Guerre dans le détroit de Taïwan: les trois scénarios

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écrit par Sébastien Lapaire · 03 septembre 2022 · 0 commentaire

Le moment fatidique approche. Jamais la République populaire de Chine (RPC) n’a été aussi prête à entreprendre sa mission historique: achever la réunification de la Chine et laver les affronts du siècle d’humiliation. Pékin s’y prépare depuis longtemps, tout comme Taipei et Washington. Si toutes les options sont sur la table, il n’est pourtant pas certain que cette opération soit le prélude à un nouvel affrontement entre grandes puissances. Voici trois grands scénarios, et les enjeux qui les sous-tendent.

Depuis plusieurs mois, les incursions chinoises se multiplient dans les espaces aérien et naval taïwanais. Chaque jour plus nombreux, les avions de chasse de l’Armée populaire de libération (APL) se rapprochent toujours davantage de l’incident avec leurs adversaires insulaires. Dans le détroit séparant Taïwan du continent, les navires des deux flottes ont déjà risqué à plusieurs reprises d’engager le combat lors de patrouilles chinoises de plus en plus agressives. Puis, en pleine nuit et sans avertissement, l’APL déclenche une attaque aérienne massive sur tous les points-clés, autant civils que militaires, que compte l’île: ports, réseaux de communication, centres de commandement, usines électriques, terrains d’aviation, ponts, bâtiments gouvernementaux, batteries de missiles.

Au même moment, des missiles tirés depuis la côte chinoise partent en direction du Japon et de l’île de Guam. Leurs cibles? Les bases militaires américaines dans le Pacifique. Alors que les frappes se poursuivent et que bombardiers et missiles de croisières s’abattent sur Taipei, une armada de milliers de navires de toutes tailles fait route à travers le détroit pour débarquer des centaines de milliers d’hommes sur les plages de Taïwan.

En pleine nuit, le gouvernement de Taipei déclare la mobilisation générale: les 2,5 millions de réservistes sont appelés sous les drapeaux et rejoignent au milieu du chaos les positions fortifiées préparées de longue date aux abords de la quinzaine de plages sur lesquelles les Chinois pourront débarquer. Malgré une campagne aérienne d’une extrême violence, la plupart des batteries côtières ont résisté et se mettent à couler les premiers navires en vue. Après le bombardement initial, les avions taïwanais sortent de leurs abris dans les montagnes et disputent l’espace aérien avec l’énergie du désespoir face à un ennemi supérieur en nombre.

Durant la nuit, le gouvernement des Etats-Unis reçoit la confirmation de ses alliés australiens et japonais que toutes leurs forces navales disponibles convergent vers Taïwan pour aider à repousser l’agression chinoise. Plusieurs groupes aéronavals américains abandonnent leur mission en cours et font route à vitesse maximale vers le Pacifique. Déjà prépositionnés dans la région, les premiers sous-marins japonais et américains s’attaquent aux convois; ils coulent des tankers regorgeant de matériel lourd chinois, de même que quelques navires amphibies remplis par des troupes destinées à prendre les plages. Pendant ce temps, les missiles taïwanais frappent les ports et les aérodromes chinois de la province du Fujian, tandis que les bombardiers et chasseurs américains attaquent à leur tour les convois dans le détroit. Nous sommes en 2027 et Xi Jinping vient d’ordonner l’invasion de Taïwan.

Comment se préparer à la guerre?

Tout comme il nous avait été difficile d’imaginer l’année dernière qu’une guerre entre l’Ukraine et la Russie puisse éclater en 2022, les limites de notre imagination ont autant de peine à concevoir qu’une guerre entre la Chine et les Etats-Unis pour Taïwan puisse survenir d’ici à 2027. C’est pourtant l’une des prédictions des autorités militaires américaines.

