Patrick Chappatte: «On arrive dans une société qui ne comprend plus l’ironie»
Le dessinateur Chappatte est un fervent défenseur de la liberté d’expression. Il détaille ici l’importance actuelle de ce combat, ainsi que sa vision de l’ironie, malmenée par «un air du temps très empreint de susceptibilité». Y compris en Suisse.
Patrick Chappatte est une référence internationale du dessin de presse. Collaborateur du Temps, de la NZZ am Sonntag et du Spiegel, ses dessins sont publiés dans les colonnes de journaux internationaux comme The Boston Globe et Le Canard Enchaîné. Il fut également, entre autres, dessinateur attitré du New York Times jusqu’en 2019, année où le quotidien américain a décidé de renoncer aux dessins de presse dans ses colonnes, à la suite d’une immense polémique déclenchée par une caricature du dessinateur Antonió jugée antisémite.
En plus de son activité dans la presse, Chappatte pratique le BD reportage et le reportage animé. Il s’engage dans la Fondation suisse «Freedom Cartoonists Foundation» – qu’il a fondée avec d’autres personnalités – pour défendre la liberté de la presse en soutenant des dessinateurs partout dans le monde. Par ses activités, Chappatte est en permanence sur le front de la défense de la liberté d’expression. Pour Le Regard Libre, il explique l’importance de ce combat dans un monde où la liberté n’est jamais acquise.
Le Regard Libre: Vous avez écrit dans votre manifeste publié dans Le Temps en 2019, après la décision du New York Times de renoncer aux caricatures politiques: «Les dessins politiques sont nés avec la démocratie. Et ils sont attaqués quand la liberté l’est.» Est-ce que le métier de dessinateur de presse est une activité politique?
Patrick Chappatte: Oui, c’est un travail politique, dans un sens très large. Mais le rôle premier du dessinateur, c’est de donner du plaisir, du grain à moudre au lecteur, lui donner à sourire et à rire. C’est aussi porter un regard sur une actualité, la commenter, amener un décalage et peut-être un approfondissement que le lecteur fera dans sa tête. Et dans le meilleur des cas, tout cela en même temps. Dans un contexte plus large, le dessin de presse est un reflet et un symbole de la liberté d’opinion, de la liberté de la presse. Et bien entendu, la liberté de la presse est un des piliers de la démocratie. C’est une jolie phrase, ça peut paraître pompeux, mais j’y crois profondément. Tout cela est lié.
La situation de nombreux pays est difficile, avec des régimes autoritaires, une censure forte et des menaces concrètes sur les journalistes. Est-ce que le dessin de presse a une fonction différente dans chaque pays?
Il a le même rôle dans le monde entier. Certes, il trouve des chemins différents, des conditions plus ou moins restrictives, mais son rôle est toujours d’être un espace de liberté, qui montre du doigt les contradictions de la société ou les abus du pouvoir. Evidemment que lorsqu’on est en Turquie ou en Malaisie par exemple, le dessin de presse peut vous mener tout droit en prison. C’est le cas de notre ami turc Musa Kart, qui a passé un an en prison. Mon confrère Zunar en Malaisie a risqué 43 ans de prison. Sous les dictatures des pays de l’Est, l’humour devenait très allusif, mais il restait profondément politique et subversif. Dans le Liban occupé par Hafez el-Assad, on faisait de l’humour sur les Syriens en parlant de «l’armée suisse» occupante. Tout cela est une réaction à la pression du pouvoir – le lieu par excellence de la bataille de la presse pour sa liberté.
Qu’en est-il dans les pays plus libres?
Paradoxalement, dans les démocraties fonctionnelles d’aujourd’hui, comme la Suisse, l’Etat lui-même est devenu le garant de la liberté d’expression. En Suisse, c’est moins surprenant qu’en France où récemment, on a un Emmanuel Macron qui a annoncé la création d’une Maison du Dessin de Presse avec un budget du ministère de la Culture.
C’est presque trop beau pour être vrai, non? Le pouvoir qui défend de son propre chef la liberté de la presse. Est-ce qu’il ne faut pas aussi se méfier de ce genre d’initiatives, peut-être à double tranchant?
Je vous disais que c’est paradoxal. Il faut toujours se méfier du pouvoir. Dans un pays comme la France, avec un Etat centralisateur, c’est quelque chose de très nouveau, un développement peut-être positif. Il y a encore quelques années, les Français s’émerveillaient quand on les invitait à des expositions de dessins de presse en Suisse. A Morges par exemple, pendant de nombreuses années, il y a eu une exposition consacrée au président de la Confédération. Quand nos amis français venaient, ils étaient étonnés de voir une chose alors impossible dans l’Hexagone: brocarder le pouvoir tout en étant financé par lui. Il sera intéressant de voir si le futur directeur de La Maison du Dessin de Presse de Paris acceptera volontiers une «exposition Macron», pour tester les limites d’une telle initiative. Tout le paradoxe est là. Mais si l’Etat devient le garant de la liberté d’expression, c’est qu’elle est attaquée aujourd’hui par la société. Les demandes de censure, les demandes de retrait de contenus, les polémiques violentes, naissent au sein même de la société. Soit avec des groupes extrémistes (je n’ai pas besoin de vous faire un dessin si l’on parle de Charlie Hebdo), soit avec des minorités revendicatrices, qui ont peu de patience pour l’humour et le deuxième degré.
