En Egypte, la conception d’un monde qui «bouge»

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écrit par Sébastien Lapaire · 23 July 2024 · 0 commentaire

L’histoire de l’Egypte démontre comment les flux migratoires mêlés aux transferts de compétences peuvent, à terme, favoriser la création d’un Etat politiquement et socialement fort.

Moderne et jeune, pays de légendes et de mystères, terre de contrastes, berceau de civilisations anciennes, l’Egypte est une nation à part. Nous sommes arrivés au Caire avec l’objectif de comprendre comment ce vaste pays d’Afrique du Nord réussissait à imposer, dans le concert des nations – en particulier celles situées sur le pourtour méditerranéen –, sa propre conception d’un pays dynamique, qui vit avec son temps, et qui réussit pratiquement tout ce qu’il entreprend, y compris dans les arènes culturelles et sportives. L’Egypte est en effet un pays qui nourrit ses propres dynamiques politiques, économiques et sociales. Si elle n’anticipe pas grand-chose, elle s’adapte plus vite que toute autre nation qui l’entoure. C’est la conception d’un monde qui «bouge», au sens le plus propre.

Le Caire est la capitale d’Afrique qui, par sa démographie, ressemble davantage aux très grandes mégalopoles asiatiques; dans ses ruelles animées, la population est très jeune, mais elle se marche sur les pieds. Cette tendance à la hausse de la démographie égyptienne a été provoquée pour parvenir à une meilleure concentration des pouvoirs dans la capitale au cours du XXe siècle, mais elle n’a jamais été maîtrisée. L’onde de polarisation autour de la capitale devait aider l’Egypte à devenir plus indépendante et à s’imposer en tant qu’Etat-nation à la charnière de plusieurs mondes. Elle se voulait guide des pays non-alignés durant la guerre froide, mais aussi de l’unité du monde arabe, porte-parole du monde musulman et puissance respectée sur la scène africaine.

De 600 000 habitants à 11 millions

Le pays, à travers sa capitale, est parvenu à ses fins. Les flux migratoires des provinces les plus riches en main-d’œuvre, telles que la Minûfiyya dans le centre-Delta, ou Suhag en Haute-Egypte, vers la métropole, ont façonné l’attractivité du Caire dans une période où les crises agricoles se multipliaient. Mais les conséquences de cette polarisation – bien que qualitative, économique et culturelle – n’ont jamais été anticipées. L’industrie du logement et le secteur de la construction en ont beaucoup souffert.

En moins d’un siècle, en raison des mouvements internes et de l’accueil de réfugiés subsahariens, Le Caire est passé d’un peu plus de 600 000 habitants à plus de 11 millions.

Des nomades traversent le désert au départ de la petite ville d’El-Sheikh Zayed, dans le gouvernorat de Gizeh. Photo: leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Gizeh]
Des nomades traversent le désert au départ de la petite ville d’El-Sheikh Zayed, dans le gouvernorat de Gizeh. Photo: leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Gizeh]

Pourtant, personne ne parle de gigantisme cairote, et encore moins d’expansion abusive de l’immensité désertique. Le géographe Gamâl Hamdân parle plutôt d’une grandissante «personnalité» de l’Egypte: si Le Caire est devenu jusque dans les années 1950 le lieu de concentration de tous les pouvoirs, son expansion a également servi, les décennies suivantes, à redévelopper les zones rurales plus au sud, et un peu plus à l’est.

Dans ces régions, de petits villages se sont aussi grandement urbanisés, offrant aux paysans d’antan la possibilité de vivre toujours plus dans la modernité d’une ville de grande envergure. Une main-d’œuvre qualifiée d’une autre génération a compris l’intérêt d’entreprendre le voyage retour, de la ville à la campagne. Aujourd’hui, Le Caire n’est pas la seule ville moderne et développée d’Egypte; aux alentours, d’autres pôles de développement ont émergé au fil des années. Et le secret de la réussite de l’Egypte réside sans doute dans ces flux migratoires croisés à travers les époques et, avec eux, un transfert de connaissances et de modes de vie changeants.

L’Egypte «utile»

Il n’y a jamais eu de stratégie de développement démographique à proprement parler en Egypte. La notion d’Egypte «utile» a cependant décrit jusque dans les années 1910 la création sur la carte de villes nouvelles, telles que Zaqâziq, al-Fikriyya, Armant ou encore Kûm Umbû. Ces villes généralement dotées en coton ou en sucre regroupaient la main-d’œuvre des grands domaines agricoles. Parmi ces nouveaux hameaux, 5 000 avaient vu le jour vers la fin du XIXe siècle; une quarantaine d’entre eux, dont Alexandrie et Mansoura, se sont ensuite institutionnalisées et ont permis une décentralisation des compétences.

