A Svalbard, sur les traces du Prince Albert Ier de Monaco
La figure de l’explorateur n’a cessé d’évoluer avec le temps. Si certains n’envisagent plus l’aventure qu’au service d’une cause, d’autres jugent que l’on peut être aventurier sans être engagé. Xavier Chevrin, expéditeur chez Venturi, en fait partie.
Cito, Longe, Tarde. Partir loin pour revenir tard: une définition de l’aventure. Une expression suffisamment adéquate pour qualifier le temps de croisades, le pèlerinage des armes, la fugue sur les routes de la soie, l’époque un peu plus tardive des grandes découvertes, celle plus récente des expéditions scientifiques, et enfin celles contemporaines à visée technologique. Toutes ces époques ont donné long cours aux aventuriers de leur temps; tous ont eu une résonance plus ou moins notoire, mais tous n’ont pas partagé les mêmes objectifs.
Les navigateurs connus – Marco Polo, Magellan, Christophe Collomb – sont d’abord partis à la conquête de terrae incognitae, munis de leur foi et de leur courage pour le compte des grandes puissances du Vieux Continent. Deux siècles plus tard, Louis-Antoine de Bougainville, Jean-François de La Pérouse et Charles Darwin en voyage sur le Beagle, ont, eux, quitté leurs contrées la soif de connaissance en bandoulière. A quelques décennies d’intervalle, des femmes à l’instar d’Ella Maillard ou Alexandra David ont traversé pour la toute première fois de longues distances sur une selle de vélo ou le fauteuil d’une automobile.
Les premiers ont embrassé l’aventure au motif d’explorer le monde. Les suivants ont tenté de le comprendre, quand les dernières ont finalement essayé de relier le proche connu et le lointain inconnu. Ces grands noms d’un autre temps figurent, aujourd’hui toujours, dans tous les manuels scolaires. Les aventuriers de notre époque rêvent, eux aussi, pareil sort. Ils cherchent désormais à se faire une place dans les bouquins sérieux. La tâche est néanmoins plus complexe, dès lors que les enjeux ne sont plus les mêmes. De nos jours, les missions à l’ancienne, celles des exploits individuels, au nom d’une fierté toute propre, suscitent de plus en plus de questionnements sur leur utilité, de même que leur impact sur ce qui relève du bien commun. Désormais, chercher à dépasser les limites des capacités humaines ne semble plus suffisamment intelligible.
Une nouvelle définition de l’aventurier
Pendant plus d’une décennie, de nombreux aventuriers ont sillonné les terres reculées de notre planète, parfois même sans esprit ni grande connaissance, que du bagou. L’image de Mike Horn submergé par un iceberg qu’il tentait d’escalader ne renvoie aujourd’hui à aucune considération sérieuse, et donc positive. Face à de telles actions, la critique est devenue facile et la notion même d’aventure a commencé à se connoter négativement. La raison première de ce changement de vision est aussi à chercher dans l’évolution du monde actuel, en quête perpétuelle de sens. Le terreau de l’incompréhension se niche dès lors dans l’incapacité à définir le but recherché par les aventuriers dans la réalisation de leurs exploits personnels. Que recherchent-ils vraiment?
Ces questionnements ont une résonance toute particulière actuellement. Mais ils avaient déjà été posés dans plusieurs ouvrages de la littérature classique. Dans La Nausée, en 1938, Jean-Paul Sartre a été le premier à déconstruire la notion même d’aventure. L’historien Frédéric Keck résumait l’œuvre comme le désenchantement d’un philosophe qui, parti découvrir le grand monde, retourne chez lui avec le sentiment, mélange d’angoisse et de tristesse, que le monde est resté le même alors que son regard sur lui a changé. Ce qui fait écho avec la tirade célèbre de Sartre: l’aventure ne se vit pas, elle se raconte. Elle est le récit du banal, et non du lointain.
