Tocqueville, représentant du dilemme du droit et de l’Etat
Chaque mois, Le Regard Libre vous propose la présentation d’un philosophe dont la pensée s’avère différente, voire à l’opposé, de certains clichés circulant à son sujet. Dans cet épisode, l’historien Olivier Meuwly se penche sur le libéral français du XIXe siècle Alexis de Tocqueville. Si l’écrivain est connu pour être un grand critique de l’égalitarisme et de l’étatisme, il n’en demeure pas moins que les concepts d’égalité et d’Etat ont leur rôle dans la vision politique qu’il propose. Tocqueville, en un certain sens, se révèle même être un défenseur de l’Etat. Un élément permet d’explorer cette idée contre-intuitive: le rapport de Tocqueville à la loi.
Alexis de Tocqueville est vénéré à juste titre comme l’un des grands penseurs du libéralisme et de sa relation avec la démocratie émergente. Après en avoir scruté les balbutiements dans les jeunes Etats-Unis d’Amérique qu’il visite dans les années 1830, il constate très vite ce qui attend l’Europe encore monarchique dans laquelle il vit. Pour lui, aucun doute n’est permis: si la liberté doit être préservée, elle ne pourra s’affirmer que si elle prend en compte les avancées de la démocratie dans sa frénésie égalitaire. Le destin du monde est écrit: à la liberté, qu’il qualifie d’aristocratique par l’exigence morale qu’elle impose à ses partisans s’ils souhaitent la respecter, s’oppose désormais l’égalité démocratique, à laquelle ne peut qu’aspirer une population composée d’individus responsables d’eux-mêmes, et désécurisés.
L’égalité livrée à elle-même peut dévorer la liberté
Si la liberté ne réserve ses charmes qu’à ceux qui veulent vraiment la conquérir et sont prêts à en accepter les contraintes, l’égalité semble d’un accès plus aisé. Contrairement à la liberté, elle dévoile ses attraits au premier coup d’œil, par les promesses qu’elle fait naître, par le commerce apparemment simplifié entre les individus qu’elle semble garantir. Ce duel entre une liberté aux aspérités peut-être rebutantes et une égalité si attrayante ne paraît-il pas déséquilibré? Non, affirme Tocqueville. Car l’égalité démocratique n’est pas dépourvue de pièges que ceux qui savent apprécier les acquis de la liberté vont vite reconnaître. Le despotisme «doux» que théorise l’aristocrate normand incarne la perversité d’une égalité que l’on aurait laissé s’égailler sans garde-fous. Oui, l’égalité livrée à elle-même peut dévorer la liberté, qu’elle prétendait sublimer.
Mais démontrer les vices d’une égalité, sans doute vouée à de grands succès et riche d’avantages indiscutables, demande de grands efforts. La liberté, derrière une façade d’évidence, est sur la défensive. Face à l’exquise facilité de l’égalité, la liberté, pour imposer sa primauté que l’on sent nécessaire pour que la société puisse vivre dans la paix et l’harmonie, doit être défendue. Et l’auteur de La Démocratie en Amérique de développer les quatre piliers qui permettent, selon lui, de préserver la liberté contre les assauts d’une égalité dont on hésite pourtant à repérer les dangers potentiels. Rappelons-les brièvement.
Quatre piliers pour préserver la liberté
L’association, en autorisant les individus à se regrouper, à défendre leurs intérêts, endigue les flots de l’égalité qui ne peut se comprendre que dans sa revendication à l’accroissement constant; le fédéralisme, même s’il revêt plutôt un caractère communal et administratif sous sa plume, donne l’occasion aux communautés de s’organiser comme elles l’entendent, à l’abri du conformisme social induit par l’égalité; la religion, quant à elle, insuffle une dimension morale dans l’organisation de l’Etat et l’empêche ainsi d’empiéter sur les libertés les plus fondamentales. Les libéraux du XIXe siècle n’oublieront pas ce conseil et verront en elle le moyen à la fois de dynamiser et de contrôler la liberté, en la subordonnant à une responsabilité supérieure inspirée par le divin.
