La Chine, nouveau centre de gravité mondial?
La Russie et la Chine viennent de s’accorder sur la construction d’un gazoduc, lors d’une visite de Xi Jinping à Moscou. Signe que la Russie, comme d’autres puissances, se tourne vers un pays qui entend se présenter comme une alternative à l’ordre occidental.
Plus d’un an après le début de la guerre en Ukraine, la Chine refuse toujours de condamner l’invasion russe à l’Organisation des Nations Unies (ONU). Le gouvernement de Xi Jinping a appelé, à plusieurs reprises, à la préservation de la stabilité internationale et a souligné l’importance de la diplomatie pour résoudre les conflits. Depuis la fin de l’année dernière, et le renoncement en décembre dernier à la politique très stricte du «zéro-Covid» qui isolait la Chine du reste du monde, Pékin a multiplié les réceptions. Parmi elles: Olaf Scholz et Charles Michel, le chancelier allemand et le président du Conseil européen. Tous deux ont exhorté le dirigeant chinois à condamner l’invasion russe et demander le retrait des troupes d’Ukraine, en vain. La Chine entend jouer ses propres cartes: en février, elle présentait un «plan pour la paix» en Ukraine, rejeté aussitôt par l’Ukraine mais sur lequel Vladimir Poutine s’était dit prêt à discuter. Une nouvelle étape dans le rapprochement sino-russe?
En Inde, durant la réunion du G20 à Bali au début du mois de mars, la Chine et la Russie étaient les seules puissances à ne pas demander le retrait inconditionnel des militaires russes du territoire ukrainien. Bien des observateurs ont alors remarqué un rapprochement significatif entre Moscou et Pékin, dont la guerre en Ukraine est un évident accélérateur. La visite de Xi Jinping dans la capitale russe semble l’avoir illustré. Poutine et son homologue chinois ont conjointement signé les accords pour la construction du gazoduc Force de Sibérie 2 qui alimentera l’industrie chinoise d’ici quelques années. De plus, le président russe en a profité pour déclarer qu’il souhaitait désormais monnayer ses échanges commerciaux internationaux en yuan avec les pays d’Amérique du Sud, d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Asie, une étape de plus dans la dédollarisation du monde et le tournant asiatique de la politique russe.
Modèle de non-ingérence
La Chine assurément est d’ores et déjà un acteur incontournable de la scène internationale mais aspire à occuper une position toujours plus centrale. La création de l’Organisation de coopération de Shanghai, comme son implication marquée dans le groupe des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) montre la volonté chinoise de construire un nouvel ordre international alternatif à celui de l’ONU que dominent les Occidentaux. Par sa taille et sa puissance, la Chine sera nécessairement appelée à jouer le premier rôle dans ces nouvelles organisations. Sa politique étrangère repose sur des partenariats pragmatiques qui ne visent pas à influencer les décisions politiques internes des pays partenaires. Cette approche a particulièrement séduit les pays d’Amérique latine et d’Afrique, qui ont trouvé un moyen de développer leur économie sans subir de pressions politiques ou idéologiques à l’image de la politique américaine, et occidental en général, légitimée constamment par le recours aux «droits de l’homme».
Le récent voyage de Lula à Pékin est le juste exemple de l’idéal diplomatique proposé par la Chine: économique et rien d’autre. En effet, les deux chefs d’Etat ont signé un bon nombre d’accords (concernant Internet, la 6G, des systèmes de paiement internationaux et la lutte contre la pauvreté). Ni la déforestation de l’Amazonie ou la défense de la démocratie n’étaient au menu des pourparlers, thèmes qui furent au cœur de la visite de Lula à la Maison Blanche en début d’année. Sur le plan économique, le yuan représente, pour de multiples pays émergents, une réelle alternative au dollar dans les échanges commerciaux, afin de se mettre à l’abri des potentielles sanctions économiques occidentales, de la surveillance de la CIA, et de l’extraterritorialité du droit américain selon laquelle toute transaction en dollar est soumise au respect du droit américain, n’importe où dans le monde, une forme évidente d’ingérence. Lula l’a compris et a donné à son aval en ce sens à Xi Jinping, une étape de plus dans la dédollarisation du monde et dans le déclin relatif de la puissance américaine.
Puissance pacificatrice
Aujourd’hui, la Chine souhaite montrer son caractère pacifique, en particulier face aux Occidentaux qu’elle présente comme des fauteurs de trouble. Dernier exemple en date: Pékin s’est employé à organiser des discussions avec l’Iran et l’Arabie saoudite pour entamer une réconciliation historique. Ces discussions ont montré de bons résultats, puisque les deux pays – historiquement rivaux – ont décidé de rouvrir leurs ambassades respectives. De surcroît, Xi Jinping et Zelensky se sont appelés pour la première fois depuis le début de la guerre en Ukraine le 26 avril dernier, et le président chinois a invité son homologue à accepter des négociations. Une façon d’assurer une fois de plus la volonté chinoise d’œuvrer pour la paix dans le monde, cela sans le recours aux interventions armées dont les Occidentaux ont pu se montrer friands. La Chine tente donc, à sa manière, d’être présente dans tous les dossiers internationaux brûlants et, il faut le dire, avec un certain succès.
Néanmoins, Xi Jinping veille scrupuleusement sur la défense des intérêts et de la sécurité de la Chine sur la scène internationale. En août dernier, le pays a entrepris de vastes opérations militaires autour de Taïwan en guise de réponse à la tournée asiatique de Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des représentants des Etats-Unis. Le scénario fut identique début avril, lorsque la dirigeante taïwanaise s’est rendue en Californie. Nombreux sont les experts qui estiment qu’un conflit armé pour le sort de l’île arrivera dans les prochaines années, ou décennies. Certes, il y a là un évident bellicisme chinois, mais il n’entre pas en contradiction avec les options politiques de l’empire du Milieu: la Chine considère Taïwan comme une province chinoise à part entière, d’où le fait qu’elle conçoive tout soutien à Taïwan comme une ingérence dans ses affaires internes.
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Antony Blinken, secrétaire d’Etat des Etats-Unis, s’est rendu à Pékin en juin dans l’espoir d’apaiser les tensions diplomatiques entre les deux puissances. L’accalmie fut brève car dès le retour du secrétaire d’Etat américain, Joe Biden a ouvertement qualifié Xi Jinping de dictateur, ce qui n’a pas manqué d’importuner le leader chinois.
Activité diplomatique intense, montée en puissance du yuan, nouvel ordre politique international, rapprochement avec les puissances émergentes, le tout basé sur un modèle de non-ingérence et de strictes pesées d’intérêts: la Chine est aujourd’hui à l’offensive dans sa quête de puissance. La Russie, que les Occidentaux cherchent à isoler, comme de nombreuses autres puissances, l’a bien compris. Les Européens, malgré leur alignement sur la puissance américaine, tentent parfois de ménager la chèvre et le chou dans un monde toujours plus multipolaire, comme l’ont montré les propos d’Emmanuel Macron lors de sa visite en Chine: «La pire des choses serait de penser que nous, Européens, devrions être suivistes sur [le sujet de Taïwan] et nous adapter au rythme américain et à une surréaction chinoise». Des propos qui n’ont pas manqué de déclencher la polémique.
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