«Non, Monsieur Zemmour, il n’y aura pas de »libanisation » de la France»
Chaque mois, retrouvez la chronique de l’une des personnalités qui nous font le plaisir de prendre la plume pour Le Regard Libre en s’alternant. La journaliste indépendante Sophie Woeldgen livre son regard de reporter au Proche-Orient sur un sujet qui la démange.
«Je veux que la France reste la France. Elle est en danger de mort, elle est en train de basculer dans une autre civilisation. Dans 20 ans nous serons le Liban, il y aura des affrontements communautaires et de la misère.» Dans l’émission «Face à Baba» du 16 décembre, Eric Zemmour a, encore une fois, parlé de la libanisation de la France. Il n’est pas le seul à faire ce parallèle. En 2014 déjà, André Bercoff alertait: «Il faut éviter à tout prix une libanisation de la France.» Puis, il y a les variantes. «Je ne voterais pas pour Anne Hidalgo, elle a transformé Paris en Beyrouth», analysait Alain Finkielkraut sur Europe 1 le 24 octobre dernier.
Cette accumulation d’amalgames au Liban dans les médias français m’a fait réagir. Car la structure même du pays, son histoire, son système politique et les ingérences étrangères contredisent totalement ces prophéties.
Si le Liban se déchire, c’est d’abord parce que les élites, soutenues par des puissances étrangères, s’accaparent ce qu’elles peuvent, en maniant l’adage «diviser pour mieux régner» à la perfection. Ces élites ont transformé le confessionnalisme, instauré pour garantir la paix entre les 18 communautés que composent le pays, en outil de corruption, de sclérose et de clientélisme. La répartition confessionnelle des emplois concerne toute la haute administration civile et militaire. Mais pas que. A l’université, les places d’enseignant et même d’étudiant dans certains cursus sont distribuées selon l’affiliation à un parti. Ce ainsi de suite, jusqu’au poste de technicien à l’aéroport.
Le confessionnalisme organise aussi la vie familiale des Libanais. Ce sont les tribunaux confessionnels qui gèrent les mariages, divorces ou héritages. Ce sont les organisations confessionnelles qui fournissent services sociaux, soins de santé et aide humanitaire aux membres de leur communauté dans le besoin. Sans oublier que ce sont ces élites aussi qui fournissent l’information, chaque chaîne de télévision appartenant à un parti politique, représentant une communauté.
Pour ne pas aider, le pays du Cèdre est caractérisé l’absence de mémoire collective. En effet, les livres d’histoire s’arrêtent au retrait des troupes françaises en 1946, au terme d’un mandat de 23 ans. La guerre du Liban (1975-1990), ainsi que la fin des occupations israélienne et syrienne, en 2000 et 2005 respectivement, n’y sont donc pas évoquées. Cela, faute de consensus sur leur narration. Ainsi, l’histoire récente relève de traditions familiales. Plusieurs mémoires sociales sont donc constituées, la plupart du temps déterminées par les différents groupes identitaires confessionnels et orientations politiques.
Sans tomber dans le piège de l’idéal du vivre ensemble libanais, on remarque néanmoins que la population travaille, commerce et vit ensemble. Les manifestations confessionnelles sont surtout composées de partisans payés pour venir et rassemblent bien moins de gens que les mouvements de la «thawra», la révolution, qui se battaient contre l’entièreté de la classe politique. Et malgré une situation économique et politique désastreuse, la situation sécuritaire reste stable. Ainsi, si l’on comprend l’expression «libanisation de la France» au sens où le changement démographique et l’arrivée ou le grossissement de communautés minoritaires induiraient morcellement et violence au sein de la société, la métaphore n’est pas valide.
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