«Le retour», épisode 4
Le Regard Libre N° 84 – Elliot Mazzella
Chaque mois, Le Regard Libre publie le roman inédit Le retour du jeune auteur suisse Elliot Mazzella, sous forme de quinze épisodes. Retour à la fiction en ces pages, retour à la vieille tradition du roman-feuilleton.
Le retour de Joseph ne se passe pas comme prévu. Alors qu’il s’attendait à être reçu en véritable héros, le jeune homme est lynché au seuil de son village natal. Après une brève délibération, les hommes décident de le loger chez Agathe, la veuve. Cette apparition soudaine semble remuer en elle d’anciennes douleurs. Aussi Joseph apprend-il que son père, Stéphane, était jadis aimé par la veuve.
On entend des bruits de pas, le piétinement des hommes dans le corridor; ils sont deux, peut-être trois. On entre dans la chambre de Joseph, la porte est presque sortie de ses gonds; les hommes sont furieux.
– Qu’est-ce que tu fous sur lui? Relève-toi! Et vous, oui vous là, bas les pattes, vous approchez pas d’elle!
Agathe est tétanisée, elle voudrait s’expliquer mais c’est trop tard, ces hommes-là ne veulent rien entendre. Elle bégaie, aucun mot ne sort de cette bouche déformée par la peur et la honte. Mais pourquoi parler, puisqu’ils n’entendent pas? Ils aboieront. Ils la menaceront peut-être, mais ils ne la battront pas en sa présence, ils n’oseront pas, mais après… quand Joseph sera parti, demain, après-demain?
– Qu’est-ce que t’attends? On a pas que ça à foutre putain! Allez, dégage!
Ils la brusquent, ils la violentent et il ne fait rien. Il est assis par terre, contre le lit, il entrevoit le quotidien de cette femme qui pourrait être sa femme de chambre, battue, insultée, humiliée, sans personne pour la protéger, son mari mort, ses enfants, en a-t-elle seulement? pas d’enfant, trop vieille pour pouvoir plaire, dépourvue de charmes aux yeux du monde, c’est-à-dire aux yeux des butors qui la maltraitent, donc réduite à néant, à sa féminité crue, décharnée, osseuse.
«Pourquoi ne fait-il rien? Il n’a pas peur lui… il ne tremble pas lui…»
Joseph se lève.
– Bouge pas, toi! T’as pas intérêt! Tu bouges pas, c’est clair?!
A nouveau les pas, les piétinements des hommes dans le corridor, les larmes, l’outrage, le silence.
La nuit est tombée, les étoiles dansent dans le ciel, indifférentes à la sentence qui sera bientôt prononcée; oui, bientôt le destin d’un homme sera scellé. Joseph, lui, n’en sait rien; calme, il ne pense plus, il s’abandonne à la nuit noire et impénétrable de son cœur, couché sur le plancher comme un chien serrant sa queue entre ses jambes. Son corps est lourd et le fait souffrir. Joseph aimerait s’en débarrasser pour être plus léger et, qui sait, peut-être naviguer entre les étoiles et mieux comprendre ce qui lui est arrivé et ce qui lui arrive en ce moment même.
Personne ne sait qui il est, personne ne le reconnaît, on l’a oublié. Joseph se lève péniblement, erre dans la pièce, trouve une glace.
«Bienvenue chez toi.»
Il pleure.
*
Les villageois sont bouleversés par l’arrivée de cet homme qui prétend être l’un des leurs. On ne sait pas quoi faire de lui. Bien sûr, ce n’est pas la première fois qu’un homme se perd et s’échoue au fond de la vallée, mais là, il s’agit d’un cas exceptionnel.
Ce soir-là, tout le monde s’est retrouvé chez Siméon.
– Il dit la vérité, ce n’est pas possible autrement. Comment voulez-vous qu’il connaisse leur nom, qu’il te connaisse toi, Pierre, hein? Et puis vous vous êtes battus à ce qu’on m’a dit, comment c’était?
– Bah. C’était à deux doigts… j’aurais pu le tuer.
– Arrête un peu, je te parle pas de ça.
– De quoi tu me parles alors?
– Putain fais pas le con, dis-lui toi, fais pas le con!
– Ça va, ça va. Je sais pas, ça m’a fait drôle… Il était faible, j’aurais pu l’écraser comme une merde… C’est sûr que si c’est notre Joseph, il a bien changé, mais… Ah je sais pas… ça m’a fait drôle voilà! c’est tout ce que je peux vous dire!