Vous avez dit une fois: «Nous vivons dans un monde où la horde moralisatrice se rassemble sur les médias sociaux et s’abat comme un orage subit sur les rédactions.» Est-ce un phénomène nouveau? Et qui prend de l’ampleur?
J’essaie de ne pas employer de mots-valise un peu assommants, je déteste les catégories, donc je vais essayer de ne pas employer le mot «wokisme». Mais disons que nous sommes confrontés à un air du temps très empreint de susceptibilité: dans une société sans tabous, on s’invente de nouveaux tabous. Les nouvelles revendications de type sociétal – issues de travaux universitaires, d’un nouveau progressisme né aux Etats-Unis – sont légitimes et intéressantes. Je crois qu’il y a un progrès dans le fait de s’interroger sur la façon dont les préjugés imprègnent la société au-delà de l’égalité des droits – par exemple en ce qui concerne les femmes et les minorités ethniques. Tout ça devient problématique quand ça prend la forme d’une idéologie rigide, avec une doxa et un vocabulaire qui lui est propre. Dans le cas qui nous intéresse, le ressenti est mis au cœur de tout, le ressenti devient tout-puissant. Pour résumer, si un dessin est perçu par quelqu’un comme choquant, c’est qu’il est choquant. L’auteur doit s’excuser, voire retirer le contenu, quelles qu’aient été ses intentions. C’est une lecture très binaire et susceptible de l’humour qui peut devenir menaçante pour la liberté d’expression.
Vous vous étiez d’ailleurs engagé personnellement dans la polémique qui a touché Claude-Inga Barbey au Temps et qui a conduit à son départ…
Les activistes vous diront que ce n’est pas de la censure. C’est un tout petit peu hypocrite puisqu’en réalité, ce sont des campagnes très bien menées, qui utilisent comme levier les réseaux sociaux. Les millenials savent utiliser ces outils et profitent du fait que les médias traditionnels sont toujours en position d’intimidation par rapport aux phénomènes de masse sur Internet, comme le fait que quelques personnes soient en mesure de déclencher une réaction massive, grâce à un effet de levier. On demande explicitement des excuses et le retrait de contenus, bien au-delà de la seule volonté de faire valoir un point de vue. Souvent on ne s’attache même pas à regarder ce qui est dit: il y a tel ou tel mot, telle imitation qui passe mal – et qui peut être maladroite ou même un peu has been – mais jusqu’à aujourd’hui on tolérait, dans une société ouverte, le fait d’être mauvais ou has been. Aujourd’hui, chez ces nouveaux activistes, tout est réduit à la notion de faute impardonnable. C’est une façon de scier une branche sur laquelle nous sommes tous assis, y compris ces nouveaux activistes, puisque leurs revendications sont possibles seulement dans un régime de liberté d’expression.
C’est en fait notre propre système qui contient les germes de sa propre destruction.
Un des socles fondamentaux de tout le débat civique démocratique, un des droits humains fondamentaux, c’est la liberté d’expression. C’est elle qui permet aux opposants de s’exprimer, et aux activistes de faire du bruit. Il faudrait donc simplement qu’ils fassent attention à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Si on n’y prend garde, c’est le socle même de la démocratie qu’on érode.
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Ces phénomènes de «shitstorms» («tempêtes de merde») – pour employer un mot vulgaire – ont-ils une grande importance à vos yeux?
Je crois qu’ils ont une grande importance parce qu’on sait bien que la majorité des gens – même des jeunes – ne sont pas particulièrement engagés. C’est le fait d’une minorité convaincue et très sonore, quand la majorité est plutôt sonnée. Cela dit, ça a toujours été le cas dans l’histoire des revendications, des progrès: des minorités actives imposent leurs vues à la majorité. J’espère donc qu’ils vont amener des progrès constructifs, mais je les mets en garde de ne pas nous entraîner dans des régressions préoccupantes. Je les prends au mot: «il faut plus de diversité», ce qui veut dire qu’il faut plus de voix, pas moins de voix. Il faut des voix diverses dans l’humour, et surtout pas une guerre de générations détestable qui reproche à telle ou telle comédienne d’être has been ou trop vieille – des choses qu’on a entendues.
A la fin de votre manifeste dans Le Temps, mais aussi d’un TedTalk de 2019, vous dites, en substance, la même chose: «Nous avons plus que jamais besoin de caricatures politiques. Et nous avons besoin d’humour.» Pourquoi l’humour en particulier?
