L’armée russe, grande profiteuse de la révolte Wagner

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écrit par Sébastien Lapaire · 05 September 2024 · 0 commentaire

En juin 2023, les troupes de la milice Wagner dirigée par Evgueni Prigojine entraient en rébellion ouverte. De cette crise de l’appareil sécuritaire en pleine guerre contre l’Ukraine, les Forces armées russes sont ressorties grandes gagnantes.

L’historien britannique Lawrence Freedman et son collègue américain Timothy Snyder ont rapidement été convaincus de la nature néo-impérialiste de l’agression par la Russie de l’Ukraine voisine. En fins connaisseurs des rapports de forces au sein de l’Etat et de l’armée russes, ils ont consacré une partie de leur travail à en décortiquer la complexité. Dans deux articles fondamentaux publiés en juillet et en octobre 2022 déjà, les deux scientifiques mettaient en avant les intérêts de divers «centres de pouvoir» au sein de l’appareil étatique russe, dont la concurrence est habilement orchestrée et arbitrée par le président Vladimir Poutine. L’un de ces centres, bruyamment mis en cause après le début de la guerre tant sur le plan interne que depuis l’extérieur, n’est autre que l’armée russe. Non sans raison: la stagnation rapide de l’attaque massive et les défaites sur le terrain face à une Ukraine étonnement bien préparée et efficace dans sa défense firent craindre le pire aux va-t-en-guerre jusqu’auboutistes en Russie.

L’armée russe dans l’embarras…

Face aux difficultés sur le champ de la bataille dès le début de la guerre initiée en 2022, le président russe a rapidement entretenu des craintes de frappes nucléaires. Ces menaces, qui servaient – et servent toujours – à cacher les échecs de l’attaque conventionnelle tout en augmentant la pression psychologique afin d’intimider les Européens, mais aussi les Nord-Américains et autres pays alliés de l’Ukraine, sont avant tout le signe d’une faiblesse militaire.

Dans leurs analyses, Freedman et Snyder soulignent l’utilité militaire très limitée, voire contre-productive, de telles frappes nucléaires sur le plan tactique aussi bien que stratégique. S’il y a de tels signes de faiblesse, c’est que la perspective d’une fin du conflit en raison d’une défaite de la Russie est envisageable. Reste à savoir ce que cela signifie vraiment.

Pour Freedman et Snyder, un conflit armé peut prendre fin entre autres dans les deux cas suivants: soit un camp l’emporte sur l’autre par une victoire décisive, soit le prix à payer devient trop important pour que l’affrontement se poursuive. Ecartant l’hypothèse – aussi réaliste – d’une soumission ultime de l’Ukraine, les deux chercheurs discutent la perspective d’une défaite militaire russe. Ce faisant, ils mettent l’accent sur une situation dans laquelle la guerre affaiblirait les forces armées russes au point de les menacer dans leur existence.

Observant l’évolution effective sur le terrain, Freedman et Snyder soutiennent qu’une telle menace inciterait rapidement l’armée russe à se retirer, partiellement ou totalement, de l’Ukraine, pour préserver sa survie en tant qu’acteur central du pouvoir en Russie. L’évolution sur le champ de bataille leur a donné raison: après un retrait russe partiel, le conflit s’est rapidement confiné à l’est et au sud du pays, figé dans une guerre d’attrition qui se poursuit jusqu’à ce jour – accompagnée de frappes quotidiennes sur tout le territoire de l’Ukraine.

… renforcée par le putsch avorté de Prigojine

En plus de difficultés tactiques et stratégiques, l’armée russe a subi une autre crise d’ampleur et non prévisible. En juin 2023, la rébellion des mercenaires de la troupe Wagner emmenée par le criminel devenu entrepreneur militaire Prigojine a époustouflé le monde entier et eu un retentissement énorme jusqu’au cœur du pouvoir russe. Certes, sur le moment, cette mutinerie putschiste avortée a affaibli la projection de pouvoir du président à l’intérieur de la Russie. Mais elle a également montré que le système de concurrence et de contrôle de Poutine est efficace et que les forces armées en constituent une pierre angulaire solide dans la durée.

L’armée russe, qui défend le pouvoir et assure sa pérennité, garantissant en retour sa propre survie, a su bénéficier de la rébellion des mercenaires de Wagner. Les événements qui ont suivi la révolte le démontrent: le patron-créateur – par la grâce de Poutine – de l’armée privée Wagner fut évincé sans tambour ni trompette et ses troupes rapidement intégrées aux forces armées officielles – avant même la liquidation vindicative du meneur de la mutinerie.

Le ministère de la Défense avec, à sa tête, l’homme de confiance de longue date Sergueï Choïgou et l’Etat-major des forces armées, dirigé par Valeri Guerassimov, a rapidement mis au pas le chef de l’armée privée Wagner, récupérant au passage les troupes les plus expérimentées et motivées du front ukrainien.

Une guerre d’autant plus longue et dure

La consolidation du pouvoir autour des piliers officiels de l’architecture sécuritaire s’étend à d’autres institutions, tel le Conseil de sécurité de la fédération de Russie (vers lequel Choïgou fut déplacé en mai 2024), les services secrets intérieurs et extérieurs, la garde nationale et d’autres branches armées et non-armées au sein de l’administration présidentielle et fédérale. De tout cela, on peut tirer quelques leçons.

Premièrement, il paraît clair que les guerres se mènent encore et toujours avec des forces armées régulières – en particulier une invasion d’envergure majeure comme celle lancée par la Russie contre l’Ukraine. Deuxièmement, les forces traditionnelles sont bien plus solides en Russie que d’aucuns voudraient bien le croire. Dans le cas précis, les acteurs officiels, y compris l’armée russe, priment sur les seigneurs de guerre du style d’un Prigojine ou d’un Kadyrov, président de la République de Tchétchénie, qui se retrouvent confinés à un rôle de porteurs d’eau locaux et d’hommes de main utiles pour un temps, mais dont le pouvoir réel est limité par cette même utilité.

Il faudra davantage que les menaces d’un homme de main pour induire une défaite du régime de Poutine, aussi déstabilisantes qu’elles puissent paraître sur le front domestique. Le système mis en place par le président russe ne dépend pas d’individus, mais a sa propre stabilité interne et défendra sa survie avec toute la puissance et l’habileté qui sont les siennes, héritées du passé et entretenues soigneusement dans le présent.

Ce système dépasse la personne du chef du Kremlin lui-même: le nationalisme révisionniste, l’impérialisme militariste et le régime autoritaire russes survivront à Vladimir Vladimirovitch. Pour l’Ukraine et le camp qui défend son droit d’exister en liberté et en paix, ces rapports de force au sein de la Russie ne sont pas forcément de bon augure. Ils témoignent de la résilience souvent sous-estimée de l’appareil militaire, sécuritaire et politique russe.

Bernhard Altermatt est historien et sert l’Armée suisse en tant qu’officier spécialiste à l’Académie militaire. Il est notamment l’éditeur de plusieurs livres sur la politique étrangère suisse.

Vous venez de lire une analyse publiée dans notre édition papier (Le Regard Libre N°109).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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