Les enfants à l’épreuve des écrans

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écrit par Sébastien Lapaire · 17 October 2025 · 0 commentaire

L’exposition précoce des enfants aux téléphones et autres tablettes suscite des inquiétudes partout dans le monde. Au-delà du fond, ce débat révèle combien les premières années de vie constituent un enjeu décisif pour l’avenir des sociétés.

Un bébé dans une poussette, le nez collé à un écran, absorbé par les images qui défilent sans fin. Cette scène est devenue banale dans les transports, les restaurants ou encore les préaux. Le téléphone est devenu unmoyen courant de calmer les enfants et éviter les regards agacés face aux pleurs. Mais à quel prix? Depuis plusieurs années, l’exposition des très jeunes aux écrans alarme experts, gouvernements et organisations internationales.

En 2019, l’Organisation mondiale de la santé publiait ses recommandations catégoriques: aucun écran avant 2 ans et, entre 2 et 5 ans, pas plus d’une heure par jour. A Taïwan, le gouvernement était même allé plus loin dès 2015, en adoptant une loi contraignant les parents à surveiller le temps d’écran de leurs enfants, sous peine d’amende si celui-ci était jugé excessif. Une législation ambitieuse – et intrusive – qui, en pratique, n’a jamais réellement été appliquée.

En Suisse, les études approfondies sur le sujet restent rares. La Haute école de travail social de Lausanne a récemment révélé que 50% des enfants de deux ans avaient déjà utilisé un appareil numérique, avec une moyenne de 20 minutes par jour entre 0 et 2 ans, et de 40 minutes entre 2 et 5 ans. Des chiffres que chacun pourra juger plus ou moins préoccupants. La directrice de l’étude, Nevena Dimitrova, soulignait dans Le Temps que ces résultats étaient plutôt bons en comparaison internationale, tout en appelant à éviter une «panique morale».

Développement global en jeu

Au cœur des inquiétudes se joue un enjeu crucial: le développement cognitif, socio-affectif et langagier des futures générations. Entre 0 et 5 ans, la neuroplasticité – la capacité du cerveau à se modeler selon les expériences et l’environnement – atteint son apogée. C’est à cet âge que se posent notamment les bases des grands apprentissages. Or, les perturbations et retards accumulés durant cette période sont difficilement rattrapables par la suite.

C’est précisément ici que le bât blesse: les écrans semblent exercer une influence sur ce développement. En 2020, la revue Jama Pediatrics a publié une méta-analyse de 42 études menées auprès de quelque 20 000 enfants. Elle conclut qu’une exposition importante aux écrans est associée à des compétences langagières plus faibles.

En 2024, une étude de psychologie menée à l’Université de Genève a montré que les enfants exposés aux écrans entre 6 et 18 mois manifestaient «moins de signes d’attention conjointe», signe d’interactions sociales plus faibles. Entre 18 et 26 mois, ils présentaient «un besoin accru de stimulations», et étaient décrits comme «plus turbulents, bruyants et enclins à l’ennui». Si de nombreux rapports scientifiques et institutionnels soulignent les effets négatifs des écrans, d’autres voix appellent à éviter de les diaboliser et de culpabiliser les parents.

Inégalités et incertitudes

Le débat mériterait une prise en compte de deux éléments essentiels. Tirer des conclusions à partir de moyennes de temps d’écran semble insuffisant, car elles masquent la diversité des contextes familiaux. La problématique a une composante sociale considérable: elle ne touche pas tous les enfants de la même façon. Comme le signale le psychologue social américain Jonathan Haidt, les petits garçons et filles issus de milieux défavorisés sont généralement plus exposés à cet enjeu, alors qu’ils évoluent déjà dans des contextes offrant moins d’opportunités de développement cognitif et social. L’exposition aux écrans s’ajoute comme un facteur aggravant dans les inégalités de parcours.

Le second élément est l’incertitude quant aux effets à long terme. Etude après étude, le débat reste partiellement aveugle: les conséquences à grande échelle n’apparaîtront que dans les prochaines décennies, lorsque les enfants d’aujourd’hui franchiront les portes des filières de formation et du marché du travail. Le coût économique et social potentiel – lié à de moindres compétences cognitives et attentionnelles, une activité physique réduite ou encore une impulsivité accrue – ne pourra être pleinement mesuré qu’à ce moment-là.

Derrière cette incertitude, une question philosophique se pose: quelle tolérance au risque les sociétés contemporaines sont-elles prêtes à accepter collectivement? Où mettre le curseur entre alarmisme et appel au calme? En l’absence d’une réponse définitive, ce débat rappelle au moins combien les premières années de vie pèsent durablement sur le destin des individus. Ignorer ou minimiser ces enjeux, même partiellement, pourrait peser non seulement sur la trajectoire des enfants, mais aussi sur celle de la collectivité dans son ensemble.

Journaliste et consultant, Pablo Sánchez est rédacteur au Regard Libre. Ecrire à l’auteur: pablo.sanchez@leregardlibre.com

Vous venez de lire une analyse publiée dans notre édition papier (Le Regard Libre N°120).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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