Guerre en Ukraine: le retour de la prolifération nucléaire militaire?

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écrit par Sébastien Lapaire · 11 juin 2022 · 0 commentaire

Si la problématique des armes nucléaires n’a jamais vraiment disparu (et pour cause, leur simple existence est en soi une problématique), la question de leur usage n’avait plus fait l’objet d’une discussion aussi frontale depuis longtemps. A travers les annonces menaçantes de la Russie et les réponses, plus discrètes, des Occidentaux, la question brûlante de la destruction mutuelle et de la fin de l’humanité est redevenue concrète. Réjouissances.

Comme jamais dans un conflit depuis la crise des missiles de Cuba en 1962, la guerre que la Russie mène contre l’Ukraine baigne dans une atmosphère nucléaire. Dès le début de l’invasion le 24 février, le président Poutine rappelait au monde que son pays possédait l’arme nucléaire. Et ce, en quantité. Quelques jours plus tard, nouveau rappel de la force de frappe du Kremlin et nouvelle menace: les forces nucléaires russes passent en état d’alerte. Le même jour, un référendum autorisait, dans les faits, le déploiement de capacités nucléaires russes sur le territoire de la Biélorussie.

Plus récemment encore, le Kremlin réitérait les avertissements directs aux Occidentaux contre une ingérence supplémentaire dans le conflit. De leur côté, les Etats membres de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), dont certains (Etats-Unis, Royaume-Uni et France) possèdent eux aussi des ogives nucléaires, le rappelaient à leur tour à Moscou. Dans cette succession de menaces en plein conflit militaire de grande ampleur, quels peuvent être les effets de la guerre en Ukraine sur la dissuasion nucléaire dans le monde?

Le désarmement ukrainien: un cas d’école devenu une faille majeure

Les historiens avertis n’ont pas pu manquer cette drôle d’ironie: l’Ukraine avait consciemment renoncé aux armes nucléaires qu’elle possédait en guise d’héritage involontaire de la défunte Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Dès le 16 juillet 1990, alors que l’URSS existait toujours, le parlement ukrainien, dans sa déclaration de souveraineté nationale, formulait pour la première fois sa volonté de se débarrasser de l’arme nucléaire. Au terme d’un processus de plusieurs années, et sans qu’une réelle opposition interne ne se manifeste, le mémorandum de Budapest de 1994 entérinait l’avenir non nucléaire de l’Ukraine. En échange, Kiev obtenait des garanties sur sa sécurité de la part de la Fédération de Russie. A ce jour, à l’exception de l’interdiction de l’usage d’armes nucléaires contre l’Ukraine, Vladimir Poutine a violé absolument toutes les garanties offertes.

Que se serait-il passé si l’Ukraine possédait encore une force de dissuasion nucléaire? Probablement rien. Est-ce que la Russie menace ou a menacé aussi directement la Lituanie, la Lettonie ou l’Estonie? Non, car ces Etats, en tant que membres de l’OTAN, sont garantis par la dissuasion de leurs alliés.

A contre-courant, à l’époque, de l’idée du mémorandum, le chercheur et politologue américain John Mearsheimer affirmait dans Foreign Affairs qu’au vu du passé tumultueux entre la Russie et son entourage proche, l’unique manière d’empêcher la Russie de reconquérir l’Ukraine résidait dans la propre dissuasion nucléaire de cette dernière. L’asymétrie instaurée par le mémorandum de Budapest a créé les conditions pour une «sanctuarisation agressive». Cela signifie que la dissuasion russe, au moment même où l’invasion a commencé, a sanctuarisé l’Ukraine contre toute forme d’ingérence étrangère, lui laissant les mains libres pour son «opération spéciale». Tout en empêchant le conflit de s’étendre à d’autres théâtres, la dissuasion nucléaire, dans le cas ukrainien, a favorisé l’agresseur russe dans son entreprise criminelle.

Une extension du champ nucléaire…

Inévitablement, ce diagnostic peut relancer le débat sur la pertinence du nucléaire militaire un peu partout à travers le globe. Qu’il s’agisse de la Corée du Nord qui se voit confortée dans son choix, ou de l’Iran qui pourrait être tenté de trancher en faveur d’une garantie nucléaire plutôt que d’un bol d’air frais pour son économie. De même pour la Suède et la Finlande. Au même titre que les deux Etats précédents, et bien qu’ils soient différents jusqu’à la racine, Stockholm et Helsinki sont tentés par une adhésion à l’OTAN, notamment en raison du parapluie nucléaire offert par leurs futurs alliés. L’adhésion de ces deux Etats entraînerait donc potentiellement une forme d’extension du champ nucléaire militaire. Un risque accru mais qui, à la lumière de l’exemple ukrainien, pourrait en faire réfléchir plus d’un.

