La liberté d’expression est toujours à conquérir
Le Regard Libre N° 83 – Enzo Santacroce
La liberté d’expression est indéfectiblement liée à l’esprit critique. Séduisante, elle n’en est pas moins une force d’opposition qui met aux prises ses défenseurs avec des dangers parfois extrêmes. Nombre de philosophes occidentaux en ont fait l’expérience, bannis, excommuniés, voire condamnés à mort pour avoir défié les autorités au travers de prises de position dérangeantes. Pourquoi l’usage libre de sa pensée, et par extension de sa parole, est-il autant périlleux? Tour d’horizon avec Socrate, symbole d’un esprit critique sacrifié sur l’autel du conformisme, qui nous permet de mesurer à quel point la liberté d’expression est fragile, encore aujourd’hui.
La liberté d’expression est la manifestation d’une capacité de réflexion individuelle. Typiquement, celui qui en fait usage peut questionner les us et les coutumes adoptés par la communauté.
Socrate, le célèbre philosophe grec d’Athènes, est certainement l’exemple le plus frappant d’un individu dont la société a voulu taire la libre parole par la sentence la plus sévère: la mort. Son tort, selon ses détracteurs, fut d’offenser les hommes puissants de la cité par des questions révélant leur manque de savoir. En outre, le ton faussement ignorant – la fameuse «ironie socratique» – qu’il utilisait en s’adressant à eux pour qu’ils prennent eux-mêmes conscience de leurs contradictions les agaçait au plus haut point. Socrate leur rappelait leur place de simples mortels dans un monde plein d’incertitudes.
Le message de Socrate se fait plus subtil et plus profond lorsqu’il introduit la notion de voix intérieure. Quand il déclare durant son procès qu’il a écouté sa voix intérieure pour mener à terme sa mission de philosophe, il indique par ce biais qu’il possède une conscience qui lui est propre. Il est difficile de se représenter la gravité de tels propos aujourd’hui, mais pour un esprit grec de l’Antiquité, ces paroles étaient inaudibles, dans la mesure où elles incitaient les citoyens à questionner par eux-mêmes le bien-fondé des règles et des lois régissant le vivre-ensemble, ce qui était un outrage.
La recherche de la vérité
L’un des éléments qui caractérisent la liberté d’expression, et qu’on oublie souvent, c’est qu’elle est un outil au service de la vérité. Voilà sa finalité. C’est précisément en ce point qu’elle devient une force d’opposition et de résistance redoutable vis-à-vis du pouvoir en place, surtout s’il bascule dans l’arbitraire, mais aussi vis-à-vis d’un simple interlocuteur, ou de groupes de personnes.
Socrate est peut-être l’un des premiers pédagogues de l’histoire à vouloir éduquer les jeunes à la recherche de la vérité. De nos jours, la méthode reste la même: traquer la contradiction dans les propos tenus par les personnes ayant des responsabilités – et les adultes de manière générale – censées connaître les recoins de la réalité, tels les enseignants.
La connaissance exige une remise en question permanente de l’état des savoirs, ce que les adultes, observait Socrate, ne faisaient pas. Dès lors, comment prétendre enseigner aux jeunes si l’on n’est pas soi-même capable de mettre à jour ses propres connaissances? Il est probable que les adolescents, sous l’impulsion de Socrate, réveillèrent leur conscience en posant cette question à leurs parents et à leurs maîtres.
La liberté d’expression a le pouvoir de chambouler le cadre social, politique et économique dans lequel évoluent les individus. En ceci, elle motive chacun à sortir de sa zone de confort et du conformisme, défini comme la volonté des individus de se préserver en tant que groupe face aux intimidations et aux menaces des autorités politiques, mais aussi face au regard des autres qui freine les velléités et les actions. Le philosophe cynique Antisthène, élève de Socrate, exigeait de ceux qui désiraient devenir ses élèves qu’ils se promènent en traînant derrière eux un poisson pourri, afin qu’ils se libèrent! Ce bel exemple illustre le fait que la liberté d’expression passe également par des gestes incarnés qui soient libérateurs.
La paresse, ennemie de la liberté d’expression
Kant, philosophe allemand du XIXe et grand représentant des Lumières, stipule que l’ennemi de la libre pensée est la paresse morale, c’est-à-dire une forme de sommeil volontaire de la faculté de penser pour se prémunir du danger. Celui de déranger et éventuellement d’être puni pour cela. Le mal initial se trouverait donc en nous et non plus chez les oppresseurs extérieurs. En réalité, cette idée est déjà en germe chez Socrate, qui se comparait volontiers à un taon dont les piqûres devaient réveiller la cité de son endormissement.
Cette comparaison montre que la liberté d’expression est une conquête continue et intemporelle. Les deux philosophes sont d’avis que celle-ci est de l’ordre d’un apprentissage qui fixe comme horizon l’autonomie de la personne capable d’agir souverainement sans causes extérieures. Pour ce qui est d’aujourd’hui, ces influences sont connues: le conformisme intellectuel, le règne de l’émotion et la pression des militants et des minorités actives.
Ecrire à l’auteur: enzo.santacroce@leregardlibre.com
Crédit photo: © Engin Akyurt / Pexels
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