Un tel constat pousse évidemment à prendre au sérieux tous les efforts possibles pour s’y préparer. L’une des manières d’atteindre ce but pour des militaires est de faire fonctionner son imagination et se poser les bonnes questions. Dans quelles circonstances la Chine déclencherait une opération de prise de contrôle de Taïwan? Comment s’y prendrait-elle pour y parvenir? Dans chaque scénario qui s’en dégage et les problèmes qu’il engendre, quelle réponse apporter? Quels sont les moyens tactiques et stratégies à déployer pour se prémunir des actions de l’ennemi?

Une des méthodes couramment utilisées pour anticiper les stratégies possibles de l’adversaire et identifier ses propres faiblesses consiste en la tenue de war games, lors desquels deux équipes jouent chacune des parties du conflit. A partir de la multitude de simulations menées par les responsables militaires et les chercheurs, il est possible d’évaluer ses chances de succès et d’identifier les différentes options aux mains de son adversaire. Chaque année aux Etats-Unis, différents war games ont lieu pour tester les moyens militaires, identifier les lacunes, mais aussi les options entre les mains de l’état-major chinois. On pourrait classer les scénarios qui en ressortent en trois catégories: une prise de contrôle limitée de Taïwan par la Chine, une invasion totale ou un bloc.

Les trois principaux scénarios

En termes d’échelle, les différents scénarios de capture de territoires limités sont potentiellement les moins coûteux. En effet, si Taïwan est avant tout une île située à environ 160 km des côtes chinoises, le gouvernement taïwanais administre plusieurs îles de moindre envergure situées à quelques kilomètres du continent: les îles Matsus et Kinmen. Comme dans presque chaque scénario, tout démarre avec une campagne de contestation navale et aérienne de l’APL à proximité de Taïwan afin de faire monter la pression de part et d’autre du détroit. Cela se traduit par des entrées de plus en plus nombreuses et de plus en plus lointaines dans l’espace aérien autour de Taïwan (c’est ce qui se déroule depuis plusieurs années désormais). Ensuite, dans le cas des îles Matsus (13’000 habitants) et Kinmen (140’000), des invasions éclairs permettraient aux forces communistes d’en prendre le contrôle sans problème majeur. Une fois l’occupation réalisée, Pékin exigerait des négociations immédiates portant sur une réunification pacifique. Mise à part la facilité de l’opération, ces scénarios restent peu probables, en raison d’une part de la faible probabilité de voir le gouvernement de Taipei céder après ce coup de force, et d’autre part de l’opportunité laissée aux Taïwanais et aux Américains de se préparer à une prochaine invasion d’envergure.

La deuxième option – la plus risquée mais la plus simple à imaginer – est celle de l’invasion totale. Afin de respecter le ratio de force traditionnel pour les opérations amphibies de trois attaquants pour un défenseur, les Chinois devraient déployer à travers le détroit une force d’1,2 millions d’hommes, faisant de cette opération la plus grande de l’histoire; bien devant le débarquement du 6 juin 1944. C’est le scénario présenté plus haut. Malheureusement, dans la perception du PCC, nous pourrions être au milieu d’une fenêtre d’opportunité pour l’APL: tout en étant désormais en mesure de prendre l’île, la RPC voit les Etats-Unis renforcer leurs alliances dans le Pacifique et les Taïwanais continuer d’investir dans leur défense. En ayant retenu les leçons de l’échec initial de l’invasion russe de l’Ukraine, l’APL devrait concentrer l’essentiel de ses forces sur la capitale dans le but de décapiter immédiatement le pouvoir politique. Pour la suite, l’enjeu sera pour les forces chinoises de remplir leurs objectifs le plus rapidement possible, afin d’éviter la formation d’une résistance organisée à Taïwan et, pire, un débarquement américain sur l’île. Selon les calculs de l’état-major chinois et d’une partie des analystes américains, actuellement, l’APL a bien des chances de réussir.