Il me semble dire une évidence. Je ne connais pas de société sans humour, y compris les dictatures. Concrètement, l’humour aide les gens à survivre dans des systèmes totalitaires ou face au désespoir. Il nous aide à donner un sens à notre condition d’êtres humains sur terre, mais il est aussi essentiel au vivre-ensemble, parce qu’il nous permet de rire de nous-mêmes et de l’autre dans nos différences. Et quand je dis «l’autre», cela inclut les minorités, mais aussi soi-même. Dans le dessin de presse, il y a une grande part d’auto-dérision: on se moque du «vieux con de Blanc», c’est-à-dire de nous-mêmes, dans nos préjugés par rapport aux autres. C’est quand même étonnant qu’on arrive dans une société qui ne comprend plus le deuxième degré, qui ne comprend plus l’ironie. Dans un tout autre domaine, et de façon extrême (sans comparaison possible), les islamistes ne comprennent pas du tout le deuxième degré de certains dessins de Charlie. Or je crois que l’humour, paradoxalement, est un des outils du vivre-ensemble: avec l’humour, on fait société. Un monde sans humour, c’est le monde d’Orwell, où le langage est policé et les esprits formatés. Evidemment, l’humour y est impossible, parce qu’il remet toujours en question, il établit une petite distance ambiguë.
Comment est-ce qu’on «dose» l’humour pour éviter qu’il ne devienne du pur mépris?
Il y a du très mauvais humour, blessant et insultant. Il y aussi de l’humour qui franchit les lignes définies par la loi – récemment élargie avec la norme pénale contre l’homophobie. Il y a beaucoup d’humours avec lesquels je ne suis pas d’accord. Mais défendre la liberté d’expression, ce n’est pas défendre les opinions avec lesquelles on est d’accord. Je passe mon temps à défendre des dessins ou des sketchs qui ne me plaisent pas; je ne le fais pas pour eux-mêmes, mais pour le principe. Cela dit, il y a bien sûr des choses que je ne vais pas prendre la peine de défendre, des contenus haineux, ou clairement au-delà du «pas bon». Les activistes vont vous dire qu’on peut bien sûr faire de l’humour, mais à condition de faire de l’humour «comme il faut». Ça me fait un peu sourire, j’attends toujours de voir ce qu’ils proposent. Quelle charte va-t-on établir pour savoir ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas? La seule chose à laquelle on peut se référer – la seule, j’insiste – c’est la loi, et l’Etat de droit. Il y a aussi le Conseil de la presse ou le Code de déontologie journalistique. Tous les outils nécessaires existent déjà.
Est-ce que lorsqu’on use de l’humour, tout doit être calculé et calibré?
Je crois que la satire fonctionne dans un certain périmètre, avec un public particulier, parce que l’humour est une relation: il est référentiel. Evidemment, sorti de son contexte, il donne lieu à des malentendus qui deviennent aujourd’hui planétaires. Ces malentendus sont une réalité de notre époque et je n’y vois pas de solution. En gros, le village est global, l’audience est mondiale, et le malentendu est programmé. J’ai souvent dit qu’«on vit maintenant dans un monde ouvert avec des esprits fermés», et il est clair qu’on ne pourra jamais inventer un sens de l’humour commun à toute la planète. Avec les blagues bêtes et méchantes de Charlie Hebdo, il ne se passe pas deux semaines sans qu’on soit prié de commenter un dessin qui fait scandale sur les réseaux sociaux. Il n’est pas nécessaire d’aller à l’autre bout du monde: quantité de personnes dans nos pays, qui ne sont pas des lecteurs de Charlie, voient ces dessins sur leur fil Twitter et Facebook. Pourtant, Charlie Hebdo n’a jamais été un journal généraliste. C’est typiquement un marché de niche, et on est quotidiennement confronté à des dessins dont on n’est pas le public. On ne pourra jamais empêcher les malentendus et le contact avec des contenus qui ne nous sont pas destinés. Est-ce qu’on va à chaque fois s’entretuer et s’énerver comme des fous? De deux choses l’une: soit on verrouillera Internet en disant qu’on n’est pas faits pour tout partager au niveau global, soit on apprendra la vertu suprême de l’indifférence – un contenu nous arrive sous le nez et on s’en détourne au lieu de sauter sur son smartphone pour rejoindre une horde moralisatrice qui demande la mise au bûcher de l’auteur fautif.
En somme, la possibilité de l’humour est le baromètre le plus efficace de l’état de la liberté d’expression dans un pays?
Je ne sais pas si c’est le plus efficace, mais il est redoutablement parlant. Les Anglais disent «It’s the canary in the coal mine» («C’est le canari dans la mine de charbon») en référence aux canaris qu’on mettait dans les mines pour détecter les gaz, le canari mourant d’asphyxie avant les mineurs: c’était le signal d’alarme. On dit souvent que le statut du dessin de presse et de la satire politique en général est un indice de l’état de santé de nos débats civiques. Quand le dessin et la satire sont attaqués, on doit s’interroger sur l’état de nos débats. La citoyenneté est passablement contaminée par les effets de polarisation propres à Internet et aux réseaux sociaux, qui polluent toute la politique en général, au détriment du sens du débat et du compromis.
Ecrire à l’auteur: antoine.bernhard@leregardlibre.com
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