![Xavier Chevrin a parcouru les îles Svalbard, en hommage au trisaïeul du Prince Albert de Monaco. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Ny-Ålesund]](https://leregardlibre.sandbox-novadev.ch/wp-content/uploads/2024/02/lexplorateur-xavier-chevrin--venturi-monaco-1-768x1024.jpeg)
Pour maintenir sa crédibilité, l’aventurier contemporain se sent donc frappé d’un devoir nouveau auprès de ses fidèles. Il n’est plus redevable d’une action, mais d’un récit qui doit être original, sublimant tout ce qui ne l’est pas par nature. C’est pourquoi des noms célèbres tels que le spécialiste du Grand Nord Nicolas Vanier, le réalisateur britannique Graham Hughes ou encore l’écrivain Sylvain Tesson sont avant tout des conteurs de l’ordinaire, tourné vers l’extraordinaire. Ils sont romanciers avant d’être explorateurs de l’extrême, et ça leur va plutôt bien.
Xavier Chevrin est, à sa manière, un des leurs. Expéditeur en chef de la marque Venturi depuis plusieurs années, il est éligible à toutes les conditions non officielles du parfait aventurier moderne, comme l’entendaient Sartre, et Lévi-Strauss dans les années 1950. En réalisant sa dernière expédition sur l’archipel du Svalbard, à moins de mille kilomètres du Pôle Nord, il raconte aujourd’hui un voyage intérieur, au cœur de l’histoire ancestrale, comme récente, de la famille princière de Monaco. Car il l’a compris avant beaucoup de monde, «le plus important dans l’expédition, c’est moins le départ au loin que le retour aux origines.»
Une quête de sens
Svalbard est un archipel considéré, à juste titre, comme le laboratoire du dérèglement climatique. Si ce phénomène est perceptible un peu partout, ses effets sont d’autant plus visibles aux pôles que n’importe où ailleurs. L’île de Spitzberg, la principale de l’archipel, se soulève d’un centimètre par an, les glaciers ne cessant de fondre.
C’est d’ailleurs pour ces raisons que la plupart des zones de l’archipel se révèlent normalement inaccessibles. Les grands glaciers qui le composent, presque toujours situés dans des vallées entre deux crêtes, sont impraticables par leur fragilité. Pour se rendre dans ces endroits sensibles, l’équipe d’explorateurs de la marque Venturi a reçu un agrément spécial du gouvernement de Svalbard. «Peu de personnes ont mis les pieds où nous les avons mis, explique Xavier Chevrin. Pour nous, c’est un privilège, je le mesure pleinement.»
Le sens de l’expédition réside dans l’extrême difficulté de la tâche. Chevrin et son équipe, agrémentée de trois guides locaux, ont dû traverser des crevasses infernales et passer de larges cours d’eau, véritables torrents, où les accidents sont fréquents. Ces zones très liquides n’avaient la plupart du temps pas été repérées par les images satellitaires étudiées quelques mois plus tôt par les ingénieurs de Venturi. «Nous avons donc été mis face au choc brutal de la fonte des glaciers, lâche l’aventurier. Il y a eu un grand décalage dès le début entre ce que nous avions vu par satellite – et nous avons essayé d’être les plus précis possibles sur les routes à emprunter – et ce que nous avons découvert sur place.»
A chaque passage contourné, la peur guettait, avec la sensation soudaine de devoir naviguer à vue. Contrainte de prendre des détours par les reliefs, les vallées étant inondées, l’équipe s’est aussi confrontée à des conditions météorologiques extrêmes. Bloqués par un blizzard persistant, les membres du voyage ont dû rester camper au même endroit pendant deux jours. La découverte des lieux s’est faite de façon très abrupte.
«Nous avons des images maintenant, sur place, de la situation actuelle, poursuit Xavier Chevrin. Mais quelle sera la situation dans un mois, et dans un an? Ce sont des développements que l’on ne voit pas par satellite et qui sont imprévisibles. Nous avons vu de nos yeux les graves effets du réchauffement climatique.»
