L’Europe fédérale de Denis de Rougemont
C’est une figure intellectuelle majeure du XXe siècle, un Suisse de surcroît, dont on entend très peu parler. La paresse y est sans doute pour beaucoup, puisque toute l’œuvre de Denis de Rougemont est accessible gratuitement sur internet depuis 2020, grâce au travail de plusieurs chercheurs de l’Université de Genève. Cet écrivain foisonnant a consacré une grande partie de son œuvre à l’Europe qu’il voyait écrasée entre les deux superpuissances américaine et soviétique. Dans sa Lettre ouverte aux européens de 1970 – un plaidoyer pour l’identité culturelle européenne – l’écrivain genevois défend l’idée d’un fédéralisme intégral, appuyé sur un régionalisme opposé à toute forme de nationalisme moderne. Sa réflexion sur l’unité de l’Europe s’avère plus pertinente que jamais. Bref tour d’horizon.
Un mot d’abord sur le contexte d’écriture de ce livre. Nous sommes en 1970, en pleine guerre froide. Deux blocs s’affrontent: d’un côté l’Union Soviétique, de l’autre les Etats-Unis. Coincée entre les deux, l’Europe voit cet affrontement se jouer sur son sol, écartelée, déchirée par le rideau de fer dont l’ombre se porte au cœur de tous les pays, eux aussi déchirés entre forces communistes et anti-communistes qui se font face.
L’Europe semble donc condamnée à l’insignifiance. Pourtant – fait peu connu – le rapport de force démographique est tout autre: la population européenne de l’époque (480 millions d’habitants) est plus importante que les populations additionnées de l’URSS (230 millions) et des Etats-Unis (200 millions). Simplement, «[les Européens] l’ignorent, parce qu’ils sont désunis.» C’est là toute la problématique de Denis de Rougemont, qui le pousse à poser une question aujourd’hui encore cruciale: qu’est-ce que l’Europe? et son corollaire évident: quelle organisation politique pour l’Europe?
Pour un dépassement des Etats-nations
L’idée d’Europe est très complexe en ce qu’elle exige de combiner dans un même mouvement intellectuel l’unité (si Europe il y a, elle est une) et la pluralité (les éléments qui la composent sont multiples et divers). Là est l’enjeu majeur auquel de Rougemont doit fait face: articuler des notions contradictoires, car si nous parlons sans cesse de l’Europe, nous sommes incapables d’entrevoir une manière d’en réaliser politiquement l’unité. Les différences entre pays semblent irréductibles.
Son raisonnement, qui doit le conduire à l’idée d’une Fédération européenne des régions, s’ouvre sur un constat simple: il n’y a que les Européens pour penser que l’unité de l’Europe n’existe pas. «Vue d’assez loin, l’Europe est évidente», écrit-il, alors qu’en Europe, nous constatons une diversité infinie et jalousement entretenue. Une première idée en découle, qui sonne pour l’intellectuel suisse comme une possible ébauche de description de l’unité européenne: «l’unité […] dont il s’agit, celle qui échappe si facilement à nos définitions, mais si difficilement au regard des autres, c’est l’unité de notre culture pluraliste.» L’Europe est donc avant tout une «unité non unitaire», selon ses mots.
Pour autant, cette description ne peut fonder un projet politique. Un point de méthode s’impose alors: il faut à tout prix éviter l’erreur «du naturaliste qui voulait étudier l’éléphant au microscope». Ces naturalistes maladroits, pour Denis de Rougemont, sont d’abord les défenseurs inflexibles des Etats-nations. Nous ne devons pas oublier, rappelle-t-il, que les Etats-nations sont une invention de la modernité. L’histoire trimillénaire de l’Europe est tout à fait inintelligible à ce seul prisme. Notre civilisation s’est bâtie sans les Etats-nations, et survivra à leur disparition. Les mots de De Rougemont sont très forts:
«C’est l’Etat-nation qui a créé les problèmes tragiques de l’Europe – et c’est lui qui interdit de les résoudre.
Les cultures nationales n’existent pas
La position rougemontienne – assumons ce néologisme désagréable – s’appuie sur une prémisse qu’il convient d’expliciter. Pour le Genevois, «il n’y a pas de cultures nationales». La diversité qui fait la richesse de l’Europe n’a rien à voir avec les Etats; elle fait fi de l’arbitraire des frontières. Tenir la richesse de la culture européenne pour inséparable de l’histoire des Etats-nations au sens moderne, c’est «[confondre] sans scrupules la vie de l’esprit et l’organisation de la police et du fisc».
Pensons en effet à quelques grandes figures européennes du passé: saint Thomas d’Aquin pour la philosophie, Dante Alighieri pour la littérature ou encore Roland de Lassus pour la musique. Personne n’aurait idée de les rattacher à une nation en particulier, d’en revendiquer l’héritage exclusif. Certes, ils ont vécu avant la naissance des Etats-nations, mais la remarque s’applique tout aussi bien aux grandes figures de la modernité européenne. Leurs œuvres appartiennent à «la grande communauté de créations et d’influences mutuelles qui s’appellera toujours l’Europe dans l’histoire de l’esprit humain.» Car aucun domaine culturel ne peut sérieusement être étudié dans «le champ limité par les frontières d’une seule de nos nations actuelles».
