Lire Marx pour légitimer le capitalisme

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écrit par Sébastien Lapaire · 27 janvier 2022 · 0 commentaire

«On peut plaider que pour une part la capacité de réformes des régimes capitalistes est due à Marx lui-même», se demande non sans s’en amuser Raymond Aron dans son fameux cours sur le marxisme de Marx, prononcé à La Sorbonne au début des années 1960, puis au Collège de France une décennie plus tard, et publié en 2002 par Jean-Claude Casanova aux défuntes Editions de Fallois. Aron s’abandonne-t-il à sa coutumière ironie? Ou faut-il se demander si, derrière l’aphorisme provocateur, affleurent non seulement la profonde admiration que le grand libéral français a toujours témoigné à l’égard du père fondateur du «socialisme scientifique», mais aussi un avertissement à l’attention de ceux qui font profession d’analyser… ou pratiquer ce même capitalisme?

Dans son cours, Aron ne ménage pas ses critiques envers Marx, le prophète qui se complaît dans des affirmations rarement démontrables, l’économiste érudit mais aux conclusions souvent discutables, le philosophe maître de l’équivoque qui ne se hasarda jamais à esquisser ce à quoi un régime communiste aurait dû ressembler. Défaut majeur pour un penseur qui s’était pourtant fixé comme objectif de corriger la philosophie hégélienne en la contraignant à se conformer au réel, à quitter les ceintres de l’abstraction auxquels il lui reprochait de s’accrocher. Il n’empêche, pour Aron, aucun doute n’est permis: Marx est un génie. Son expertise dans l’examen des contradictions du capitalisme ne l’empêche pas de s’embourber dans les siennes propres, mais, à travers ses paradoxes, c’est bien dans une analyse de la société industrielle naissante

Ne pas s’arrêter à ses erreurs monstrueuses

Le théoricien paradoxal, connaisseur de l’économiste anglais David Ricardo, séduit donc le libéral Aron. Pour lui, il convient d’aller au-delà des incohérences du hargneux pamphlétaire, d’entrer dans sa façon de lire la société en transformation et de débusquer, avec lui, les contra-dictions de notre modernité en construction. En se proposant, au besoin à travers un virulent acharnement sur ceux qui ne partagent pas son avis, de déconnecter le discours philosophique de l’idéalisme hégélien dans lequel il se serait égaré, Marx provoque une radicale remise en question des codes de compréhension alors en vigueur. Il renverse, au moyen du mythe révolutionnaire, la philosophie hégélienne de l’histoire en lui imposant à la fois un but précis et les outils de son propre dépassement.

De nouveau, pour Aron, il ne s’agit pas, pour saisir l’utilité et la profondeur de Marx, de s’arrêter à ses erreurs, monstrueuses, ses prédictions, depuis longtemps démenties par les faits, ses ambitions politiques, qui s’écrouleront en 1989. Son rêve d’une société qui aurait dû s’administrer sans Etat a accouché, contre son projet (mais n’en avait-il pas malgré tout posé les fondements?), de la plus totalitaire des bureaucraties; le prolétariat qui aurait dû porter la rédemption révolutionnaire a préféré les avantages de réformes immédiates à l’avenir glorieux mais aléatoire que devait lui garantir une philosophie de l’histoire enfin réinstallée dans la réalité historique. La fin du capitalisme devait être proclamée par son action, il a été redynamisé par l’accès des classes ouvrières à une consommation tous azimuts.

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Les contradictions du capitalisme

Non, supplie Aron, si l’on souhaite s’emparer de l’extraordinaire destin de la société capitaliste, on ne peut esquiver la pensée de Marx, élaborée avec son acolyte Friedrich Engels contre leurs anciens amis jeunes-hégéliens de gauche. Le passage par Marx est inévitable. Non à cause de sa façon de reprendre à son compte la dialectique hégélienne, qu’il tord pour la soumettre à ses intentions. Mais plutôt par son intention inédite de la réinventer pour mieux mettre en évidence les contradictions à l’œuvre à l’intérieur du capitalisme lui-même. Car le capitalisme en est farci: adossé à l’idée d’inégalité comme moteur de la concurrence, il menace de trébucher sur sa généralisation; prompt à saluer l’initiative individuelle, il est capable de l’écraser sous les monopoles; source d’enrichissement général, il reste aveugle aux misères particulières. La liste est encore longue.

Mais Marx avait oublié que, si le capitalisme peut s’effondrer sous le poids de ses contradictions, il en vit aussi. C’est par elles que le capitalisme est amené à s’interroger sur lui-même, à se réinventer… et à se réformer. De Joseph Schumpeter à Luc Boltanski et Eva Chiapello, nombreux sont celles et ceux qui, par la suite, ont bien montré la capacité du capitalisme à puiser dans ses propres faiblesses l’énergie nécessaire à son dépassement. Car, contrairement à ce que pensait Marx lorsqu’il imaginait l’Etat à la solde des exploiteurs, le capitalisme est un système, pas un régime. Lorsqu’il ingère le libéralisme et la démocratie (ce qui n’est pas un donné en soi), il s’érige en une nécessité presque marxiste…

Lire Marx reste fondamental pour les libéraux, pour mieux fouiller les périls qui menacent le capitalisme, pour mieux saisir les remises en question qui ont toujours scandé, quoi qu’en disent ses adversaires, son histoire, pour mieux s’emparer de leurs propres contradictions. A propos de la question écologiste par exemple, quand bien même Marx avait proclamé la supériorité de l’être humain face à la nature… C’est par un capitalisme repensé aussi à l’aide des outils «marxiens» que des solutions devraient émerger et non par sa destruction, dont rêvent les écologistes fondamentalistes.

Olivier Meuwly est historien. Spécialiste du XIXe siècle helvétique, il est l’auteur de nombreux ouvrages sur la démocratie directe, le libéralisme et les partis politiques suisses.

Image d’en-tête: Karl Marx en 1875 © John Jabez Edwin Mayall coloration Olga Shirnina Wikimedia CC 2.0.

Vous venez de lire un article paru dans notre édition papier (Le Regard Libre N° 81).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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