Des réunions «genrées» ou «racisées»: un scandale démocratique?

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écrit par Sébastien Lapaire · 03 October 2024 · 0 commentaire

Avec le wokisme, le repli sur son identité est devenu le signe d’un rejet des Lumières. Est-ce toujours le cas? Le fait de se réunir entre femmes – ou entre hommes – n’est-il pas une revendication légitime, bien que portée de façon très incohérente par les wokes?

Le landernau politique français tressaille d’angoisse et de colère en ce mois de mars 2021. Le syndicat étudiant UNEF a osé l’impensable, une véritable agression contre l’universalisme républicain, violant, se persuadent d’aucuns, les fondements d’un supposé pacte fondateur. Comment imaginer, dans un pays pétri d’égalité, fils de Voltaire et de Rousseau, que l’on puisse se vanter d’organiser des réunions fermées à une partie de la population? Une porte-parole de ce syndicat a avoué dans les médias que son organisation avait mis sur pied des réunions «non mixtes racisées», dans l’acceptation de l’idée que des femmes peuvent avoir envie de parler de questions qui les concernent à l’abri du regard des hommes, par exemple, ou que des Noirs pouvaient désirer évoquer certains sujets entre eux.

Les condamnations fusent de toutes parts. Un ministre évoque un racisme inversé, un parlementaire en vue de la majorité présidentielle suggère un clientélisme de mauvais aloi, alors que l’extrême droite embouche goulûment les trompettes de l’islamo-gauchisme, une accusation qui ne fera que gonfler dès lors que les Insoumis de Mélenchon s’empresseront d’apporter leur soutien inconditionnel à une organisation qu’ils savent proche d’eux. Nous voilà plongés dans une infâme régression, aux antipodes du progrès bien balisé que la République propose à ses enfants depuis 1789, profèrent les procureurs du jour: tel est le mantra qui sillonne le monde politique! Le wokisme à la mode américaine et qui n’en finit pas d’infiltrer les universités françaises a encore frappé!

Un entre-soi bien de chez nous

Quittons les bords de la Seine si avides de polémiques et revenons plus près de chez nous, non loin du cours gentiment malicieux de la Venoge, à Echandens, toujours en mars, mais 2022 cette fois. Les médias romands sont littéralement suffoqués. Dans cette charmante bourgade vaudoise, un peuple primitif se languit dans une vision obtuse du monde, comme s’il pouvait se croire protégé des grands mouvements sociétaux. Quelle impudence de se gausser ainsi des normes d’un vivre-ensemble dont les règles ne peuvent échapper à la doxa du moment? Masculine depuis toujours, l’Abbaye de tir du lieu, lors de son assemblée générale, a en effet froidement rejeté, à deux contre un, une motion demandant l’admission des femmes, d’ordinaire surtout admises comme des ornements chargés de saluer de leurs sourires enjôleurs les rois de la Fête!

N’a-t-on pas encore compris que l’égalité des sexes impliquait certaines lois que le machisme, comme on le sait aux sources mêmes de la si pervertie démocratie helvétique, ne saurait toiser encore longtemps de son ringard mépris? Une députée socialiste se fend d’une interpellation, s’interrogeant sur l’utilité pour l’Etat de soutenir indirectement de telles manifestations d’exclusion en laissant les écoles participer aux Abbayes de tir? D’après les chiffres fournis par 24 heures, sur 174 abbayes de tir dans le canton de Vaud, 98 sont mixtes et 76 masculines. Prudent, le Conseil d’Etat se réfugiera derrière la tradition d’une fête qui vise plutôt à intégrer l’ensemble des habitants de la communauté villageoise. Cette vertu justifiait bien une petite entorse aux rituels de la modernité triomphante…

Retour quelques années en arrière, toujours en mars (est-ce l’affriolant printemps?), mais en 2014. Un jugement du Tribunal fédéral est particulièrement attendu. Après que toutes les instances eurent à se prononcer, la cause «Société de Zofingue contre Université de Lausanne» arrive à l’ordre du jour de notre Cour suprême… Au nom de l’égalité des sexes, l’Alma mater vaudoise a refusé de reconnaître la société d’étudiants susmentionnée puisque ses statuts excluent explicitement les dames des membres admissibles. L’enjeu, symbolique, dépasse le microcosme estudiantin lausannois, lequel est à l’affût. En ce lieu existent deux autres sociétés masculines (Germania et Helvetia, mais dont les statuts sont rédigés de façon plus souple) et quatre mixtes (Belles-Lettres, Lemania, Stella et Valdesia). La question que doit trancher le Tribunal fédéral est de taille: la liberté d’association l’emporte-t-elle sur l’égalité des sexes?

