Nouvelle icône de la résistance, Mykolaïv débusque ses traîtres
Plusieurs missiles s’écrasent quasi-quotidiennement sur des cibles spécifiques dans la cité portuaire. Des tirs de précision rendus possible grâce à des informateurs. Tandis que les autorités encouragent la délation, les habitants survivent, coupés de tout.
Initialement, ce reportage, écrit en août, était une commande d’un magazine français, qui l’a finalement refusé pour les raisons expliquées dans la chronique de l’auteure à lire ici et publiée avec le présent article dans notre édition papier (Le Regard Libre N°90) à paraître ce vendredi 4 novembre.
4h01, vendredi matin, Mykolaïv s’éveille en sursaut. Une routine depuis le 24 février dernier pour les 200’000 habitants restés dans la cité portuaire, qui comptent seulement 21 nuits de répit depuis le début de la guerre.
A la déflagration sourde, Viktor saute hors lit et court jusque dans sa cave. Quelques minutes plus tard, les murs tremblent à nouveau, le plafond s’effrite. Des briques s’écroulent. De l’autre côté de la rue, l’aile droite de l’Université nationale Petro Mohyla de la mer Noire n’est plus qu’un champ de ruines. «Deux S-300 se sont écrasés sur le bâtiment», constate le lendemain matin Kotliar Yurii, vice-recteur de l’université. Les S-300, ces défenses anti-aériennes soviétiques que les Russes ont reconverti en missile sol-air grâce à l’ajout d’un GPS terrorisent la population. Plus que les impacts d’artillerie, dont la ville était à portée jusqu’à la contre-offensive ukrainienne, ces armes bricolées fracassent les murs, détruisent les immeubles.
«On nous dit de se cacher dans les abris anti-bombardements aériens. Mais dans notre immeuble, il n’y a pas de cave. On dort sur des matelas dans le couloir. Que voulez-vous qu’on fasse d’autre?», s’indigne Natalia, enseignante d’anglais, vivant à deux pâtés de maisons de l’université. D’autant qu’ici, le premier missile tombe toujours avant que la sirène ne s’enclenche. Lancés depuis les territoires occupés de Kherson, ils ne mettent que trois minutes à atteindre leur cible. C’est la loterie. «Mais on a pris l’habitude de vivre ainsi. On s’endort le soir en espérant que la nuit se passera bien. Et on se réveille le matin en envoyant des messages à nos proches pour s’assurer qu’eux aussi, ont passé la nuit», raconte Natalia.
Mykolaïv a repoussé l’avancée russe du début de la guerre en essuyant de lourdes pertes militaires et civiles. La ligne de front, à 20 kilomètres au sud, est relativement stable mais les enjeux sont énormes d’un point de vue stratégique. Mykolaïv, c’est le plus grand port de la mer Noire et c’est la porte d’entrée pour Odessa.
Mais dans la chaleur moite de l’après-midi, la guerre semble s’être tassée. La rue Sobornaya, longue voie piétonne qui traverse le centre de la ville «autrefois bondée de passants, remplie d’enfants qui jouent», selon Natalia, est maintenant quasiment vide. Quelques femmes vêtues de robes fleuries ou des hommes trop âgés pour faire la guerre trimballent des litres d’eau à l’ombre des platanes. Puis, dans une perpendiculaire, un attroupement. Quelques centaines de personnes attendent dans la plus grande tranquillité. Au bout de la file, une dizaine de robinets reliés à une citerne.Les canalisations d’eau alimentant Mykolaïv ont été endommagées par des tirs russes mi-avril. Un mois plus tard, de l’eau sortait à nouveau des robinets : brune-salée cette-fois-ci. Alors pour cuisiner, boire ou se brosser les dents, les habitants viennent se ravitailler en eau potable. Juste derrière, le camion de World Food Kitchen. Des volontaires s’activent. Ils cuisinent quotidiennement l’équivalent de 5000 portions. «Je viens chercher à manger ici car je n’ai pas de travail en ce moment et à 60 ans je n’ai pas encore le droit à la retraite», explique Valentina. Et pour échapper à la torpeur, la cité portuaire du sud de l’Ukraine n’a même pas accès à ses innombrables berges. Les accès sont bloqués, zones militaires obligent.
Depuis début août, deux couvre-feux de 24 heures sont venus rythmer le quotidien estival de Mykolaïv. Dix jours avant, Vitaly Kim, gouverneur de l’oblast de Mykolaïv, avait, dans une allocution vidéo publiée sur Telegram, promis une récompense de 100 dollars à quiconque apporterait des informations permettant de débusquer un collaborateur avec la Russie. Il avait aussi déclaré que la ville serait fermée pendant plusieurs jours afin que les autorités locales puissent effectuer des recherches de maison en maison pour trouver les personnes soupçonnées de collaborer avec la Russie.
«L’opération a été un grand succès. Nous avons reçu plus de 300 lettres utiles. Environ 90 % de ceux qui ont communiqué des informations ont refusé l’argent», affirme-t-il au détour d’une rue dans laquelle il nous a donné rendez-vous. C’est ainsi, debout, que le charismatique responsable de l’administration militaire régionale rencontre désormais les journalistes. Car depuis qu’une frappe russe a touché le 29 mars dernier le siège de l’administration régionale de Mykolaïv, où se trouvait son bureau, les mesures de sécurité sont drastiques. «Heureusement que nos ennemis sont des cons. Ils avaient oublié que nous appliquons le changement d’heure. Ils ont bombardé à 8h44 en pensant qu’il était une heure plus tard. Vitaly Kim n’était pas encore arrivé à son bureau», raconte Dmytro, militaire.
