L’identité de Taïwan en débat

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écrit par Sébastien Lapaire · 30 June 2024 · 0 commentaire

A grand renfort de propagande, Pékin cherche à convaincre sa population et la communauté internationale de l’identité profondément chinoise de Taïwan. La réalité est plus complexe.

Pékin réaffirme sans relâche sa volonté de régler définitivement le sort de Taïwan en parachevant le processus de «réunification» de la Chine. Cette situation témoigne de l’importance de l’idéologie et de la propagande dans l’évolution de certaines grandes questions d’ordre géopolitique.

Si le Parti communiste chinois n’a cessé de considérer Taïwan comme une province rebelle depuis la proclamation officielle de la République populaire de Chine, les autorités taïwanaises revendiquent toujours officiellement une continuité entre la République de Chine instaurée en 1912 et le régime en place aujourd’hui. En effet, le gouvernement nationaliste de Chiang Kai-shek, alors jugé légitime par la communauté internationale, s’était installé sur cette île à la suite de la victoire des communistes en Chine continentale en 1949. Deux régimes, avec chacun son récit, se font face. Pourtant, il semble que l’histoire de Taïwan et de ses rapports avec la Chine soit plus complexe que ne le laissent penser les discours des principaux protagonistes du conflit.

Le long processus de sinisation de Taïwan

Lorsque Taipei affiche par des signes trop évidents son désir de préserver l’indépendance dont il jouit de facto, le Parti communiste chinois a l’habitude de rappeler que cette île de 20 millions d’habitants est chinoise «depuis les temps anciens». Pour l’éminent sinologue français Stéphane Corcuff, il s’agit d’une déformation de la réalité. Taïwan ne faisait pas partie de l’Empire du Milieu avant que les Mandchous – un peuple qui envahit la Chine et fonda la dynastie Qing – ne l’y intégrassent en 1684. Après la signature, en avril 1895, du traité de Shimonoseki, qui contraignit la Chine à céder Taïwan aux Japonais, le sort de l’île ne préoccupa plus réellement les Chinois. C’est «l’agression japonaise, à partir de 1931 et surtout 1937, écrit Corcuff dans un article paru dans Historia en novembre 2022, qui décid[a] Chiang Kai-shek à rappeler aux Chinois, pour les mobiliser derrière lui, « l’agression japonaise » de 1895», alors que Mao lui-même plaidait en 1936 pour l’indépendance de Taïwan.

Par ailleurs, si l’on croit ce qu’affirme Samia Ferhat, maître de conférences à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, dans un article publié par Perspectives chinoises en 2006, ce n’est qu’au moment où Taïwan redevint chinoise, après la capitulation du Japon en 1945, qu’un intense processus de sinisation de l’île fut entrepris. Il permit notamment aux autorités de rebaptiser le nom de certaines rues de Taipei pour qu’elles fissent référence à des valeurs ou à des lieux qui appartenaient au répertoire symbolique de la nation chinoise. D’après Bi-Yu Chang, spécialiste des relations entre la Chine continentale et Taïwan, c’est aussi ce qui conduisit les partisans de Chiang Kai-shek à imposer le mandarin comme unique «langue nationale», alors que la plus grande partie de la population parlait le japonais, le taïwanais ou d’autres langages locaux.

Les rapports ambivalents de Taiwan avec le continent

Si les Taïwanais sont désormais nombreux à estimer que leur pays doit suivre une voie distincte de celle de la Chine continentale, ils tentent d’entretenir une relation constructive avec Pékin afin de préserver le statu quo. C’est la conclusion que tire Samia Ferhat dans une étude qu’elle a réalisée en 2006 sur le regard que se portaient respectivement les Chinois et les Taïwanais à l’aube du XXIe siècle et sur le rapport qu’ils entretenaient avec l’histoire qu’ils ont en partage. Cette spécialiste des relations entre Taïwan et la Chine communiste affirme ainsi que depuis les années 1990 et la décision du président taïwanais Lee Teng-hui d’atténuer le caractère belliciste du discours de son gouvernement, des relations plus stables avec la Chine continentale ont pu être mises en place.

Or si les autorités taïwanaises ont été en mesure de rompre avec la rhétorique martiale qu’elles avaient adoptée depuis l’instauration de la République populaire de Chine, c’est sans doute parce que les nouvelles générations n’avaient qu’une connaissance indirecte de la guerre civile chinoise et des circonstances qui présidèrent à l’exil du gouvernement de Chiang Kai-shek sur l’île de Taïwan en 1949. Peut-être devons-nous croire, avec Samia Ferhat, que le rapport des Taïwanais à la lutte que leurs aïeux menèrent contre les communistes relève d’abord d’«une mémoire imaginée».

Ecrire à l’auteur: antoine.leveque@leregardlibre.com

Vous venez de lire une analyse contenue dans notre dossier VÉRITÉ, paru dans notre édition papier (Le Regard Libre N°107).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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