La primauté de la liberté d’association

La réponse de l’autorité judiciaire, cinglante, rassure les esprits libéraux: oui, au nom de la liberté d’association, il est possible de déroger à certaines règles qui peuvent sembler évidentes dans l’organisation sociale moderne. Rien n’interdit donc une association d’exclure certaines catégories de la population, à condition bien entendu que la logique à la source de ce choix ne constitue pas une infraction pénale. Ce verdict imparable ne découragera pas l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) d’emprunter la même route liberticide que «sa» compère universitaire et, à son tour, en 2023, d’interdire sa reconnaissance à la même société d’étudiants. Les mêmes causes entraînant les mêmes effets, le Tribunal fédéral confirmera sa sentence de 2014, renvoyant les experts juristes de la prestigieuse institution à leurs études de droit et à une révision de leurs principes libéraux, si tant est qu’ils en aient été pourvus une fois…

Les membres de la Société des Mousquetaires de La Tour-de-Peilz (hommes et femmes car elle est mixte!) pourront ainsi dormir sur leurs deux oreilles: personne ne viendra pour le moment leur chercher noise de la discrimination originale dont ils ont garni leurs statuts, une discrimination encore plus exotique que celles dont s’honorent l’UNEF, certaines abbayes vaudoises, clubs service, loges maçonniques et autres corporations estudiantines, qui préfèrent festoyer dans une confraternité genrée… Fondée en en 1574, cette société n’admet que des membres pouvant arguer d’une authentique bourgeoisie locale! Ce ne sont pas des quartiers de noblesse, mais on y est presque… Malheur donc à celle, ou celui, qui souhaiterait adhérer aux Mousquetaires de La Tour-de-Peilz et qui aurait l’outrecuidance d’arborer une bourgeoisie de Vevey… A moins que cette société ne s’attire un jour l’ire des amoureux des animaux: leur cible principale est un «papegay», un perroquet…

Les contradictions du wokisme

Ces exemples sont instructifs à l’aune de la vague «woke» qui envahit le discours public dans nos contrées, à un double égard. D’abord pour souligner la pertinence de certaines de ses revendications. Oui, une discrimination à l’égard de groupes humains particuliers peut amener certains d’entre eux à privilégier un entre-soi où il est possible d’échanger avec ses «pairs» relativement aux problèmes qui les touchent. L’historienne du féminisme Michelle Perrot insistait récemment sur ce point: il n’est point honteux d’envisager des réunions et des lieux ouverts à des personnes de la même origine ou du même sexe, à l’exclusion d’autres groupes sociaux. Ce pied de nez à la sacro-sainte transparence moderne est ainsi admis comme la justification d’une société où tout ne doit pas forcément être mis à la disposition de toutes et de tous: il y a des choses qui peuvent être vécues entre «initiés».

En même temps, les cas évoqués dans la première partie du présent article, surtout lorsqu’ils sont jetés sur la table par l’UNEF, mettent en relief le ridicule dans lequel le moralisme «woke» est susceptible de trébucher lorsqu’il s’abandonne à ses inclinations liberticides, en s’évertuant à tout indexer à l’aune des discriminations dont seraient victimes les minorités sexuelles et raciales, quitte à procéder à d’autres discriminations afin de mieux «protéger» les groupes qui seraient ostracisés. Recourir à ce que l’on dénonce pour légitimer ce que l’on réclame pose le problème de la tolérance dans notre société, avec une gamme de restrictions posées comme justes, à condition qu’elles conviennent… à qui? A un quelconque courant d’opinion érigé en un nouveau Ministère de la Vérité?

Liberté et démocratie

Il est essentiel de revenir aux fondements de la liberté. La liberté de réunion et la liberté d’association, liées à la liberté de conscience, en forment le cœur et ont évidemment eu à subir la mauvaise humeur des pouvoirs qui la contestaient. Les régimes démocratiques se sont toujours écharpés, et continuent à le faire, sur les limites qu’il est possible de leur imposer. A chaque fois qu’il est question d’y attenter, c’est à une pluie de débats qu’il faut s’attendre. A raison. L’ordre public a certes ses exigences, mais à partir de quand sa préservation peut-elle requérir des atteintes à ces libertés piliers de notre ordre démocratique? Au XIXe siècle, la liberté d’association n’était pas toujours reconnue officiellement, car elle recelait, d’après certains, le risque d’alimenter le sectarisme religieux. Elle finira par s’imposer dans son évidence dès les années 1860. Toute démocratie doit vivre avec cette incertitude, à la fois sa force et possiblement aussi sa faiblesse.

L’association ne peut jouer son rôle de moteur de la liberté, de garant de celle-ci comme l’avait théorisé Tocqueville en son temps, que si, au-delà d’une organisation ou de comportements qui relèveraient du droit pénal, elle peut elle aussi jouir pleinement de cette liberté qu’elle a pour vocation de servir. C’est ce qu’a rappelé avec force le Tribunal fédéral dans ses arrêts d’une portée décisive: la liberté peut se trouver sans scandale en désaccord avec l’égalitarisme démocratique. Toute tentative de vouloir tordre cette liberté aux critères de la morale ambiante, sans préjuger de la valeur métaphysique de celle-ci, ne peut faire l’impasse sur ce qu’elle représente au sein d’un ordre démocratique. Il ne peut y avoir de démocratie sans liberté. Si une association prône l’inégalité des sexes, cette assertion ressortira à la liberté d’expression qui, elle, on le sait, peut éventuellement connaître des exceptions. Mais pas à la liberté d’association!

Olivier Meuwly est historien. Spécialiste du XIXe siècle helvétique, il est l’auteur de nombreux essais sur la démocratie directe, le libéralisme et les partis politiques suisses.

Vous venez de lire une analyse contenue dans notre dossier «Des féministes et des hommes», publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°110).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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