Le sens de la vie caché dans le récit de la fin du monde

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écrit par Sébastien Lapaire · 22 octobre 2022 · 0 commentaire

Les récits de la fin du monde ont traversé toutes les époques et existent aujourd’hui encore. Ces prédictions funestes cachent une autre question: quel est notre rapport à la mort? En tentant d’y répondre, c’est bien le sens de la vie qui est en jeu.

Quel est le sens de la vie? Cette question, de nos jours, semble être un vieux souvenir. Pourtant, aujourd’hui plus que jamais, cette interrogation revient en force. Le sens de la présence de l’homme sur Terre ne cesse d’agiter les esprits et les discussions, au sein desquels on peut notamment entendre qu’il devient urgent de sauver la planète.

La détresse du monde moderne

A y regarder de plus près, un tel impératif raconte la détresse du monde moderne, caractérisé entre autres par de foudroyantes avancées techniques et désormais technologiques. L’homme du XXIe siècle semble déterminé à évacuer la question de la mort, du moins en Occident. En miroir, il cherche une direction à donner à sa vie. Ainsi, celui qui affirme que le monde court à sa fin est peut-être en train d’avouer, de manière détournée, qu’en tant individu il court lui-même à la catastrophe. Cet aveu témoigne de son impuissance à se situer dans une réalité qui lui échappe et face à laquelle il se sent démuni. Dans ce contexte, la nature se dresse comme l’ultime refuge où la valeur de la vie s’abrite.

Se mobiliser en faveur de la nature pour la sauver de l’extinction, c’est donc donner du sens à sa propre vie en voulant éviter qu’elle ne disparaisse elle-même. Dans cette lutte, les individus prennent conscience qu’ils sont eux-mêmes limités dans leurs ressources psychiques et physiques, ou, pour reprendre les termes de Karl Jaspers, ils se confrontent aux «situations-limites».

Karl Jaspers et les situations-limites

Le philosophe et psychiatre allemand Karl Jaspers (1883-1969) amène en effet un éclairage tout à fait stimulant sur ce sentiment d’impuissance. Dans son essai majeur Introduction à la philosophie, il énonce quatre situations qui confrontent l’homme à ses limites: «Les situations-limites – mort, hasard, culpabilité, impossibilité de compter sur le monde – me révèlent mon échec. Que puis-je faire devant cet échec absolu dont je ne puis loyalement nier l’évidence ?»

L’évidence dont parle le philosophe correspond au moment où l’homme prend acte de sa fragilité lorsqu’aucune issue n’est envisageable. Si l’on transpose ces quatre situations à notre actualité climatique, il en ressort qu’une partie de notre génération s’indigne de la destruction de la biodiversité, se sent prisonnière d’une époque non choisie, culpabilise de ne pas en faire assez pour préserver les sources de vie et, finalement, se désespère de l’inaction des politiques. Ce constat d’échec a pour effet une confrontation à notre finitude:

«L’homme s’empare de la nature afin de la réduire à son service; la connaissance et la technique doivent permettre de compter sur elle. Pourtant, jusque dans la domination sur la nature, persiste l’imprévisibilité, et avec elle une menace constante, et finalement, l’échec sur toute la ligne. La dure loi du travail, la vieillesse, la maladie et la mort ne sauraient être supprimées. Lorsque la nature enfin maîtrisée nous offre quelque sécurité, ce n’est là qu’un fait isolé au sein d’une insécurité totale.»

Du « néant » à la liberté 

Les limites évoquées ont donc le mérite, une fois formalisées, de reprendre l’interrogation sur le sens fondamental de nos activités et de nos vies. En acceptant le tragique de l’existence, l’homme peut, sans crainte, affronter «le néant que l’on rencontre dans les situations-limites». Le néant représente ici l’instant où l’homme admet que son chemin est indéterminé, ce qui lui ouvre la perspective d’actes libres authentiques qui modèleront l’avenir:

«Nous sommes conscients de notre liberté si nous reconnaissons que certaines exigences nous concernent. Il dépend de nous de les satisfaire ou de nous y dérober. Nous ne pouvons pas sincèrement contester le fait que nous prenons des décisions et que par là nous décidons de nous-mêmes, nous sommes responsables.»

Ecrire à l’auteur: enzo.santacroce@leregardlibre.com

Image d’en-tête: © Pixabay

Vous venez de lire une analyse tirée de notre dossier «La fin du monde» publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°89).

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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