C’est aussi le cas de Kafr al-Shaykh, dans le delta du Nil, où était établie la famille Al-Masri. Le père, Ahmed, travaillait comme agriculteur, tandis que sa femme, Fatima, s’occupait de leur foyer et de leurs trois enfants Youssef, Amina, et Hassan. La vie y était simple et communautaire. Les familles vivaient souvent ensemble dans des maisons multigénérationnelles, construites en briques de terre séchée. Les rues n’y étaient d’ailleurs pas pavées. La vie y était simple, mais les revenus modestes, comme partout alentour.

Le marché coloré et animé du quartier islamique proche de Bab al-Futuh, au Caire. Photo: leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Le Caire]
Le marché coloré et animé du quartier islamique proche de Bab al-Futuh, au Caire. Photo: leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Le Caire]

La recentralisation de toutes ces nouvelles petites villes vers Le Caire qui eut lieu un peu plus tard n’avait pas été voulue à la base par le gouvernement égyptien. Celle-ci s’est surtout produite à cause d’un changement brutal de conjoncture. La migration interprovinciale a rapidement augmenté en raison de la chute raide des rendements des terres agricoles sur les rives du canal. Le secteur des services dans les grandes villes a explosé et une grande majorité de la main-d’œuvre rurale s’est exilée vers les gouvernorats urbains. L’exode a été massif et rapide; les autorités cairotes ont été prises de cours.

Le Caire se referme

Ahmed Al-Masri avait, lui aussi, choisi de rejoindre Le Caire. Avec sa famille, il s’installa, dans les années 1930, dans le quartier de Shubra, connu pour sa diversité et son dynamisme. Il trouva rapidement du travail comme ouvrier dans une usine textile. Sa femme Fatima, elle, a commencé à vendre des produits faits maison dans le marché local. Toutefois, face aux besoins croissants en logement, en équipement ménager et en approvisionnement quotidien, la ville a eu du mal à suivre. Par pénurie de ressources et manque de capacité d’accueil, nombre de paysans venus des campagnes ont longtemps été réduits à des citoyens de seconde zone. La capitale était sévèrement sous-équipée et renforçait une impression partagée de submersion. Dans ces circonstances, l’analyse la plus simple a été avancée: le migrant, qui «ruralise» et «dégrade» la ville, est le responsable du désordre qui s’installe. Le Caire, qui s’était pourtant longtemps montré passablement ouvert aux flux migratoires, se referma.

La relation romancée entre ville dense et forte croissance est devenue chimère jusque dans les années 1970. On a longtemps associé la hausse de la densité des villes à une forte industrialisation et un apport de richesses en soutien aux économies locale, régionale et nationale. Au Caire, jusque dans les années 1940, la tendance était largement contraire; la capitale gagnait en densité en raison de l’appauvrissement des campagnes et de l’augmentation du loyer de la terre. Mais faute de moyens de subsistance pour tous, de nombreux nouveaux citadins n’ont pas eu accès à des conditions de vie suffisantes, même après s’être exilés dans les régions urbaines. L’appauvrissement est dès lors général et il n’y a pas d’élévation de niveau de vie pendant près d’un demi-siècle. Le Caire voulait affirmer son statut de capitale, mais a refusé de voir l’inévitable débordement.

Une meilleure stabilité

Le temps passa et, avec lui, se créa une nouvelle catégorie de travailleurs. Les zones à proximité immédiate de la capitale, à Shubrâ al-Khayma, Imbâba ou encore Gizeh, connurent, comme toute ville confrontée à un afflux important de main-d’œuvre venu d’ailleurs, un élan d’industrialisation florissant. Saisonniers sur les récoltes et ouvriers aux compétences incomplètes, le monde du travail entre Le Caire et les hameaux de campagne créa une frange de population agro-ouvrière mobile, à la charnière entre les régions rurales et la mondanité des villes.

Cette population a modifié le centre urbain des grandes villes, mais aussi le panorama austère de l’arrière-pays. Ces mouvements réguliers n’ont pas créé de richesse dans l’immédiat, mais ont généré plus tard la création d’emplois et de plus-value dans les zones reculées du pays. Sans que cela ait été prévisible, la situation précaire causée par l’immigration interprovinciale finit par porter à une meilleure stabilité de la nation.

