Le cinéma favorise un autre récit du conflit au Proche-Orient

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écrit par Sébastien Lapaire · 15 June 2024 · 0 commentaire

The Deer’s Tooth était à l’affiche du festival de Cannes cette année. Son acteur principal, le Palestinien Wisam Al Jafari, déjà primé en 2019 sur la Croisette, nous raconte le Proche-Orient sans ne jamais évoquer la guerre.

Dans le camp de réfugiés de Dheisheh, à Bethléem, Wisam Al Jafari vit entouré de murs de béton et de fils barbelés. C’est là, parmi les appareils photo usés et les images granuleuses, que le jeune homme découvre, à 15 ans, une nouvelle façon de voir le monde; sa passion naissante pour la photographie lui octroie le moyen de capturer la beauté cachée dans les recoins les plus sombres de son quotidien. Né en 1992 dans le camp, il grandit dans un environnement où l’espoir d’une vie meilleure est aussi celui d’une plus grande dignité. Réussir à transformer son quotidien, marqué par le bruit et la promiscuité, en aventure: ce qui est d’abord devenu une obsession s’est ensuite transformé en un véritable jeu d’enfant. «Le cinéma, c’est comme de la magie, j’ai tout de suite voulu en faire mon métier.»

Al Jafari fêtera cette année ses 32 ans. La vie en dehors de la Palestine, il a eu l’occasion de l’effleurer, de la toucher, de la sentir en un peu plus de quinze ans d’activité. Il voyage quand il le peut, lorsqu’on lui décerne un visa de séjour en Europe ou aux Etats-Unis. Le reste du temps, il réfléchit à la meilleure façon de transcrire son quotidien et celui de milliers d’autres Palestiniens à travers l’image et le son.

Sa carrière a débuté dans le camp de Dheisheh. Le camp existe depuis les premiers exils en provenance de dizaines de villages à l’ouest de Jérusalem et d’Hébron en 1949. Il a été bâti le long de la route principale traversant la ville de Bethléem. Au départ construit pour 3’000 déplacés internes, ce camp s’est progressivement transformé en une ville dense, avec ses 15’000 habitants et son ouverture au tourisme dit «de guerre». Depuis les attaques terroristes du Hamas en Israël le 7 octobre dernier, la réalité de ce nouveau coin de vie a certes de nouveau changé, mais le dédale de murs de cette localité historique parle encore aujourd’hui. Des affiches célèbrent toujours les shahids palestiniens, des graffitis proclament encore le droit au retour des réfugiés vers leurs terres natales et les étrangers y ont laissé des traces de leur court passage sur les lieux. 

Chaque façade de bâtiment, chaque coin de rue est imprégné de cette mémoire collective et de cet engagement à large échelle. L’art y est progressivement devenu un acte de défiance, un cri d’espoir contre l’oubli. Les peintures et les mots qui habillent les murs de Dheisheh ne sont pas de simples habillages, ils manifestent la lutte en faveur d’une meilleure justice. Dheisheh, en somme, est le lieu d’une grande communauté qui refuse de disparaître.

De Dheisheh aux plus grands festivals internationaux

Wisam Al Jafari en fait partie. Sa famille, originaire d’un village situé à l’est de Jérusalem, y a été exilée en 1948 et n’a cessé d’y vivre jusqu’à aujourd’hui. Soit depuis 74 ans. Né sur place, dans le modeste appartement de ses parents au sommet d’une colline en bordure du camp, il avait l’habitude de regarder le labyrinthe de béton formé par les immeubles massifs alentour. Après avoir obtenu son diplôme de fin d’études dans un lycée dirigé par l’UNRWA dans le camp, le jeune homme s’est inscrit à l’Université Dar al-Kalima pour les arts et la culture de Bethléem, où il a étudié la production cinématographique. Son travail de diplôme, son court-métrage Ambiance, tourné en 2019, s’est retrouvé en sélection au festival de Cannes quelques semaines après sa sortie. Cinq ans plus tard, voilà que son nom revient à l’affiche du festival – non plus en tant que réalisateur, mais en tant qu’acteur principal du tout premier court-métrage de son ami de toujours, Saif Hammash.