Marie-Hélène apporte les tasses et la théière sur la table.
– Oh, vous avez rien d’autre à boire ici?
– Ah, mais écoutez-le parler! Ce soir c’est du sérieux. Vous n’êtes pas là pour faire la fête. A moins que ce ne soit une bonne nouvelle… Qui sait après tout? C’est peut-être un ange venu du ciel?
– Mais c’est ce que j’arrête pas de leur dire! Ah tu vois? écoute un peu ta femme des fois!
Mais Siméon est tracassé. Il aurait certes aimé rire et passer un bon moment avec sa femme et ses amis, comme si de rien n’était, mais il sait que ce n’est plus possible; oui, quelque chose dans leur vie va changer et ce, de manière irréversible.
A présent, son silence pèse sur l’assemblée; le brouhaha de tout à l’heure, plein d’enthousiasme, d’orgueil et de railleries n’est plus. Tout le monde se dit qu’il va parler et qu’il faudra l’écouter, car Siméon finit toujours par trouver une solution; il n’y a rien qui lui résiste; avec lui, on s’en sort toujours. Mais ce soir rien, Siméon ne dit rien, Siméon ne sait pas quoi dire, car lui aussi, est en proie au désarroi; il doit faire face, comme tout le monde, à l’inconnu, à l’invraisemblable, voire à l’impossible, sans connaître l’issue du combat, car oui, c’est un combat, il le sait, ils le savent tous, il n’y a pas que Pierre.
– Moi, je dis qu’il ment. Ce type n’a rien à faire ici. On l’a jamais vu, c’est un étranger. Moi, j’en veux pas. Et puis, même si c’est leur fils, j’en ai rien à faire. Il a jamais été là, la preuve c’est qu’on l’a tous oublié. Il a pas grandi ici, il a pas travaillé ici, il a rien à faire ici, rien. Alors qu’il vienne pas nous faire chier maintenant. Il doit s’en aller.
Le boucher a parlé. A nouveau les voix s’élèvent dans la nuit. On parle pour ne rien dire: il ment, il ne ment pas, il ment, il ne ment pas, etc., jusqu’à ce que Siméon prenne enfin la parole.
– Il va rester avec nous jusqu’à ce qu’on en sache un peu plus sur lui. Il va manger avec nous, il va travailler avec nous, il va vivre avec nous. Il sera l’un des nôtres, peut-être jusqu’à la fin. Dans ce cas, il faudra l’accepter… Mais il se peut aussi qu’il craque après quelques semaines, voire quelques jours… On saura tout de suite s’il ment ou s’il dit la vérité. On n’aura pas besoin de le lui demander.
– Et s’il ment?
– Eh bien… On le traitera en menteur.
On n’a plus rien à ajouter, on trinque et on boit. Tout se mettra en place très rapidement, les choses ne vont pas trainer. Demain, l’étranger deviendra Joseph le villageois, il fera partie de la communauté.
Trêve de paroles, les hommes quittent les lieux les uns après les autres. Siméon reste seul avec sa femme.
Marie-Hélène nettoie la table, balaie le sol, ramasse les éclats de verre brisé. Il n’est pas sûr de lui, pas sûr de sa réponse, il doute, elle le sait, elle le sent. Tout à l’heure, il a dû être fort, ne pas perdre la face devant l’assemblée. Siméon est toujours écouté, les hommes ont confiance en lui, mais est-ce justifié? Elle s’approche de lui, l’oblige à la regarder dans les yeux; il la fuit; elle prend son visage entre ses mains, baise son front; il s’apaise.
Ses longs cheveux retombent sur ses épaules; Siméon est assis sur le bord de la table; elle s’est glissée entre ses jambes.
– Tu as pris la bonne décision. Ce n’est qu’une question de temps. On s’habituera. Et s’il ment… tu l’as bien dit…
Il se repose contre sa poitrine, lui embrasse le cou, puis la bouche, puis les seins. Elle caresse ses cuisses puis l’enlace comme pour le protéger, elle passe ses mains dans ses cheveux. Les respirations s’accélèrent mais aucun mot n’est échangé. Il descend, elle monte, couchée, il la déshabille. Il la pénètre, elle ferme les yeux, son visage est noyé dans ses cheveux. Il a peur d’échouer, d’être impuissant, ses coups de reins sont désespérés, violents, ils manquent d’amour. Elle tente de le calmer, effleure son visage du revers de sa main, c’est inutile. Elle a mal, ce n’est pas grave, elle peut l’endurer, elle sait que son salut en dépend. Elle soupire, il y croit, mais comment ne pas y croire quand on manque de confiance en soi? Quand on vacille, on ne demande qu’à croire. Il jouit. Son plaisir est accompagné de spasmes, il se crispe, son visage est celui de la détresse mais, peu à peu, il se détend et laisse apparaître les premiers signes de la béatitude. Il embrasse sa femme comme s’il s’embrassait lui-même. Siméon réussira.