Pourtant, conformément à la pensée stratégique chinoise, la meilleure des batailles est celle qui n’a pas besoin d’être livrée. C’est pourquoi les scénarios incluant un blocus de l’île gagnent en probabilité. Après une campagne d’intimidation, l’APL se déploie en masse autour de l’île et Pékin déclare que personne ne peut désormais pénétrer dans ce qu’elle considère comme ses eaux territoriales sans sa permission. Les forces navales étrangères qui tenteraient d’entrer dans la zone seraient immédiatement attaquées. D’un seul coup, toutes les importations cessent et les pénuries se profilent à l’horizon pour Taïwan. Après quelque temps, pour montrer sa bonne volonté, Pékin laisserait passer des marchandises de première nécessité, peut-être en échange de pourparlers visant à la réunification.

Dans la même veine, une autre possibilité pour la Chine serait tout simplement de décréter un blocus total de l’île. Faisant progressivement souffrir Taïwan de la faim et du manque de matériel médical, la pression interne pourrait finir par pousser le gouvernement de Taipei à négocier et accepter une réunification. Dans ces deux derniers scénarios, l’avantage indéniable pour l’APL serait d’empêcher immédiatement une aide venue de l’extérieur et surtout, elle mettrait les Etats-Unis dans une position difficile avec un choix peu clair: faut-il ou non intervenir, alors qu’aucun coup de feu n’a été tiré? Dans ce cas aussi, il n’est pas évident que Taipei se plie sans résister aux pressions chinoises. Le scénario le plus difficile pour les Etats-Unis serait donc celui dans lequel la situation ne serait pas assez claire pour agir directement (un blocus par exemple), ce qui laisserait la voie libre aux Chinois pour resserrer leur emprise sur l’île et la faire céder. Peut-être même sans tirer un seul coup de feu.

Une confrontation à très hauts enjeux

Quoi qu’il en soit, après des années de discours de plus en plus rudes contre Taïwan et l’Occident, le régime de Xi Jinping ne peut se permettre de reculer face à l’épreuve de force historique, au risque de se décrédibiliser à l’interne comme à l’externe. En cas d’échec de l’invasion, il est à prévoir des sanctions dévastatrices pour l’économie chinoise, qui saperaient la légitimité du régime. En plus du coût terrible en hommes et moyens, c’est la survie même du régime qui entrerait en jeu.

Du côté des Américains, il ne fait presque plus de doute qu’en cas d’invasion frontale chinoise, leurs forces armées interviendraient aux côtés des Taïwanais, de même que les Japonais et les Australiens. La question pour eux est autant de se préparer à une intervention rapide et efficace que de mettre en place une dissuasion toujours plus forte dans la région. Cela passe par de nouveaux armements pour Taïwan et le développement de nouvelles capacités qui leur permettraient d’agir rapidement, de loin et sans trop exposer leurs forces: drones aériens et sous-marins, nouveaux missiles longue portée, etc.

Le prix d’une défaite pour Washington serait aussi élevé: une perte totale de crédibilité vis-à-vis de ses alliés et de ses partenaires dans la région et une rupture du cordon sanitaire – Corée du Sud, Japon, Taïwan – entre la Chine et le Pacifique. Une chose est à retenir de ces scénarios: l’emploi de la force nucléaire n’est que très peu envisagée. Cela peut s’expliquer par la doctrine chinoise qui interdit tout recours à l’arme nucléaire de premier usage. Cependant, face à une éventuelle impasse, rien n’est à exclure de la part de l’Empire du Milieu.

La bataille pour Taïwan n’a pas encore été déclenchée. Mais toutes les parties s’y préparent. Si la grande rivalité de notre époque entre la puissance montante et révisionniste chinoise et la puissance américaine en place devait déborder en une guerre ouverte, ce serait probablement pour l’avenir de Taïwan. Si la guerre en Ukraine nous a bien appris quelque chose, c’est que les guerres de grande envergure entre Etats souverains n’appartiennent pas à l’histoire et qu’il vaut mieux s’y préparer pour ne pas avoir à les livrer.

Ecrire à l’auteur: clement.guntern@leregardlibre.com

Credit photo: © Pixabay

Vous venez de lire une analyse tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°88).

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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