© «Ambiance» (2019) de Wisam Aljafari
© «Ambiance» (2019) de Wisam Aljafari

Lorsque Wisam Al Jafari avait foulé le tapis rouge en 2019, Ambiance avait obtenu le troisième prix de la Cinéfondation. Il raconte la promiscuité difficile dans un camp de réfugiés dans lequel 15’000 personnes vivent entassées sur un bout de terre qui ne s’étend que sur un kilomètre de long. Par le prisme de ses caméras, Wisam partage sa vie quotidienne, l’impossible intimité des familles et le bruit constant. Il met également en scène la grande difficulté pour les deux protagonistes, des musiciens amateurs, de trouver un recoin calme et silencieux dans le camp; pour y enregistrer un son, une musique, ou tourner un film, impossible de se couper de l’ambiance. Ils ont alors trouvé la parade à leur problème: l’ambiance – le bruit des caisses, des voitures, des murs qui craquellent, des casseroles servies chaudes sur la table chez le voisin ou encore les cris des enfants dans la rue – sera leur musique.

© Ambiance (2019) de Wisam Aljafari

Dans son film, Wisam raconte le moment où les habitants du camp de Dheisheh deviennent, malgré eux, les acteurs de cette œuvre. Tout dans ses images est réel; presque rien n’est scénarisé. Le réfugié palestinien est filmé dans sa normalité, dans son quotidien parfois difficile, dans ses habitudes bien ancrées, dans sa simplicité, en noir et blanc. La guerre n’est jamais traitée dans la pellicule, car l’important est ailleurs. Projeter un film palestinien partout dans le monde est devenu une manière de montrer à la Terre entière que l’art, la culture et le cinéma palestiniens existent bien – et que d’une certaine manière, il se porte même très bien. Certaines scènes durant le tournage ont dû être interrompues à cause d’attaques de l’armée israélienne: c’est la seule référence à Tsahal que fait Wisam. Tout de suite après l’avoir précisé, il se tait sur Israël.

Cannes, un événement pour le camp

Wisam Al Jafari a déjà connu, il y a quatre ans, l’importance de représenter sa communauté dans un grand festival de renommée internationale. Lui a connu le festival de Cannes et celui de Berlin. D’autres réalisateurs, comme son amie jordanienne Darin Sallam, ont, eux, déjà foulé les couloirs de Toronto ou ceux de New York et Copenhague. Le film palestinien s’exporte donc bien au-delà des frontières de la péninsule et du monde arabes.

Le voyage jusqu’à un festival comme celui de Cannes est un événement dans le camp. «Dès lors que les secrets n’existent pas au sein de notre communauté, tout le monde est rapidement mis au courant lorsque l’un d’entre nous parvient à sortir des confins de la Palestine pour représenter notre cause ailleurs dans le monde, explique-t-il. Lorsque je suis retourné au camp après ma petite tournée en Europe, toutes les personnes du camp sont venues me voir pour me demander ce qu’il s’était passé. Les gens posaient beaucoup de questions sur le film et sur sa réception.» D’autres ont juste pensé avec nostalgie au temps qui passe, à ces moments où, pour la plupart, ils se sont retrouvés malgré eux devant les caméras du jeune Wisam. «Si je pouvais ajouter les noms des 15’000 personnes qui vivent dans le camp dans les crédits de fin de film, je l’aurais fait sans hésiter.»

Les 15’000 habitants de Dheisheh sont tous acteurs ou figurants du film. Al Jafari l’assure: tous les habitants du camp ont toujours un rôle direct ou indirect dans ses films. Certains ont prêté leur maison, d’autres ont partagé de la nourriture avec la petite équipe du film, ui ont servi du thé ou du café dans les rues, ont parfois changé le cours de l’histoire du film. Tous ont été appelés à allumer leurs lumières la nuit pour éclairer les rues, à braquer les chemins les plus sombres avec leur lampe de séjour. Ces personnes offraient leur électricité, prêtaient leurs voitures – et même leur visage. «Nous sommes allés à leurs mariages, explique le cinéaste. Nous sommes allés voir des prisonniers qui ont été libérés de prison, nous sommes allés à une cérémonie de martyrs et nous sommes allés voir des gens en plein travail dans les rues.»

