pas avec ce que je voyais.
Depuis le début de l’été, les autorités ukrainiennes annonçaient l’imminence de la grande contre-offensive. Mais rien ne bougeait. Les nuits rythmées de réveils en sursauts m’épuisaient. Les jeunes amputés erraient dans le centre-ville. L’effondrement économique et la pauvreté de la population sautait aux yeux. Les informations non vérifiées d’horreurs s’accumulaient. J’ai perdu mes moyens: «Pour moi c’est un non-sens total cette ville. Je n’y comprends rien. C’est comme si tout le monde fermait les yeux ou ne voulait rien savoir mais continuait à vivre là dans leur quotidien affreux. Je n’arrive pas à comprendre ce fossé entre ce que disent les autorités et ce que j’ai perçu dans la rue, auprès des gens», ai-je répondu. Ça en est resté là. Le texte n’a jamais été publié.
Deux semaines plus tard, l’impressionnante offensive de Kiev bouleversait le cours de cette guerre. Je ne l’avais pas vue venir. Maintenant, je comprends mieux l’ambiance de Mykolaïv à la mi-août. Mais je me demande parfois s’il ne faudrait pas écrire les dessous. Raconter l’information à laquelle on n’a pas accès. Reconnaître et nommer les limites de l’enquête de terrain. Et égoïstement peut-être, justifier des dépenses et des risques que nous, en tant que journalistes indépendants, prenons au quotidien. Pour des articles refusés.
Vers les précédentes chroniques de Sophie Woeldgen
Image: © Dessin de Nathanaël Schmid pour Le Regard Libre
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