Un défi technologique
Au-delà de la quête de sens, le défi technologique est tout aussi central, notamment parce qu’il est inhérent à la cause environnementale. L’idée d’amener des machines dans ces terres froides et reculées, pour mieux les comprendre et les préserver, a surgi un matin d’été 2009 dans les locaux de Venturi à Monaco. Une de ces chaudes matinées que partagent régulièrement Gildo Pastor, fondateur de la marque, et le Prince Albert II. «Si une société comme la tienne pouvait créer des véhicules non thermiques pour aller explorer les endroits impossibles de notre planète, l’humanité entière en ressortirait grandie», adressait l’Altesse Sérénissime à la famille Pastor.
Tout juste dix ans plus tard, le 6 mars 2019, le véhicule électrique Venturi Antarctica parcourait 42 kilomètres en Colombie-Britannique, au Canada, dans des conditions de températures extrêmes allant jusqu’à -30 degrés. L’objectif de cette expédition était de soumettre la machine à une phase de tests dans des conditions climatiques similaires à celles du Pôle Sud. Cette aventure avait déjà été pour Venturi l’occasion de revisiter en version «zéro émission» la croisière blanche de Citroën, raid automobile du XXe siècle qui consistait en une traversée du nord-ouest du Canada. En 2019, sur la Telegraph Creek road, considérée comme l’une routes les plus dangereuses au monde, trois pilotes avaient pris place à bord du véhicule, dont le Prince Albert II de Monaco et Xavier Chevrin.
![Svalbard est un archipel considéré comme le laboratoire du dérèglement climatique. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino [Ny-Ålesund]](https://leregardlibre.sandbox-novadev.ch/wp-content/uploads/2024/02/2--lemultimedia-info-oreste-di-cristino-ny-alesund-1024x683.jpg)
C’est ce véhicule, fourni gracieusement par Venturi et construit sur fond propre, qui parcourt aujourd’hui la banquise antarctique pour des explorations à caractère scientifique. «C’est la preuve qu’avec le Prince Albert, nous ne faisons pas semblant», témoigne Gildo Pastor, contacté par téléphone.
Trois ans plus tard, en juin 2022, aucun véhicule n’a pour autant touché terre à Svalbard – opération quasi impossible et surtout interdite. Mais le défi technologique est toutefois resté de taille. Durant l’expédition, il était avant tout nécessaire, pour les ingénieurs de Venturi, de tester la résistance de son matériel qui servira à la conception à la fois de véhicules terrestres ultra-résistants et d’un rover dédié aux expéditions lunaires d’ici à 2026. Les explorateurs partis dans le Grand Nord ont alors porté avec eux des valisettes de sécurité étanches, compactes et très résistantes aux températures négatives malgré un poids réduit au plus léger possible. Ils ont également pu compter sur des pulkas de très haute performance. «Les guides sur place, à Svalbard, étaient impressionnés, explique Xavier Chevrin. Et pourtant, ils sont eux aussi parfaitement équipés en permanence.»
Par ailleurs, bien que les trois guides connaissaient bien la région, aucun n’était jamais passé par les pistes repérées initialement par les équipes de Venturi. Ils ont ouvert, sur 234 kilomètres de distance, un tout nouveau passage partant de la montagne Grimaldi, traversant le Glacier de Monaco, pour parvenir à atteindre la montagne Prince Albert Ier et, enfin, la montagne Princesse Alice. Personne n’était d’ailleurs jamais monté sur un des pics entourant le mont Grimaldi, aux confins du 80e parallèle. Une prouesse rendue également possible par le travail conséquent de plusieurs ingénieurs restés en temps réel en connexion depuis le PC central à Monaco.
Si les expéditions polaires n’ont pas de secret pour lui, Xavier Chevrin n’était jamais allé explorer l’archipel du Svalbard. Pour préparer son périple, il a convié l’ensemble de son équipe à des stages d’entraînement en Norvège continentale, en plein hiver, sur un des nombreux glaciers que compte le pays, à plusieurs centaines de kilomètres au nord-ouest de la capitale Oslo. Ils se sont positionnés à l’endroit même où les commandos norvégiens élisent résidence pour leurs camps d’entraînement. C’est aussi dans ces contrées que le célèbre explorateur des pôles Roald Amundsen était venu peaufiner son départ vers l’Arctique au milieu des années 1920. Les lieux sont réputés pour leur relief et leurs conditions météo très instables.