L’importante variable des transports

Le basculement a eu lieu avec le développement des transports publics et autres moyens de déplacement. Dès 1970, la distance entre les périphéries et les centres urbains est devenue moins importante à mesure que les nouveaux moyens de transport permettaient de relier les deux zones en moins de temps. Les villes sont devenues ainsi accessibles depuis plus loin. S’est alors opéré un flux migratoire contraire à celui observé près de trente ans plus tôt. La large frange de la population agro-ouvrière s’est remise en mouvement; elle a relié deux villes de grande envergure, deux villages de même nature, ou même entrepris de quitter la ville pour retrouver la campagne.

Le territoire dit «utile» s’est élargi et de nouveaux villages modèles et fortement peuplés ont vu le jour, à l’image de Kafr al-Shaykh, mais aussi de Buhayra, près du nouveau haut barrage d’Assouan. A Kafr al-Shaykh, de nombreux producteurs agricoles qui avaient émigré vers les villes ont recommencé à entreprendre sur leurs terres d’origine. Ahmed Al-Masri et sa femme en faisaient partie. Après que leurs trois enfants eurent réussi à pleinement s’intégrer dans la réalité cairote – Youssef a réussi à obtenir une bourse pour étudier l’ingénierie à l’université du Caire, Amina est devenue enseignante dans une école secondaire et Hassan a ouvert son propre atelier de réparation dans un quartier populaire –, les deux parents, proches de l’âge de la retraite, ont choisi de revenir vivre dans leur ville d’antan. Le fruit de leurs récoltes était plus facilement vendu sur les marchés du Caire, mais aussi de Rosette.

Sur les bancs d’un marché local de la ville de Rosette. Photo: Prillfoto dreamstime.com
Sur les bancs d’un marché local de la ville de Rosette. Photo: Prillfoto dreamstime.com

Ces nouvelles opportunités, en particulier sur le delta du Nil, ont été un puissant moteur de déconcentration. Plus au sud, le haut barrage d’Assouan, en limitant le débit du fleuve, a même dégagé de nouvelles terres qui ont profité à l’industrie agricole. Avec le retour au bercail de nombreux travailleurs polyvalents, la micro-urbanisation a ainsi fini par s’opérer dans les territoires autrefois rendus déserts par la concentration des villes. De nouvelles richesses ont atteint de nouveaux villages qui, à leur tour, ont pris de plus en plus des allures de petites métropoles. Et les modes de vie ont évolué en conséquence. L’appauvrissement général s’est finalement transformé, dans le courant des années 1990, en croissance globale. Mais Le Caire, lui, n’a pas vu sa population beaucoup décroître. Il est toujours resté cette grande mégalopole aux besoins impériaux d’expansion.


L’Egypte connaît les effets de la migration

Amina, la fille Al-Masri, est une grande passionnée de littérature arabe. Le nom de Naguib Mahfouz ressort rapidement de sa très grande bibliothèque. Naguib Mahfouz est le premier écrivain arabe à avoir remporté le prix Nobel de littérature. Il est, certes, né au Caire. Mais ses parents étaient originaires de la région agricole de Qena, en Haute-Egypte. Il était donc lui-même issu d’une famille qui a migré de la campagne à la ville. L’amour de cette vie urbaine et de toute la culture cairote, qui l’a longuement influencé, a toujours été au centre de ses écrits. Ses œuvres littéraires étaient toutes une ode nouvelle à cette capitale qu’il n’a jamais voulu quitter, pas même pour se rendre à Stockholm y retirer son prix Nobel. Tout le monde aime Le Caire, comme tout le monde aime Alexandrie, Sharm El Sheikh ou Assouan. Pour certains, ce sont les plus belles villes du monde – car elles ont traditionnellement toujours été ouvertes. L’Egypte entière est au cœur du mouvement migratoire, à l’est du Sinaï ou au sud du désert de Nubie. Tous les migrants, en particulier les 310’000 qui ont quitté le Sud-Soudan, n’ont bien sûr pas tous connu un accueil agréable à leur arrivée dans la capitale, tout comme les nombreux paysans qui ont, en quelques années, cherché à quitter leurs terres dans les années 1930. Mais certains d’entre eux, intégrés dans l’économie locale à Assouan, racontent leur arrivée sur place avec le sourire. Là où les communautés nubiennes vivent depuis des millénaires à cheval sur la frontière, de nombreux Soudanais ont trouvé à leur arrivée des bénévoles qui les attendaient avec des repas chauds. L’histoire et les bienfaits de la migration en Egypte devraient faire réfléchir ; les flux migratoires peuvent être des sources de richesse insoupçonnées.


Ecrire à l’auteur: yves.dicristino@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°108).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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