– Je t’aime… je… je suis désolé.
Marie-Hélène ne dit rien, elle se dirige vers la chambre à coucher. Siméon s’allonge contre sa femme. Elle se tourne vers lui et lui baise le front avant d’éteindre la lampe de chevet.
– Je t’aime aussi.
*
– Réveillez-vous! Réveillez-vous! Réveillez…
C’est Agathe. Il est six heures du matin. Il faut que Joseph soit prêt avant que les hommes ne viennent le chercher. Il ne peut pas se permettre d’arriver en retard; non, ils ne lui pardonneraient pas, et c’est elle qui paierait le prix fort, elle qu’on blâmerait, elle qu’on punirait. Joseph va rester vivre chez Agathe. Elle va devoir le guider, lui expliquer les usages, car à partir de maintenant, lui a-t-on dit, Joseph est surveillé. Elle devra lui expliquer comment se fondre dans la masse, se ranger, faire en sorte qu’on ne le prenne pas pour cet usurpateur qu’il n’est pas, qu’il ne peut pas être puisqu’il est le fils de Stéphane, oui c’est sûr, ça se voit, ils ont les mêmes yeux, le même regard, il ne ment pas.
– Ça va, ça va… dans combien de temps?
– Tout de suite! C’est une affaire pressante, ils ne vous attendront pas!
– Bon. Laissez-moi deux minutes.
La veuve acquiesce, tire les rideaux, redescend. Il fait encore nuit.
Joseph s’habille machinalement, il ne sait toujours pas pourquoi on l’a réveillé si tôt, qui est cette femme, ce qu’elle lui veut, qui sont ces hommes, ce qu’il fait ici, dans cette maison, dans ce village, dans ce monde où l’on doit se lever avant le soleil.
«Putain!»
Le premier bouton de la chemise lui résiste, il a besoin d’uriner, son sexe est en érection. Il ne peut pas tout faire en même temps. Ça y est! Il passe au suivant. Il connaît le pourquoi!
– Dépêchez-vous!
Le pourquoi c’est eux, il est revenu pour eux! Sur un coup de tête, une impulsion, parce qu’il avait envie de les revoir, tout simplement!
– Dépêchez-vous bon sang!
Mais on ne l’a pas reconnu… Ils s’attendaient peut-être à un autre Joseph?
– Oh ça va là! J’arrive!
– Qu’est-ce qui te fait bander comme ça mon petit gars? c’est l’autre qui crie en bas ou tu veux que je te suce? Allez bouge ton cul, on t’attend!
La porte claque, les rires fusent, il fait nuit.
«Merde!»
Joseph frappe la commode et pose sa tête sur son bois noueux. Il aperçoit la glace dans laquelle il s’est regardé hier. Il s’y retrouve, sourit. Sa main le fait souffrir…
«La journée commence bien.»
Lorsqu’il retrouve Agathe dans la salle à manger, il voit bien qu’elle ne peut s’empêcher de rire comme les autres. Elle a honte. Mais si elle ne se moque pas de lui, ils vont croire qu’elle est de son côté et qu’elle l’aime en secret. Alors ce sera encore pire pour elle, on la traitera comme lui, comme une moins que rien.
Le petit-déjeuner est servi; il y a du pain et de la confiture, du lait, du fromage. Joseph s’assied mais il sent que quelque chose manque. Le vide est là, tout autour de lui. Il se sent tomber. Il doit s’accrocher à quelque chose mais tout semble se dérober, tout sauf la nappe carrelée sur laquelle repose son repas. On a tiré sa chaise.
Il est trempé. Le lait dégouline de ses cheveux, ses mains collent et sa chemise est couverte de confiture. Joseph se bouche les oreilles, il n’entend plus les rires. Il mange ce qui n’a pas touché le sol puis se relève, prend le plateau de fromage et le vide. Il sort.
– Au revoir, Joseph, soyez prudent!
Les hommes ricanent, sa réaction ne leur a pas déplu. Il est peut-être plus résistant qu’il ne le paraît…
– Il tiendra pas deux jours à ce rythme-là.
– On verra ça demain matin.
La suite, le mois prochain
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