L’émission qui veut mener les jeunes à la lecture et à la pensée

7 minutes de lecture
écrit par Sébastien Lapaire · 03 December 2024 · 0 commentaire

Pierre Valentin est connu pour avoir décortiqué la nature révolutionnaire du wokisme dans son premier livre, paru l’an dernier chez Gallimard. L’essayiste de 26 ans a depuis lancé «Transmission», une chaîne YouTube pour intéresser sa génération aux intellectuels.

Ce brillant diplômé de philosophie et science politique a été le premier Français à offrir une analyse rigoureuse du nouveau radicalisme de gauche venu des universités – le mouvement woke – ainsi que de la psychologie de ses adeptes. D’abord dans une double étude publiée par la Fondation pour l’innovation politique, en 2021, puis dans un essai paru dans la collection «Le débat» de Gallimard, Comprendre la révolution woke, en 2023. En juillet, Pierre Valentin a lancé sa propre émission de conversation intellectuelle, «Transmission», sur le canal des formats longs pour les jeunes: YouTube. Entretien dans un café parisien.

Le Regard Libre: Que souhaitez-vous transmettre avec votre chaîne «Transmission»?

Pierre Valentin: On peut utiliser le mot «transmission» dans son sens très littéral: il s’agit d’abord de transmettre une vidéo, sur YouTube. Ensuite, le procès souvent fait au conservatisme est de le réduire à la question de l’immobilisme, ce qui est incompatible avec la loi de l’entropie de Newton: tout est toujours en train de se casser la gueule. Le conservatisme tel que je l’entends est au contraire une dynamique, qui permet de tordre le cou à cette idée reçue dès le titre de l’émission, tout en jouant cartes sur table.

Comment choisissez-vous vos invités?

Mon objectif est double: faire lire à ma génération nos grands intellectuels, et faire émerger une nouvelle génération. Tout découle de cet objectif.

Déjà, je m’en voudrais beaucoup de ne pas avoir conversé avec un intellectuel s’il venait à mourir prochainement. Dans les morts récentes, il y a Patrick Buisson et Jacques Julliard qui, sur des lignes très différentes, auraient fait des émissions exceptionnelles… J’aime aussi choisir des figures qui m’ont beaucoup nourri intellectuellement.

J’essaie en outre de faire intervenir des disciplines variées: l’histoire et la politique ont été représentée avec Marcel Gauchet, la philosophie et la religion avec Rémi Brague, la psychanalyse avec Ruben Rabinovitch, le journalisme idées avec Eugénie Bastié, le journalisme d’investigation avec Nora Bussigny, etc. Je veille enfin à alterner le plus possible entre les générations, les lignes, les disciplines, et les thèmes.


Pierre Valentin consacre ses matinées à l’écriture et ses après-midi à son émission YouTube. Il a fait une exception ce lundi matin d’octobre pour nous rencontrer. Photo: Nicolas Brodard pour Le Regard Libre
Vous semblez tout de même privilégier un certain type de profils sur le plan idéologique. Inviteriez-vous un woke, par exemple?

Vous êtes bien placé pour savoir qu’il est très difficile d’avoir une conversation calme avec un woke! C’est le spectateur qui en paierait le prix en premier. D’ailleurs, je n’ai pas choisi un format qui se prête au clash. «Transmission» est une émission que les gens écoutent de façon posée chez eux, en faisant de la cuisine, ou qu’ils sont au sport. La télé fournit beaucoup de confrontations polémiques, c’est sans doute une des raisons pour lesquelles les jeunes se tournent vers le podcast. Maintenant, cela ne veut pas dire que je n’exprime pas de désaccords avec mes invités. Il y en a eu dans chaque conversation. Avec Nora Bussigny, par exemple, nous n’étions pas d’accord sur la question de savoir s’il fallait ou non utiliser le terme «woke». J’étais ravi que nous puissions montrer que deux représentants de notre génération pouvaient discuter de quelque chose sans être d’accord, mais cordialement. La conversation n’a d’ailleurs pas été abîmée par ce moment-là.

