Les carnets d’élaboration de Theodor Wildt (5/10)

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écrit par Sébastien Lapaire · 18 December 2024 · 0 commentaire

Excursionniste émérite, studieux prosateur et brillant opérateur d’appareils photographiques, Theodor Wildt partage fragments textuels et imagés de son élaboration avec les lecteurs du Regard Libre.

A ma vue s’offraient les variations vallonnées du pays tout entier jusqu’aux cimes alpines. Troublé par la langueur d’une journée de printemps fort ensoleillée, je m’allongeai au creux d’une côte à l’orée des champs et, accablé de torpeur, plongeai dans le rêve le plus effrayant que j’eusse jamais fait. Tel qu’il s’y révélait, le monde n’était plus simplement délimité par l’expérience sensorielle de l’espace comme il était d’ordinaire, mais se concevait sous la forme d’une intangible nébuleuse de réalités immanentes, parallèles, éclatées, distantes, qui étaient reliées entre elles par la seule faculté de conceptualisation humaine. Tout individu s’ingéniait à investir cette perception et à se l’approprier par interprétation, bien au-delà des limites physiques et intellectuelles qui lui étaient propres; le degré de complexité engendré s’avérait inatteignable. De ce paradigme résultait une phénoménologie absurde et angoissante pour l’âme du simple mortel. De la métaphysique à la vie quotidienne, les humains avaient inversé leur système de représentation et de compréhension de l’existence. De sorte qu’il n’était plus primordial d’ancrer la vision de sa destinée en tant que sujet de sa sphère d’influence personnelle: il fallait avant tout la penser au sein d’une structure globale et superlative dont nous étions les objets subsidiaires et autonomes. Diffusée par de nouveaux moyens d’information à la vitesse de l’éclair, cette projection était alimentée par une variété de connaissances qui, bien que divergentes, incompatibles et inassimilables, se commuaient souvent en convictions tout aussi arbitraires que celles prétendument révolues: l’insécurité de l’Etre a toujours réclamé ses certitudes, et il n’en fut pas autrement. Morcelé, l’air du temps menait au conflit des esprits pour la légitimité et la souveraineté d’interprétation sur l’ordonnancement du monde; par extension, sur la vérité des valeurs morales et des actions à instituer. L’objectivité revendiquée par un tel induisait automatiquement l’obscurantisme supposé de son contradicteur. Les vertus essentielles que sont la tolérance et le respect, prônées par tous avec hypocrisie, ne trouvaient plus de base commune et se gonflaient d’orgueil. Dévoyées, elles ne s’articulaient plus que comme des formules inertes, défaites de leurs forces vives. Les miennes me revinrent et me poussèrent au réveil.

Ecrire à l’auteur: theodor.wildt@leregardlibre.com

Vous venez de lire un sujet publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°112).

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Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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