Quentin Mouron: «Le capitalisme ne compte pas ses morts»

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écrit par Sébastien Lapaire · 21 avril 2022 · 0 commentaire

Chaque mois, retrouvez la chronique d’une des personnalités qui nous font le plaisir de prendre la plume en alternance. Dans son billet, l’écrivain Quentin Mouron explore un thème d’actualité avec son tranchant habituel.

Le XXe siècle a été celui des massacres de masse, des guerres civiles, des génocides et des grandes famines. La plus meurtrière de ces famines s’est produite en Chine entre 1959 et 1961; elle a été causée par l’aveuglement idéologique de Mao et du Parti Communiste chinois (PCC), ainsi que par leur entêtement criminel à moderniser le pays (ce que l’on appelle le «Grand Bond en avant»). Mao avait pourtant été mis en garde par Khrouchtchev, qui craignait de voir se produire en Chine une redite de la grande famine du début des années 1930 (causée par les réformes agricoles du Plan quinquennal de Staline). Ces deux famines, ces deux tragédies, ces deux morceaux de noirceur absolue, sont directement imputables à la folie meurtrière des dictateurs russes et chinois, ainsi qu’au système politique qui l’ont rendue possible; en d’autres termes, ce sont les morts du communisme.

Ceux qui, aujourd’hui, souhaitent reprendre à leur compte le nom de communisme – dont l’usage est devenu courant, rappelons-le, plus d’un siècle avant le Grand bond en avant, et plus de cinquante ans avant la Révolution d’Octobre – ne peuvent certes pas faire l’impasse sur les grandes famines, comme ils ne peuvent le faire sur les camps de travail, les procès politiques et les exécutions sommaires. Ils doivent au contraire penser à fond les échecs, se plonger dans la boue sanglante d’un passé sans gloire. Mais ils sont également, à juste titre, pris d’un soupçon. L’idéologie communiste est-elle la seule responsable des grandes famines du siècle passé?

Qu’en est-il de la famine du Bengale, alors sous administration britannique, qui aurait tué jusqu’à 7 millions de personnes? Qu’en est-il de la famine du Vietnam, sous administration française, qui aurait tué jusqu’à 2 millions de personnes? Et de la famine au Sahel? Et de la famine au Bangladesh? Et des famines, récentes, en Somalie? Y a-t-il quelqu’un pour rendre un embryon de justice à ces morts, en les reliant à l’idéologie impérialiste? A l’idéologie colonialiste? A l’idéologie capitaliste?

La règle simpliste des gardiens du capitalisme

Il semble, en vérité, que les gardiens de l’histoire libéraux appliquent une règle fort simple: quand une famine se produit dans un pays communiste, c’est un effet de l’idéologie, mais quand elle se produit dans un pays colonisé et capitaliste, c’est de la faute à pas de chance – c’est-à-dire la sécheresse, c’est-à-dire la maladie, à moins que ce ne soient ces incorrigibles sauvages qui aient oublié de faire la danse de la pluie. Ce n’est en tout cas pas la faute du racisme bourgeois, ni de la sacralisation de la propriété privée, ni de la sanctification du marché libre, puisque le capitalisme n’est pas une idéologie, mais un phénomène strictement naturel comme… la pluie ou la sécheresse.

Il se pourrait pourtant que la bonne conscience toute bourgeoise du capitalisme ait à se fissurer dans les années qui viennent, à l’horizon de la crise climatique – et sociale, et humanitaire, et sanitaire. Les historiens du Covid-19, par exemple, donneront-ils raison aux journalistes de The Economist qui avancent presque 17 millions de victimes entre 2019 et 2021? Il sera alors aisé – et légitime – de blâmer le PCC pour avoir tenté de dissimuler la propagation du virus. Mais qui blâmera-t-on pour le refus de lever les brevets sur les vaccins? Qui blâmera-t-on pour avoir maintenu une grande partie des cadences professionnelles? Pour avoir refusé d’interroger sérieusement le rôle des élevages intensifs dans l’apparition et la propagation des virus? Pourra-t-on indéfiniment resservir la faute à pas de bol? Il viendra bien un jour où il faudra nommer les morts du capitalisme – et leur donner une sépulture.

Vous venez de lire une chronique tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N° 84).

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Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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