Al Jafari et son équipe sont délibérément entrés dans la vie des personnes qui l’ont toujours entouré depuis sa tendre enfance. Les montrer sur un grand écran, à Cannes, à Genève ou ailleurs, restera, ici, sa plus grande réussite.

Montrer une Palestine vivante, heureuse et talentueuse

Filmer ses voisins, ses amis, ses proches a permis d’immortaliser leur sourire, leurs moments de joie et leur bonheur éphémère. A aucun moment, les films de Wisam Al Jafari ne démontrent une quelconque désolation. Il s’agit d’ailleurs d’une constante dans les courts-métrages palestiniens: le but est de dépeindre la vraie vie en Palestine, certes dans des camps précaires et surpeuplés, mais loin des bombes et du désespoir. «Les Palestiniens ne vivent pas nécessairement dans la pauvreté et la misère, assure le réalisateur et comédien. Certains cherchent à le faire croire, mais c’est faux. Sur nos images, on voit des gens partir du camp pour aller vers une vie plus faste, on voit des enfants grandir, on entend de la musique s’extraire des maisons et hurler dans la rue et on sent la joie de cohabiter avec ses amis et sa famille.»

Casser les stéréotypes convenus, changer le visage de la Palestine et du conflit au Proche-Orient, être vrai – raconter la vérité (thème principal du présent numéro) – est la mission à laquelle s’obligent les réalisateurs sur la bande de Gaza et en Cisjordanie. «Il y a beaucoup de gens talentueux qui exercent leur art chez nous, à Dheisheh et ailleurs, raconte Al Jafari. Les habitants innovent et certains vivent de leur art dans ce très petit espace. Le montrer et le prouver, c’est justement le pouvoir d’un court-métrage et du cinéma.» Faire du cinéma, c’est comme faire de la magie: Wisam Al Jafari en a fait son métier.

Quand militer consiste à montrer la vérité

COMMENTAIRE. Dire la vérité, la démontrer, la prouver, la restaurer : qu’importe le sujet ou la personne, aucune de ces actions ne pourrait être considérée comme un acte de militantisme. Car, par essence, raconter la vérité est un acte pur, noble et complètement désintéressé. Si la dire est un devoir moral, la restaurer, dans des circonstances données, est en revanche une mission citoyenne. La littérature, le cinéma et les arts le comprennent généralement bien.

Le cinéma palestinien respecte cette règle tacite : raconter la Palestine avec des images tirées de scènes réelles de la vie quotidienne, sans tomber dans le récit de guerre, reste une façon d’exister sans offrir à la critique la possibilité de les décrédibiliser. A Cannes, comme dans tous les autres festivals auxquels ils ont un jour participé, Wisam Aljafari, Ibrahim Handal, Kamal Aljafari, Saif Hammash, Darin Sallam ou encore Iyad Alasttal, ont présenté des œuvres destinées à montrer la vie quotidienne dans la bande de Gaza et dans les territoires occupés de manière la plus brute possible. Jamais ces réalisateurs n’ont daigné inclure la figure d’Israël ou de Tsahal dans les scénarios – parce que ce n’est pas le sujet et parce qu’on ne peut jamais évoquer objectivement l’autre camp.

Rester le plus vrai, le plus juste, le plus honnête et le plus humble possible, c’est la volonté affichée des réalisateurs palestiniens quand ils quittent leur territoire natal. S’ils le peuvent vraiment. La dernière fois que Wisam Aljafari a été sélectionné à Cannes, il s’était vu refuser son droit de visa par les autorités françaises. Même mésaventure quelques mois plus tard au Caire, en Egypte. Défendre ses idées par les arts reste de loin la meilleure manière de mener un combat.

Ecrire à l’auteur: yves.dicristino@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°107).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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