L’éternel retour de la nation
L’idée de nation a une longue histoire et s’est imposée comme lieu naturel où se construit la liberté individuelle. Mais elle perd sa valeur constitutive d’identité dès qu’elle acquiert une dimension quasi religieuse. Il est possible de s’extirper de ce piège fatal.
Qu’est-ce qu’une nation? Cette question hante le monde intellectuel et politique depuis plus de deux siècles. Est-elle un principe organique consolidant une communauté? Un «plébiscite de chaque jour», comme le suggérait Ernest Renan qui apercevait dans la nation une coagulation de solidarités soudées par les sacrifices consentis au fil d’une histoire commune? Ou la nation pourrait-elle jaillir d’une adhésion collective à une constitution comme socle commun organisant la vie d’une société, comme l’a soutenu Jürgen Habermas avec son «patriotisme constitutionnel»?
Entre rationalisme et romantisme
De fait, l’idée de nation émerge comme principe d’organisation et d’identification à la fin du XVIIIe siècle, à un moment où s’effritent les principes autrefois considérés comme garants de l’unité d’un peuple réuni dans une perception partagée du monde. Lorsque s’affirment les Lumières et l’Aufklärung, vouées au culte de la raison, la religion perd sa primauté. Le protestantisme avait brisé le monopole du catholicisme, les Lumières achèvent le travail. Le Roi comme figure symbolique, médiatique et providentielle de l’union du peuple avec la Divinité, sort à son tour anéanti de sa confrontation avec les idées nouvelles.
A travers la geste révolutionnaire, la nation, au lieu de s’incarner dans le monarque mandataire de Dieu sur Terre, s’identifie désormais avec le peuple. Lui seul condense la réalité sociale et morale d’une collectivité et, sur ses étendards sanglants, insuffle une vie nouvelle dans le corps national. Celui-ci rassemble des individus oints d’une liberté individuelle inédite et unis dans la conscience d’une appartenance à un peuple porté par un esprit unificateur. Mais la raison suffit-elle à façonner cet esprit commun, à donner sens à un passé dans lequel les individus pourraient puiser ensemble l’énergie nécessaire à la confection d’un monde nouveau?
Dès les années 1770 s’impose sur la scène littéraire allemande le mouvement du Sturm und Drang, dont les figures tutélaires furent Schiller, Goethe et surtout, pour notre propos, Johann Gottfried Herder. Ce dernier attribue à la nation une fonction matricielle dans laquelle s’édifie l’âme d’un peuple. C’est dans l’épaisseur d’un passé commun que le peuple s’emplit d’une force vitale qui le distingue des autres peuples. Une relation presque charnelle s’installe entre ce peuple et son histoire et irrigue ainsi l’imaginaire de chaque individu, dont l’identité se lit désormais à travers l’étiquette nationale qui est la sienne. Herder aura une influence directe sur le courant romantique, attaché à défendre l’irrationnel contre une raison jugée déshumanisante et fatale à l’unité originelle, par une division artificielle de la société.
Dans les contreforts de l’Etat-nation
Au lendemain de la chute de Napoléon, le libéralisme tente de dépasser les apories de la Révolution. Il entend sauver l’idéal de la liberté individuelle de la dérive sanguinaire causée, d’après lui, par l’égalitarisme rousseauiste, tout en intégrant partiellement la critique romantique d’une raison appelée à suppléer une Divinité délaissée. Germaine de Staël ornera de ses contours les plus précis cette ambition. Pour elle, la liberté individuelle est certes fondamentale, mais elle ne peut s’épanouir réellement que si le collectif, c’est-à-dire la nation, dans lequel elle est pratiquée est également libre. La jonction entre autonomie individuelle et indépendance des peuples nationaux est opérée.
C’est sur cette base que se matérialise l’idée d’Etat-nation, objectif majeur des libéraux, mais aussi des mouvements républicains, même plus ou moins imprégnés des idées présocialistes, qui apparaissent alors. Le triomphe de la liberté individuelle est inséparable de la liberté des peuples. Les mouvements révolutionnaires qui enflamment l’Europe à partir de mars 1848 sont les enfants de cette liberté inexorablement compréhensible dans sa double nature: comme caractéristique de l’humain et comme prolongement évident de son ancrage dans une patrie. L’idée de république s’affirme dans la conviction que la liberté et la démocratie ont besoin d’un espace territorial bien circonscrit pour s’exprimer. Souveraineté nationale et souveraineté populaire ne font qu’un.
La sécularisation croissante des sociétés occidentales au cours du XIXe siècle va paradoxalement détourner l’idée nationale de sa vocation première. Alors qu’elle avait été érigée en authentique dépositaire de la liberté républicaine contre la prétention des monarques à se rêver encore comme uniques représentants légitimes du peuple, la nation se métamorphose peu à peu en un substitut du religieux. Le monde, secoué par les progrès de l’industrialisation et de son corollaire, la question sociale, se cherche de nouveaux repères. Sans forcément divorcer de son origine républicaine, la nation s’agrège le suffixe «isme» et glisse de la gauche libérale et républicaine vers une droite de plus en plus extrême et, souvent, antisémite.
Une pseudo-réponse marxiste
Dans les remugles d’une «fin-de-siècle» où s’esquissent les courants politiques qui, peu ou prou, régentent encore notre actualité, le marxisme, en prônant un internationalisme comme présupposé à l’alliance des prolétaires contre le capitalisme carnassier, va-t-il brandir une arme efficace contre les débordements, que l’on pressent, du nationalisme? En réalité, la réponse marxiste est ambivalente et se fracasse contre le mur de la Première Guerre mondiale. L’Etat national reste le seul horizon perceptible pour l’humain, peu enclin à s’abandonner aux abstractions internationalistes. En fait, le combat de la gauche pour l’égalité sociale ne semble pouvoir se réaliser, aux yeux de beaucoup, que dans la survalorisation de la nation, comme le montrera l’élan colonisateur transcendant les clivages partisans.