«Nous avons passé 15 jours sur place avec du matériel moins performant que celui auquel nous avons eu droit à Svalbard, détaille Xavier Chevrin. Nous avons dû rebâtir notre caractère de durs au mal. Ces lieux très exposés sont beaucoup trop sauvages pour pouvoir s’y présenter sans préparation et sans attirail de sécurité, juste avec notre naïveté.»
Un hommage historique
Bien sûr, aucune forme de naïveté ne ressort dans le récit de cette expédition. L’histoire est belle et lucide aussi par son hommage rendu aux explorateurs du passé, ceux qui les ont précédés plus d’un siècle plus tôt.
Le fondateur de Venturi Gildo Pastor et le Prince Albert II de Monaco s’étaient rendus, à la date présumée de la fin de l’expédition, au pied du mont Princesse Alice, tout au nord de l’archipel, pour accueillir les équipes au terme de leurs efforts. La présence du prince en personne marquait un moment important, non seulement pour l’équipe d’expédition de Venturi, mais aussi pour l’ensemble de la famille princière. Albert II venait précisément y rendre hommage à son trisaïeul, l’océanologue et Sérénissime Albert Ier, qui avait, le premier entre 1898 et 1907, cartographié les lieux depuis la mer. «Il y avait une dimension familiale, nationale et historique forte, avec un gros affect», assure Xavier Chevrin. A distance d’un siècle, une nouvelle expédition monégasque sur place a permis, cette fois, de la cartographier depuis les terres.
Ce voyage a eu lieu au centenaire de la disparition d’Albert Ier, survenue en juin 1922. Albert Ier de Monaco s’est, tout au long de sa vie, imposé en pionnier dans le domaine de l’océanographie. Il a d’ailleurs vécu à une époque, entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, durant laquelle les océans – que le prince considérait comme un bien commun international – connurent d’importantes mutations avec l’apparition des bateaux à vapeur et la multiplication du trafic maritime. Albert Ier était un grand scientiste, soucieux de la préservation des mers et captivé par les larges étendues de terres sauvages qui apparaissaient comme d’immenses balises blanches à l’horizon sur la voie menant au pôle Nord.
Sur place, au large de Svalbard, en s’y rendant lui-même, puis en finançant plusieurs expéditions norvégiennes pour son compte, il a repéré beaucoup de pistes cartographiques et zoologiques nouvelles. D’un point de vue géologique, il a également découvert que les lieux étaient en réalité composés de hautes montagnes volcaniques, abruptes et érodées, pavées de gneiss et de micaschistes, deux roches métamorphiques omniprésentes sur l’archipel.

Albert Ier était en outre l’un des premiers écologistes sur Terre. Il a toujours porté un regard acéré sur l’évolution de la vie et de la nature sur l’archipel. Il y observait les mineurs et les baleiniers, les jugeait aussi parfois. «Voir l’ensemble de ces personnes atterrir sur place depuis le continent, sans qu’ils prennent conscience de la belle âme de cette île, l’irritait. Il les voyait comme des profanateurs.» Parvenu à la fin de l’ère industrielle, Albert Ier comprenait alors que cet endroit préservé n’allait pas tarder à être dévasté par l’Homme.
C’est avec ce lourd bagage que les équipes de Venturi se sont rendues à Svalbard, tel un symbole de connexion entre Gildo Pastor et son prince. «Il fallait à tout prix le faire», assumait Pastor, dont la philosophie a toujours été de tisser des ponts entre le passé et l’avenir. Après les retrouvailles au pied du mont Princesse Alice, l’ensemble de la délégation s’est rendu en bateau jusqu’à la capitale Longyearbyen. «Nous avons eu l’occasion de tenir une courte conférence face au Prince et avons bien sûr appuyé notre discours sur l’hommage porté à Albert Ier et à son humanité, explique Xavier Chevrin. C’était un prince humaniste avant d’être un prince explorateur. C’est ici que nous avons souhaité insister qu’il ne s’agissait pas d’un voyage pour la performance, mais avant tout d’un voyage intérieur, mené avec une technologie de pointe et respectueuse de l’environnement.»
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