Le français comme art de vivre

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écrit par Sébastien Lapaire · 26 February 2024 · 0 commentaire

En ce monde où la littérature fait souvent office de simple divertissement, il peut sembler important de redonner à l’apprentissage de la langue française et à l’étude de ses plus grands auteurs l’envergure qu’ils avaient autrefois.

Nous vivons dans un monde qui fait en toute occasion l’éloge de la simplicité et de la rapidité. Ainsi que l’écrivait Paul Morand, il semble possible d’affirmer que «la notion de vitesse est née de la notion de progrès» et qu’«elle est fonction du moindre effort». Or la maîtrise du français est un exercice prodigieusement compliqué. Surtout pour une société qui semble honnir toute idée d’exigence, de discipline et de contrainte.

L’apprentissage de la grammaire, par la rigueur qu’il impose à ceux qui s’y essaient, n’est plus considéré comme primordial dans le développement intellectuel de l’enfant. Et les enseignants craignent à présent de paraître élitistes en insistant trop sur la beauté de la langue de Molière ou sur le génie de ceux qui l’ont portée aux nues. Ainsi, au nom de l’égalité, certains des plus grands noms de la littérature française, jugés «trop compliqués», sont-ils devenus infréquentables. Mais le délaissement de ces éminentes figures littéraires s’inscrit dans un mouvement plus large et plus préoccupant.

Le français face à l’anglais global

Il semble que depuis plusieurs décennies, le français ait cédé sans résister à la colonisation de l’anglais global, un espéranto dont la seule vocation est d’être compris par le plus grand nombre. Alors que beaucoup ont cessé de «travailler» et ne font plus que «worker», que l’on n’ose plus «se reposer» par peur d’offenser ceux qui préfèrent «chiller», que l’on ne veut pas «spoiler» la fin d’un bon livre à ses amis, le temps semble être venu de donner à la jeunesse les moyens d’apprendre quelle est la beauté distinctive de la langue française.

Car si les linguistes s’attachent à affirmer que le français s’est toujours nourri d’emprunts faits à d’autres langues, il semble que l’anglicisation galopante à laquelle le soumet la jeune génération soit dangereuse en ce qu’elle nous conduit à oublier certaines règles syntaxiques fondamentales. Pourtant, celles-ci offrent un bagage mental qui, moyennant certes un certain effort, permet justement à son détenteur d’aborder la vie avec plus d’aisance, et un regard plus riche. Plus libre.

Au lieu de chercher à imposer à tous l’usage de l’écriture inclusive, dont les effets négatifs sur l’apprentissage de la langue de Molière sont incontestables, il serait peut-être plus sage de donner aux jeunes l’envie d’écrire et de lire le français, langue littéraire par excellence.

Vivre au temps de «l’après littérature»

Dans un essai paru en novembre 2021 et intitulé L’après littérature, Alain Finkielkraut nous rappelle que la société sans valeurs dans laquelle nous évoluons est en partie la conséquence du peu d’intérêt que la plupart d’entre nous accorde à la littérature. Or, comme ce philosophe et essayiste, il est plus que jamais utile de se souvenir que l’apprentissage d’une langue est la plus belle ouverture au monde qu’un enfant puisse connaître.

Les jeunes que l’on initie aux grâces du français devraient pouvoir faire part du même émerveillement que Charles Péguy lorsqu’il découvrit le latin: « »Il faut qu’il fasse du latin » (…) C’est la même forte parole qui aujourd’hui retentit victorieusement en France de nouveau depuis quelques années. Ce fut pour moi cette entrée dans cette sixième à Pâques, l’étonnement, la nouveauté devant rosa, rosae, l’ouverture de tout un monde, tout autre, de tout un nouveau monde, voilà ce qu’il faudrait dire, mais voilà ce qui m’entraînerait dans des tendresses. Le grammairien qui une fois la première ouvrit la grammaire latine sur la déclinaison de rosa, rosae n’a jamais su sur quels parterres de fleurs il ouvrait l’âme de l’enfant.»

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C’est bien en montrant aux plus jeunes que la langue de Molière permet aussi d’enrichir leur manière d’envisager l’existence que l’on pourra leur donner envie de l’apprendre. Si le français devint une langue de référence au XVIIIe siècle, c’est qu’on le considérait comme «un art de vivre et un mode d’être», selon l’académicien et historien des idées Marc Fumaroli. Ceux qui parlaient français à cette époque avaient compris que les idées se forgent d’abord dans les mots. Pour eux, parler la langue de Molière était un moyen de s’ouvrir à la littérature française, d’apprendre à tenir salon comme on le faisait en France et de célébrer le génie des plus grands artistes de ce pays.

Ainsi que les esprits les plus brillants de l’Europe des Lumières, peut-être devons-nous garder en mémoire le fait que discourir en français permet d’embrasser dans un même mouvement une culture et une manière de penser.

Ecrire à l’auteur: antoine.leveque@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°103).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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