Le quatrième et dernier pilier de la «théorie» tocquevillienne est à la fois, peut-être, le plus évident, le plus complexe, et le plus paradoxal…. Mais en apparence seulement. Tocqueville aperçoit dans la loi le moyen le plus sûr de barrer la route à l’égalité si abrasive. Elle seule, dans le respect dont elle est nimbée, malgré les modifications dont elle est l’objet régulier, et adossée à une justice indépendante, peut protéger la liberté contre les atteintes qui la menacent. Pour le penseur français, la Constitution américaine fonctionne comme un modèle. Les libéraux feront un dogme de la loi comme agent de la liberté… ils en feront également un fétiche. Mais sans saisir la réalité de la loi. Car un problème subsiste. La loi incarne en effet le respect de la liberté, mais n’est-elle pas aussi le vecteur des décisions de l’Etat qui ne peut agir, s’il est démocratique, que par son intermédiaire? Et même les Etats autocratiques ne camouflent-ils pas leurs décisions iniques sous le voile hypocrite d’une loi censée légitimer leurs procédures?
Les prémisses d’un Etat social et libéral
Cette critique de l’optimisme juridique, vissé sur l’apologie de la loi et cher aux libéraux, n’invalide évidemment pas la portée de l’œuvre du Normand, au contraire. Elle permet de mieux resituer le libéralisme tel qu’il le pense. Car s’il s’érige en grand avocat de la liberté, il ne manifeste aucune naïveté sur la portée effective de la loi, dans la mesure où il ne perd pas de vue le rôle d’arbitre de l’Etat. Il est conscient qu’un marché laissé aux humeurs parfois erratiques de la liberté peut être cause de dégâts dévastateurs. Comme Benjamin Constant avant lui, qui se méfiait des apôtres d’un marché vidé de toute entrave, Tocqueville ne peut imaginer qu’une liberté réduite à ses présupposés économiques, qui n’en demeurent pas moins importants, puisse proposer un réel barrage à une égalité démocratique exacerbée. Ainsi la foi dans le droit, la loi et la justice, qui anime Tocqueville, signifie que la loi, dans sa mission de préserver la liberté, n’est en rien expurgée de sa fonction organisatrice de la société, au besoin par l’action de l’Etat.
On pourra certes reprocher à Tocqueville d’être plus à l’aise dans l’affirmation de ce qu’il ne veut pas, plutôt que dans la description de l’architecture étatique qui lui semblerait le plus adéquate. Influencé par les théoriciens du premier catholicisme social, effrayé par les conséquences d’un paupérisme en expansion en cette première moitié du XIXe siècle, il pense néanmoins en creux – en creux seulement, il faut l’admettre – les prémisses d’un Etat social et libéral. La liberté est première et l’égalité son ennemi possible, mais il n’est pas question de priver l’Etat de tout moyen d’intervention dans le jeu économique. Même si, comme d’autres libéraux de son temps, à l’instar de Constant ou surtout Sismondi, à la vocation sociale la plus affirmée, Tocqueville se montre conscient des problèmes de la liberté, il ne parvient pas à penser réellement cet Etat dont il ne conteste pas la nécessité. Il reste avant tout le penseur d’une combinaison entre le libéralisme et la démocratie. Ce qui était déjà un progrès majeur: nombre de libéraux, dans l’action politique, en Suisse aussi mais plus vite qu’ailleurs, accepteront avec hésitation une nécessité démocratique dont ils ont peur.
Olivier Meuwly est juriste et historien. Spécialiste du XIXe siècle helvétique, il est l’auteur de nombreux ouvrages sur la démocratie directe, le libéralisme et les partis politiques suisses.
Crédit photo: © Pixabay
Vous venez de lire un article d’Olivier Meuwly, invité de la rédaction, paru dans notre édition papier (Le Regard Libre N° 85).
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