Après la décision de la direction soviétique de promouvoir l’idée d’un communisme dans un seul pays, à savoir l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), le masque du combat antinationaliste tombe définitivement. Le communisme n’est qu’une forme nouvelle d’un nationalisme qui cache son nom, n’en déplaise à tous ses «compagnons de route» persuadés d’avoir découvert à Moscou la Nouvelle Jérusalem…
Cette réalité surgira dans toute sa dureté lorsque sonnera l’heure de la décolonisation. Après l’extinction des illusions de l’après-Seconde Guerre mondiale, alors que la guerre froide tient le monde en haleine, le mouvement décolonisateur dévoile ses ambiguïtés. Souvent d’obédience marxiste par opposition à ses adversaires généralement ralliés aux Américains, le décolonialisme est foncièrement national, voire nationaliste. Tous les mouvements de libération affichent un opportunisme marxiste mâtiné d’une rhétorique émancipateur qui, certes, convient bien aux luttes pour l’indépendance.
Il est vrai aussi que ce nationalisme semble bienveillant par rapport à la pire de ses expressions que l’Histoire ait engendrée: le nazisme, plus ou moins bien évacué au lendemain de la guerre. Ses avatars sont agonis, mais, dans leur fougue antifasciste, les extrêmes gauches, qui se reconstituent dans le tourbillon des années 60 et 70 du XXe siècle, y associent habilement tous les partis classés plus ou moins à droite de l’échiquier politique. L’idée de nation semble alors avoir trépassé: plus personne n’ose s’en réclamer. Jusqu’à l’effondrement de l’empire soviétique. Cet événement majeur ressuscite des sentiments longtemps refoulés, dans un contexte d’interrogations. Peut-on sauver l’Etat libéral et providentiel inventé après-guerre et que d’aucuns jugent en faillite? L’Union européenne doit-elle remplacer les Etats-nations? Que signifie une frontière quand la mobilité explose?
L’impasse postmoderne?
Les idéologies ne sont pas mortes, contrairement à ce que hasardèrent certains observateurs naïfs. Les religions, comme le demandaient les libéraux, se calfeutrent dans l’espace privé, jusqu’au réveil de l’islam politique. Puis, avec les déboires de la mondialisation, les crises s’accumulent et la communauté nationale redevient le refuge d’un sentiment d’appartenance pour des individus perdus dans leur individualisme. Ce sentiment, il était de bon ton de le mépriser, mais qu’ont à proposer ses adversaires? On lui a accolé le préfixe «re», pour le discréditer. Mais les formations qui en font leur fonds de commerce volent désormais de succès en succès, de Paris à Varsovie. Seulement, en l’agrémentant de foucades «illibérales», ils emprisonnent l’idée nationale dans des travers de piètre souvenir. Cela, dans un contexte où internet transperce les frontières, comme les migrants, jetés sur la route de l’exil dans un monde sans pilote.
Ces communautés nationales, condamnées par l’ambiance «postnationale» qui est la nôtre depuis la fin du XXe siècle, sont-elles encore nécessaires au bien-être de l’humanité? Ou seulement un bassin de haine? D’un autre côté, les frontières sont-elles vraiment synonymes de fermeture, dans une postmodernité où la fluidité vaut règle d’or? Des réponses libérales émergent, difficilement: admettre la nation comme facteur créateur d’identité, et non comme une adhésion formelle à un texte de loi comme le suggère Habermas; mais réapprivoiser la frontière comme passerelle et non comme barrière.
La question de l’identité est sérieuse, mais peut se décliner autrement que sous la forme d’un repli, national, de genre, de race, comme le rappelle l’historien américain Mark Lilla. Une mixité bien pensée favorise la rencontre entre les identités, dont la nation, oui, fait partie, à côté des autres identités qui composent l’individu moderne confit dans sa «singularité», selon la thèse du sociologue allemand Andreas Reckwitz.
Cela exige cependant le respect des craintes qu’exprime chacune de ces identités aujourd’hui meurtries sans doute, pas forcément «meurtrières», ainsi que l’écrivait Amin Maalouf. La communauté nationale, comme aucun autre «tribalisme», selon la juste observation du nouveau secrétaire perpétuel de l’Académie française, ne constitue pas à elle seule une réponse crédible aux angoisses du temps, mais elle en fait partie. Car, à un moment donné, si l’on n’y prend garde, toute identité «surjouée», qu’elle soit nationale ou autre, confinée dans une réalité artificiellement établie, hissée au rang de religion, sans respiration possible, peut devenir, en effet, meurtrière.
Olivier Meuwly est historien. Spécialiste du XIXe siècle helvétique, il est l’auteur de nombreux essais sur la démocratie directe, le libéralisme et les partis politiques suisses. Dernier ouvrage paru: La Constitution de 1848 – L’acte fondateur de la Suisse moderne (Infolio, août 2023, 64 pages).
Vous venez de lire une analyse tirée de notre dossier COMMUNAUTES, contenu dans notre édition papier (Le Regard Libre N° 101).

Olivier Meuwly
La Constitution de 1848
Infolio
64 pages
Août 2023

Olivier Meuwly
Une brève histoire constitutionnelle de la Suisse
Editions Livreo-Alphil
124 pages
Mai 2023
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