L’imposture européiste actuelle
Ajoutons – en outrepassant quelque peu le propos de l’auteur – que la réduction de l’Europe à une juxtaposition d’Etats-nations est tout aussi absurde que l’idée d’une Europe comme communauté de valeurs clairement définies. L’interprétation contemporaine des droits de l’homme ou de la démocratie libérale appartiennent à l’héritage plurimillénaire européen, mais ne sont pas l’alpha et l’omega de l’Europe. Comme l’exprime Denis de Rougemont:
«L’unité de l’Europe comme culture est une communauté de valeurs antinomiques et d’origine très diverses, mêlées en dosage très variés. C’est aussi le jeu dialectique de quelques principes dominants, intuitions religieuses, options de base qui informent non seulement l’évolution des arts, des sciences, des régimes politiques et des jugements moraux, mais encore toute l’économie, toute la vie matérielle des peuples.»
Des «valeurs antinomiques […] mêlées en dosages très variés». Nous sommes bien loin du discours d’Emmanuel Macron le 19 janvier dernier devant le Parlement européen, qui souhaitait consolider «nos valeurs d’Européens qui font notre unité, notre fierté et notre force» en actualisant «[la Charte des droits fondamentaux], notamment pour être plus explicites sur la protection de l’environnement ou la reconnaissance du droit à l’avortement.» Des propos qui ne manquent pas d’ironie, puisque l’unité qu’évoquait le président français désormais réélu n’est qu’une forme d’imposture: son discours ne visait dans les faits qu’à accentuer les divisions en Europe, alors que certains pays – comme la Pologne ou la Hongrie – prennent des voies qui ne plaisent pas à l’Union européenne.
L’approche personnaliste
Il est cependant, pour Denis de Rougemont, une chose essentielle et fondamentale, propre à la culture européenne: l’idée de «personne humaine», concept qui a trouvé sa signification pleine dans le travail des grands conciles pour formuler le dogme de la Trinité (un Dieu en trois personnes). Selon la tradition chrétienne, l’homme est créé à l’image de Dieu. Il est donc une personne, comme le développe Denis de Rougemont:
«Cet homme à la fois distingué par sa vocation unique et relié par cette même vocation au prochain [donc à sa communauté] et au Père de tous, cet homme à la fois libre et responsable donc, va devenir la vraie source du droit nouveau, du respect humain, de l’éthique occidentale et des institutions typiques de l’Europe, celles qui sont chargées d’assurer à la fois les libertés individuelles et les devoirs communautaires.»
Cette position fait de notre auteur un tenant de la philosophie personnaliste – dont le philosophe français Emmanuel Mounier fut une des figures principales. Ses partisans revendiquent la recherche d’un système politique qui ne soit ni individualiste, ni collectiviste, mais permettent à la personne de trouver la communauté nécessaire à son épanouissement. C’est sur cette base que de Rougemont conçoit son fédéralisme, seule formule qui réponde selon lui «à la double exigence des données multiples constituant spécifiquement l’Europe, et de l’instauration d’une force suffisante pour garantir leur concurrence féconde dans la paix.»
Pour un fédéralisme régionaliste
Encore faut-il savoir ce que recouvre précisément ce fédéralisme rougemontien. Le principe général en est clair: «[J’appelle] solution fédéraliste toute solution qui prend pour règle de respecter les deux termes antinomiques en conflit, tout en les composant de telle manière que la résultante de leur tension soit positive.» Plus concrètement, de Rougemont préconise de construire le fédéralisme européen sur une nouvelle réalité naissante au XXe siècle et que de plus en plus de chercheurs documentent: les régions.
Ces régions naissent de «la combinaison de forces très diverses»: elles sont de nouveaux lieux d’émulation économique, démographique, intellectuelle, de concentration et de densification de ressources d’industrie ou encore de transports. Elles sont des «champs de force» rayonnant autour d’une métropole – une grande ville ou plusieurs villes – et ignorent tout des frontières entre Etats-nations (à l’image de la région bâloise, à cheval sur trois pays):
«Sur ce continuum, sans ordre ni structure, d’anarchie arbitrairement quadrillée par l’administration et la police, se détachent maintenant les régions, réalités absolument modernes.»
Pour Denis de Rougemont, l’Europe doit prendre acte de la régionalisation progressive de ses Etats et laisser les régions se développer, comme une alternative aux Etats-nations. D’autant plus que ces régions, qui ne se réduisent pas à des organisations économiques, constituent de nouveaux espaces civiques, de véritables communautés, propres à l’épanouissement des citoyens.
Denis de Rougemont ne voyait de vrai avenir pour l’Europe que dans une fédéralisation de ces dynamiques régionales. Car elles constituent pour lui la réalité vivante de l’Europe, en plein essor, loin des «carcasses historiques et des mythes vidés de leur pouvoir» que sont les Etats-nations. C’est ce qu’il appelait «le passage de l’Europe de mythes nationaux à l’Europe des réalités». Malheureusement pour nous, heureusement pour lui peut-être, de Rougemont a peu décrit dans le détail les institutions européennes qu’il appelait de ses vœux. Si son propos prend dès lors une teneur quelque peu idéaliste, il n’en reste pas moins interpellant, quarante ans après la mort de celui qui fut l’un des plus grands intellectuels suisses de l’histoire récente.
Ecrire à l’auteur: antoine.bernhard@leregardlibre.com
Crédit photo: © Antoine Bernhard pour Le Regard Libre
Vous venez de lire une analyse tirée de notre notre dossier thématique «Vous avez dit Europe?», publié dans Le Regard Libre N°87.

Denis de Rougemont
Lettre ouverte aux Européens
Albin Michel
1970
206 pages
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