Une fois les lettres de dénonciation collectées et traitées, la traque a pu commencer. Une chasse aux sorcières pour laquelle 1500 hommes ont été mobilisés. «Près de 200 unités de notre police, appuyée par 48 unités mobiles supplémentaires, ont vérifié près de 70’000 adresses». Un chiffre énorme sachant que la population d’avant-guerre avoisinait le demi-million et où plus de 50 % de la population aurait fui. Pour l’instant, Vitaly Kim ne divulgue aucune information sur le nombre de personnes arrêtées car «cela peut nuire à notre objectif final». Il évoque uniquement les 21 procès ouverts et le nombre de cinq personnes recherchées dans d’autres affaires qui ont été arrêtées. «Je peux aussi confirmer que beaucoup de traîtres ont quitté la ville. Ils se cachent car se savent recherchés», assure Vitaly Kim, pour qui le premier objectif a été rempli: «les canaux Telegram russes où étaient envoyées les informations sont désormais vides. Nos ennemis n’ont plus d’informations sur les coordonnées de nouvelles cibles».

Les informations sur les lieux bombardés sont également gardées secrètes. Selon Natalia, près de quarante des soixante écoles de la région ont été touchées. «Notre administration ne nous communique pas le nombre exact. Peut-être qu’elle ne veut pas nous effrayer», suggère l’enseignante. Vitaly Kim fournit une autre explication: «Nous ne voulons plus fournir d’informations aux Russes sur le succès éventuel de leurs frappes», explique-t-il. Car l’armée ennemie pilonne souvent juste: «les Russes savent exactement où frapper et si leurs missiles tombent aux bons endroits», constate Natalia, c’est qu’ils reçoivent de l’aide», suggère-t-elle.
En effet, des collaborateurs envoyaient des informations précises aux forces russes via des canaux secrets Telegram. «Les rétributions allaient de 1000 à 10’000 Hryvnia», explique Vitaly Kim, pour qui «quelques personnes transmettent des informations sans savoir qu’elles aident la Russie.» Et le gouverneur de poursuivre: «D’autres l’ont fait pour l’argent. D’autres encore car ils sont en colère contre des personnes d’ici. Certaines encore adorent l’URSS ou n’ont pas de cerveau. Chaque situation est particulière. C’est comme un jeu pour les Russes. Les autorités donnent une première tâche, plutôt simple. Si la personne l’a réussi, ils lui donnent une mission plus compliquée. Les Russes jouent avec nous.»
Natalia approuve: «Il y a des collaborateurs parmi nous. Nous sommes tellement en colère, tellement furieux contre eux.» Kotliar Yurii, le vice-recteur de l’université bombardée cette nuit, émet une hypothèse différente: «Théoriquement c’est possible que des informateurs aient transmis l’information aux russes mais depuis que l’armée et le SBU ont fermé la ville et arrêté les collaborateurs, c’est peu probable. Peut-être que les Russes inventent la présence d’éléments militaires dans certains lieux afin de justifier le bombardement». Une chose est certaine: le 8 août dernier, le ministère de la Défense russe a publié dans son canal Telegram que «des unités de défense territoriale ont été déployées, des dépôts de munitions installés» dans l’université. Dénonciation ou extrapolation, le bombardement était prédit.
En plus d’occuper les autorités, les prises de position attisent les divergences au sein des habitants: «C’est sûr qu’ici, la guerre divise des familles, des villes», lâche Dmytro. Un de ses meilleurs amis, le cousin de sa première femme, s’est engagé dès 2014 du côté des séparatistes. Sa dernière communication avec lui date de la veille de son entrée chez les militaires, le 25 février: «Il m’a conseillé de me rendre. “Mais quel con!” lui ai-je répondu. Moi, je vais m’engager dans l’armée. Si on se revoit, l’un ou l’autre sera mort», raconte cet ex-journaliste d’une chaîne de télévision locale. Finalement son ex-femme, qui vivait à Moscou jusqu’au début de la guerre, avant de s’exiler pour Berlin a collaboré avec lui et la police «pour le détruire. Heureusement que j’ai toujours eu une très bonne relation avec mon ex!» s’exclame-t-il. Moitié-russe, comme beaucoup d’habitants de Mykolaïv, les liens sont nombreux. «Mon cousin est officier dans l’armée de Poutine. Et pour lui aussi c’est très simple: Si je le vois, je le tue». Alors que la guerre se prolonge et que les forces s’épuisent de chaque côté, avec un risque d’enlisement de plus en plus souvent évoqué, Dmytro refuse de remettre en question son engagement: «Une fois la guerre terminée, je vais décider si je veux revenir au journalisme. Que faire de ma vie. Mais maintenant je me suis engagé. Et un soldat ne doit pas réfléchir.»
Ecrire à l’auteure : sophie.woeldgen@leregardlibre.com
Une habitante du quartier passe devant l’Université nationale Petro Mohyla de la mer Noire le lendemain de sa destruction © Sophie Woeldgen
Vous venez de lire un reportage tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°90).
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