«Je n’ai rien à cacher»: critique d’un argument fallacieux
Lorsqu’il s’agit de protection de données personnelles, une idée a la vie dure: pourquoi ne pas accepter d’être digitalement transparent si l’on n’a rien d’incriminant à cacher? Déconstruction de cet argument fallacieux.
Où en est l’opinion publique sur la protection des données personnelles? Voilà dix ans que l’informaticien américain Edward Snowden a lancé l’alerte sur la surveillance de masse opérée par la National Security Agency (NSA). On apprenait à cette occasion que tous les moyens de télécommunication étaient surveillés à l’échelle mondiale. Ces révélations ont sans doute jeté les bases d’une prise de conscience de l’enjeu important que représente la protection des données individuelles. Le galopant essor technologique ravive régulièrement les inquiétudes.
En Suisse, les doutes sont ainsi réapparus en début d’année avec le tollé autour du projet de reconnaissance faciale des Chemins de fer fédéraux (CFF), finalement avorté. A l’international, la récente explosion des intelligentes artificielles – dont notamment le lancement de l’interface ChatGPT – n’a pas fini d’inquiéter.
Un axiome récurrent se dégage parmi les arguments de ceux que tout cela n’empêche pas de dormir: il ne faut pas craindre pour ses données personnelles si l’on n’a rien à se reprocher. Selon l’écrivain américain Bruce Schneier, expert en sécurité des données, il s’agirait de «l’argument le plus courant contre les défenseurs de la vie privée.» Le raisonnement peut néanmoins être critiqué du point de vue logique et la question se pose si les bonnes intentions qui le fondent ne pavent pas un enfer liberticide.
Le groupe avant l’individu, vraiment?
Se plier à la transparence digitale, certains en font un sacrifice individuel à réaliser pour le bien du groupe. Les vies privées le seraient de moins en moins, mais on pourrait grâce à cela mettre un terme à la haine sur internet, tuer dans l’œuf les projets terroristes et autres horreurs. Au-delà du fait que la fin ne justifie pas nécessairement les moyens, il convient de se demander si en mettant en pratique cette idée, c’est justement le collectif qui pourrait souffrir en premier.
En effet, savoir que ses données personnelles ne le sont plus conduirait nécessairement l’individu à s’autocensurer. Amputée de la liberté d’expression de ses citoyens, la société en sortirait malade, orwellienne. L’anticonformisme n’y aurait plus sa place. L’histoire montre pourtant que la démocratie prospère grâce à la confrontation des opinions. Et la philosophie nous enseigne que l’atteinte de la vérité passe également par la libre expression d’avis opposés.
En outre, comme le précise l’académicien français François Sureau dans son essai Sans la liberté paru en 2019, le régime démocratique a justement été «conçu pour qu’on n’ait pas à choisir entre liberté et sécurité.» Et l’écrivain d’ajouter: «sans cela nous basculerions inévitablement, tôt ou tard, dans un système entièrement sécuritaire», qui ne respecterait plus l’axiome libéral selon lequel la liberté de chacun est inviolable.
La liberté de chacun, c’est la liberté de tous
La protection des données personnelles est en réalité une affaire très collective. Le fonctionnement des métadonnées en est un exemple concret. Plus que des données simples marchandées par les entreprises, ce sont ces «données à propos des données» qui font l’objet d’une grande surveillance. Celles-ci indiquent comment, quand, à qui et d’où l’on communique. On peut donc utiliser ces informations sensibles autant contre l’émetteur que contre le récepteur du message.
Celui qui ne se préoccupe pas de la protection de ses données personnelles – par exemple en n’utilisant pas de messagerie cryptée ou en ne désactivant jamais la géolocalisation – entraîne ses contacts vers la même transparence. Plus que soi-même, il s’agit donc de protéger ceux avec qui l’on échange.
En définitive, toute la perversité de l’argument du «rien à cacher» réside dans son sous-entendu: la volonté de défendre sa vie privée découlerait d’un sentiment de culpabilité, ou à tout le moins de pudeur. On nie ainsi la liberté personnelle en tant que telle. Or, nous avons bel bien affaire à cette question de principe, qui a une incidence sur de potentielles dérives.
La plupart des citoyens ne semble cependant pas s’emparer du sujet. Il faut se rendre à l’évidence: des millions d’hyperactifs des réseaux sociaux lâchent du lest sur la protection de leur vie privée par commodité. Contourner les multiples pièges à données demeure très contraignant. On préfère donc sa liberté de consommer à la liberté «tout court», qui a ses exigences. Cette résignation n’est pas sans rappeler le constat de La Boétie dans De la servitude volontaire: «C’est bien le peuple qui délaisse la liberté, et non pas le tyran qui la lui prend.»
Ecrire à l’auteur: jean.friedrich@leregardlibre.com
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