Pourquoi avoir choisi le format de la conversation, et non celui de l’entretien, et encore moins celui du débat?

Le temps de parole est un peu plus équilibré dans une conversation que dans un entretien. Et mes interventions ne terminent pas forcément avec un point d’interrogation. Quant au débat, on y trouve souvent une volonté de «gagner». Chaque personne vient avec une thèse à démontrer, et la possibilité qu’il change d’avis est très mince. La conversation est pour moi le format idéal, car il permet de s’approcher d’une vérité complexe avec l’aide de l’autre. Nous sommes obligés de nous écouter pour rebondir. Ce n’est pas une logique de bras de fer intellectuel, mais de cheminement à deux. Je mène d’ailleurs ces discussions sans notes, je ne sais pas ce qui va advenir, et celui qui regarde ne le sait pas non plus.

Avez-vous des objectifs plus chiffrés?

YouTube regorge de statistiques et il faut savoir choisir les chiffres qui sont réellement pertinents. Le taux de rétention fait partie des plus importants: il mesure le temps qu’un internaute reste sur la vidéo, et la plateforme scrute attentivement ce chiffre. Notre score est aujourd’hui autour de 19%. Notre objectif est de rester au-dessus de ce pourcentage dans la durée. Un autre chiffre dont je suis très content, c’est que la catégorie des 25-34 ans est la mieux représentée sur la chaîne.

La progression sur YouTube peut être exponentielle. Pour améliorer nos vues, outre la patience et la persévérance, il y a de grands noms que nous allons inviter, aussi bien des personnes avec lesquelles j’aurais un immense plaisir à converser et qui font de bons résultats sur YouTube, tout en respectant l’équilibre des générations. Aussi, en termes de vues, nous en avons enregistré plus de 20 000 pour la première vidéo (celle avec Marcel Gauchet), alors que nous partions de zéro. Il s’agit de transformer ce plafond en plancher. Pour l’instant, notre plancher est de 4 000, ce qui n’est pas rien dans la mesure où nous publions un contenu exigeant intellectuellement. Beaucoup nous regardent aussi sur les plateformes de podcast.


Pierre Valentin est l’auteur de Comprendre la révolution woke (Gallimard, 2023), un essai remarqué. Photo: Nicolas Brodard pour Le Regard Libre
Qu’est-ce qu’un intellectuel?

La notion est compliquée! C’est un terme qui naît avec l’affaire Dreyfus pour désigner quelqu’un qui cherche à examiner la vie des idées, et à abstraire des conclusions à partir des faits.

Disons que le paradoxe de la rationalité, c’est qu’une fois laissée à elle-même, elle a tendance à devenir arrogante, et idéologique. L’âge de la Raison a rapidement laissé la place à celui de la déraison! Elle aboutit à de la mécanique plaquée sur du vivant. Le grand génie devient alors un grand crétin. En fait, la grande intelligence va de pair avec la grande humilité. Tandis que le croyant sait qu’il croit, l’idéologue croit qu’il sait. En ce sens, l’intellectuel doit rester un croyant et non un idéologue.

Avec «Transmission», nous avons vu se passer des changements d’avis, des choses improbables sortir de nos conversations, afin de bien garder ce que j’appelle le «1+1=3»: la rencontre entre deux esprits authentiquement curieux qui donne un résultat qu’on n’aurait pas pu imaginer, et plus que la simple somme des deux parties.

Comme l’intersectionnalité!

Oui! (Rires)

Avez-vous d’autres projets en cours?

Oui, des projets éditoriaux, dont un livre, et une note à paraître prochainement sur la question de la santé mentale et de la morale thérapeutique. J’essaie d’écrire le matin et de m’occuper de l’émission l’après-midi. Cela donne lieu parfois à de belles synergies.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Vous venez de lire une interview publiée dans notre édition papier (Le Regard Libre N°111). 
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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