Stefan Zweig, écrivain tourmenté

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écrit par Sébastien Lapaire · 30 November 2023 · 0 commentaire

Horrifié par les folies du XXe siècle et prisonnier de son caractère mélancolique, Stefan Zweig a été sujet à d’intenses luttes intérieures, qui ont hanté sa vie et sublimé son œuvre.


Témoin de son époque, Zweig a navigué à contre-courant pendant la Première Guerre mondiale, avant d’être contraint à l’exil dans les années 1930 jusqu’à sa mort au Brésil en 1942; il n’a jamais cédé au diktat de la pensée dominante à une époque où son pacifisme valait traîtrise; il a aimé la Suisse, de Genève à Zurich, terre d’asile des esprits libres en temps de guerre; il s’est pris de passion pour «ce qu’il y a d’universellement humain dans l’homme» tout en refusant de tomber dans l’universalisme abstrait. Oui, Stefan Zweig, écrivain brillant et passionné, est un modèle pour tous ceux qui pensent avoir quelque chose à dire. Voici le deuxième d’une série de trois épisodes.


Richard Strauss, Walther Rathenau, Paul Valéry… Stefan Zweig a connu les grands hommes de son temps. Selon ses propres dires, la proximité d’êtres si brillants a produit chez lui un complexe qui a retardé la rédaction de ses véritables œuvres. Mais Zweig fut affecté enfant déjà par une sensibilité exacerbée, qui a également contribué à cette relative lenteur: une «inquiétude intérieure déjà intolérable» dès son plus jeune âge, comme il la décrit dans son journal.

Biographe des passionnés

En biographe de talent, Zweig s’est choisi des personnages à son image: tourmentés, passionnés, au parcours chaotique. L’écrivain viennois a aimé à mettre en lumière les déboires et les mésaventures, des choix catastrophiques de Marie Stuart aux multiples échecs d’Erasme et de Magellan, dont il a su aussi mettre en lumière l’inattendue fécondité. Explorateur s’il en est de la psyché humaine, Zweig, grand ami de Freud, a mesuré la grandeur des hommes à l’aune de leur grandeur d’âme – un mot omniprésent sous sa plume – ne s’arrêtant pas à leurs tristes fins ou à leurs supposées défaites. 

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La phrase de Hegel «Rien de grand dans le monde ne s’est fait sans passion» ne convient à aucun écrivain mieux qu’à Zweig. Dans la préface de sa biographie de Marie Stuart, le Viennois écrit: «C’est seulement quand un être met en jeu toutes ses forces qu’il est vraiment vivant pour lui, pour les autres, toujours il faut qu’un feu intérieur embrase et dévore son âme pour que s’extériorise sa personnalité.» Pour Zweig, seuls le rayonnement et l’action créatrice des passions peuvent changer le monde.

L’engagement politique

«Ecrivain des passions amoureuses», selon le mot de Laurent Seksik, auteur des Derniers jours de Stefan Zweig, notre homme est tout autant l’écrivain des causes nobles, pétries de justice, mais perdues d’avance. La passion pousse les héros de Zweig à s’engager héroïquement dans des luttes sans espoir: Marie Stuart contre Elisabeth, Castellion contre Calvin, Erasme contre Luther, entre autres. 

Tourmenté, Zweig le fut aussi en tant qu’écrivain humaniste. A l’époque des totalitarismes, quelle forme devait prendre son engagement? Se faire avocat de la paix, ou entrer en lutte frontale contre la folie totalitaire? Deux chemins que Zweig estimait impraticables. Car l’engagement politique, qui lui semblait ruiner l’âme de l’écrivain, le rebutait au plus haut point: «l’idée même de l’intellectuel engagé» le laissait «très sceptique», explique Jacques Le Rider, spécialiste et traducteur de Zweig. Avec le recul, il faut reconnaître que Zweig s’engagea tout de même passablement. Tout en publiant abondamment – articles, nouvelles et livres – il essaya par tous les moyens de rallier ses amis européens à la cause pacifiste.

L’exil

Dans les dernières années de sa vie, Zweig connut les tribulations de l’exil. De lignée juive, il fut contraint de fuir l’Autriche et trouva refuge en Angleterre en 1934, avant de fuir plus loin, au Brésil, en 1936. En 1938, il devint officiellement apatride du fait de l’annexion de l’Autriche par Hitler. Si sa vie itinérante pourrait laisser croire que cela lui importait peu, la réalité était tout autre: «il ne m’a servi à rien, écrit-il dans Le Monde d’hier, d’avoir exercé près d’un demi-siècle mon cœur à battre comme celui d’un citoyen du monde. Non, le jour où mon passeport m’a été retiré, j’ai découvert, à cinquante-huit ans, qu’en perdant sa patrie on perd plus qu’un coin de terre délimité par des frontières.»

Zweig était donc certes cosmopolite, mais en même temps attaché à sa terre. L’exil forcé, au cœur de son œuvre, recèle également ce paradoxe d’être en un sens fécond: «Celui-là seul connaît toute la vie qui connaît l’infortune. Seuls les revers donnent à l’homme sa pleine force d’attaque. Le génie créateur surtout a besoin, de temps en temps, d’une telle solitude forcée, afin de mesurer, de la profondeur du désespoir, des lointains de l’exil, l’horizon et l’étendue de sa véritable mission.» Ces lignes de la biographie de Joseph Fouché par Zweig furent écrites quelques années avant l’exil définitif de leur auteur en Amérique du Sud où en 1942, de lassitude et de désespoir face à l’horizon bouché par les folies du monde, Zweig, comme certains de ses héros tragiques, mit fin à ses jours.

Ecrire à l’auteur: matthieu.levivier@leregardlibre.com

Vous venez de lire le deuxième épisode de notre série «Stefan Zweig: le regard libre d’un écrivain maudit», publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N° 101).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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