Le miracle de la pensée qui s’obstine
Chaque mois, retrouvez la chronique d’une des personnalités qui nous font le plaisir de prendre la plume en alternance. Dans son billet, l’écrivain Quentin Mouron explore un thème d’actualité avec son tranchant habituel.
J’ai une «morning routine» précise, que je ne change que lorsque j’ai trop bu la veille ou que je me réveille entre les bras d’une femme. Je me lève. J’ouvre les volets. Je me fais du café. Je passe dans mon bureau. J’ouvre non pas le journal, non pas un roman, moins encore ma boîte de messagerie ou le dernier essai d’un vieux réac qui chouine, non: j’ouvre ces livres de pensées légères, furtives, graves, denses. Tantôt l’œuvre d’un moraliste français, tantôt le journal de Gide ou celui de Léautaud, plus rarement celui de Kafka ou de Renard. Pour les grands matins – car certains matins sont plus vastes, plus profonds que d’autres – je choisis les Cahiers de Valéry.
Un petit livre singulier est paru récemment aux Editions de l’Aire. Il s’intitule «Prends garde à la douceur», et il est signé Jean-Louis Kuffer. Il est de ceux que j’aime feuilleter le matin. Ses aubes répondent aux miennes. Ses pensées légères s’enroulent à mon rire. Ses réflexions plus graves guident mes larmes comme, jadis, les bisses guidaient l’eau de la montagne.
Le mystère de la pensée
Tandis que le Proche-Orient prend feu, sous l’action conjointe des égorgeurs sordides du Hamas et de la riposte délirante de l’extrême droite israélienne, je ne peux m’empêcher de souligner, dans ce livre: «Jamais ils ne seront dupes, jamais on ne la leur fera, disent-ils en dénonçant les pleureuses, comme ils les appellent pour mieux les démasquer – mais ce ne sont pas des masques qu’ils arrachent: ce sont des visages.» Et, plus loin: «Toujours il y aura ce ricanement du démon froid qui se réjouit de te voir maudire son ennemi mortel dont le rire clair fait du bien aux grabataires le matin quand arrivent les infirmières parfumées et le café parfumant, la vie reprend, ils en chient mais la vie reprend et c’est qu’ils s’oublieraient jusqu’à dire merci…»
Dans ce livre, comme dans ceux dont j’ai parlé, le présent de l’éternelle vérité se lie à celui de l’actualité sanglante, les miracles quotidiens se lient aux grandes circonstances de civilisations, quelqu’un s’astreint à penser chaque jour, envers et contre tout, et c’est aussi cela le mystère de la pensée: la régularité, l’opiniâtreté, l’effort sans cesse recommencé – comme la mer, dont parle le poème de Valéry.
Et c’est sans doute cela, plus qu’autre chose, que je salue chaque matin. La faculté de penser clairement. Le miracle de la raison éclot comme une fleur diaphane dans la boue sanglante de la folie du monde. L’impression que quelque chose s’obstine, que quelque chose refuse la bêtise et la mort, dont le cousinage ne saurait être sous-estimé.
Vers les chroniques précédentes de Quentin Mouron
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