Arabie saoudite: le sport comme soft power

5 minutes de lecture
écrit par Sébastien Lapaire · 28 November 2023 · 0 commentaire

Face à des scandales à répétition en raison de violations des droits de l’homme, l’Arabie saoudite espère redorer son image en investissant massivement dans le sport.

Fin août 2023, Human Rights Watch accusait les gardes-frontières saoudiens d’avoir tué «au moins des centaines de migrants et demandeurs d’asile éthiopiens [ayant] tenté de franchir la frontière entre le Yémen et l’Arabie saoudite entre mars 2022 et juin 2023». Le prince hériter au pouvoir depuis 2017, Mohammed ben Salmane, n’en est plus à sa première controverse. Nombreuses sont celles qui ternissent son image et celle de son pays depuis le retentissant assassinat en 2018 du journaliste d’opposition, Jamal Kashog-gi, dans le consulat saoudien d’Istanbul.

Des polémiques qui ont provoqué des critiques véhémentes de la part des Occidentaux – Joe Biden par exemple avait promis durant sa campagne de faire de la pétromonarchie un «Etat paria». Seulement, la guerre en Ukraine a passablement redistribué les cartes : désireux de trouver des alternatives au pétrole russe, les Occidentaux ont été contraints de revoir leur position et de se montrer bien plus conciliants. Mohammed ben Salman a ainsi été reçu à l’Elysée en juin dernier, avant de recevoir Joe Biden en Arabie saoudite quelques semaines plus tard. Le président américain espérait obtenir des Saoudiens une augmentation de la production pétrolière, en vain.

Redorer l’image du pays

Malgré les leviers de pouvoirs gigantesques dont dispose le royaume, la mauvaise réputation de l’Arabie saoudite est un problème que Mohammed ben Salmane, en fin politicien, veut absolument pallier. Depuis quelques années, il mène à cette fin une stratégie très offensive dans le domaine du sport. Non sans résultat, puisque l’Arabie saoudite est devenue, en trois ans seulement, un acteur incontournable du monde sportif, alors que son territoire est principalement une zone aride.

Cette nouvelle politique sportive a été mise en place progressivement. D’abord, l’Arabie saoudite s’est lancée dans la construction d’un circuit de Formule 1 – sport très médiatisé dans le monde entier – à Djeddah. Le site a accueilli sa première course en 2021. Le pays a signé un contrat de 650 millions de dollars avec la Fédération internationale de l’Automobile (FIA) en échange d’un Grand Prix annuel jusqu’en 2030. La somme représente le double de ce que paient les organisateurs européens pour des contrats équivalents.

Autre coup d’éclat: en décembre 2020, l’Arabie saoudite a été désignée pour accueillir les Jeux asiatiques de 2034. Mais ce n’est pas tout: en 2022, la monarchie s’est également vu attribuer l’organisation de Jeux asiatiques d’hiver (!) 2029, avec comme ville-hôte Neom: une mégapole encore en construction située dans le désert au Nord-Ouest. En outre, le Royaume réfléchit sérieusement à une candidature pour tenter de décrocher les Jeux olympiques de 2036.

Le football comme tournant décisif?

En janvier 2023, l’international de foot portugais Cristiano Ronaldo annonçait sa décision de quitter le football européen pour rejoindre le club saoudien de Al-Nassr. Avec un contrat de 200 millions de dollars annuels à la clef. Instantanément, son arrivée au Moyen-Orient a rendu le championnat saoudien attractif. Pas moins de 170 pays à travers le monde ont depuis acheté les droits TV. D’autres célébrités internationales du ballon rond ont signé récemment des contrats faramineux avec la pétromonarchie: le Français Karim Benzema, le Brésilien Neymar ou encore le Sénégalais Sadio Mané, entre autres. Les sommes investies sont considérables, comme en témoigne le fait que Neymar perçoit 500’000 dollars par publication Instagram qui promeut le football dans le pays.

Derrière toutes ces opérations, le gouvernement est plus ou moins à la manœuvre. Les quatre meilleurs clubs saoudiens, par exemple, appartiennent à 75% au fonds public d’investissement d’Arabie saoudite, également propriétaire du club de Newcastle United, une très bonne équipe du championnat anglais, le plus populaire au monde. Mieux encore, le pays arabe s’est vu attribuer l’organisation de la Coupe du monde de football en 2034 par la Fédération internationale de football association (FIFA).

L’Arabie saoudite n’a donc pas fini de se tailler une place de choix dans le sport international. Mais cette offensive de communication n’est pas sans conséquences sur la politique intérieure du royaume, puisqu’elle ne se fait pas sans quelques écarts aux lois et mœurs plutôt conservatrices du pays musulman wahhabite. Alors que, officiellement, aucune pratique «mécréante» n’est tolérée en public, le footballeur Neymar a pu signer son contrat en portant une croix autour du cou.

Cependant, le pouvoir de la pétromonarchie n’est pas près de reculer devant ces quelques entorses à la morale traditionnelle. Lors d’un entretien accordé à la chaîne américaine Fox News en septembre dernier, ben Salmane se montrait déterminé: «Si le sportwashing [ndlr : néologisme désignant le fait d’utiliser le sport pour améliorer sa réputation] doit augmenter mon PIB de 1 %, alors nous continuerons à pratiquer le sportwashing. […] J’ai 1% de croissance du PIB grâce au sport et je vise 1,5% supplémentaire. Appelez ça comme vous voulez, mais nous allons obtenir ces 1,5%.»

Ecrire à l’auteur: max.frei@leregardlibre.com

Vous venez de lire une analyse tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°101).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

Laisser un commentaire