Bien sûr, en cas de frappe nucléaire sur la Finlande, il n’est pas certain que les Américains réagissent forcément par une autre attaque sur la Russie, au titre de l’article de protection mutuelle de l’OTAN. Mais une certaine ambiguïté demeure, un flou que l’on appelle aussi dissuasion.

… et du seuil de déclenchement

Depuis le début de la guerre, ce n’est pas seulement l’espace géographique garanti par des armes nucléaires qui risque de s’étendre, mais également le champ des situations pouvant engendrer une frappe nucléaire. Pour clarifier les cas d’emploi et diminuer dans la mesure du possible les risques d’une escalade incontrôlée, les Etats dotés de l’arme nucléaire ont tous développé des doctrines. Dans ce que les experts ont pu connaître de la doctrine russe mise à jour en 2020, le seuil à partir duquel le Kremlin autoriserait une frappe paraissait plus élevé que quelques années auparavant. Parmi les quatre seuils mentionnés, l’un d’eux concentre toutes les préoccupations: en cas d’une attaque conventionnelle (non-nucléaire) qui menacerait l’existence même de la Russie, la doctrine autorise une frappe.

Or, le terme d’«existence même de la Russie», nécessairement flou, semble avoir pris une acception extensive dans la bouche du président Poutine et de ses acolytes. Lors de la justification de l’invasion en pleine nuit à la télévision, mais déjà depuis des années, le pouvoir russe dépeignait l’existence même d’un Etat ukrainien indépendant comme une menace. Par extension, toute ingérence ou tout changement politique dans l’une des anciennes républiques soviétiques – on pense particulièrement à la Biélorussie – pourrait potentiellement constituer une menace existentielle pour la Russie. Sans compter que les différentes déclarations de responsables occidentaux concernant le nécessaire affaiblissement de la Russie ont pu accroître la nervosité du Kremlin. Par ailleurs, la prétendue politique d’endiguement que mènerait les Etats-Unis vis-à-vis de la Russie depuis des années est, en elle-même, d’ores et déjà considérée par le président Poutine comme une menace pour son Etat.

Du point de vue rhétorique, tout est donc prêt pour justifier une éventuelle frappe nucléaire. A moins qu’il ne s’agisse là que de gesticulations pensées dans le but d’effrayer le monde entier. Dans un tel cas, le flou profite à l’agresseur.

Des efforts réduits à néant

Il est difficile de se l’imaginer mais, encore en janvier de cette année, les cinq puissances nucléaires officielles signaient un texte portant sur l’inacceptabilité de la guerre nucléaire. Malgré les tensions toujours plus fortes entre les grandes puissances, ce texte signifiait que tous les efforts de désarmement et de non-prolifération n’étaient pas encore réduits à néant. De plus, la reprise des discussions autour du nucléaire iranien et le dialogue entre la Russie et les Etats-Unis autour du désarmement laissaient flotter un mince espoir. Mais c’était avant…

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A tous points de vue, la guerre déclenchée par la Russie provoque des effets dont les conséquences finales sont encore difficiles à prévoir. Sur les armes nucléaires, la guerre de Poutine a considérablement accru le risque de déflagration mondiale tout en revivifiant la pertinence pour les Etats se sentant menacés à travers le monde de se doter à leur tour de l’arme suprême. Malgré de rares manifestations en Europe contre l’arme nucléaire, le discours anti-prolifération est devenu inaudible. L’heure n’est plus à un désarmement progressif, mais à l’acceptation, que l’on espère provisoire, de cette idée que ces armes sont une donnée de base de notre monde: impossibles à éradiquer totalement, extrêmement dangereuses, mais assurant une forme de sécurité et de stabilité, tant qu’aucun fou ne s’en empare.

Ecrire à l’auteur: clement.guntern@leregardlibre.com

Crédit photo: © Pixabay

Vous venez de lire un article de Clément Guntern paru dans notre dossier thématique «Le grand retour du nucléaire», dans Le Regard Libre N° 86.

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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