Alain Rebetez: «Je suis passé d’un théâtre politique à un autre»

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écrit par Sébastien Lapaire · 22 June 2023 · 0 commentaire

Après avoir longtemps été le visage du journalisme politique en Suisse romande, Alain Rebetez raconte la France aux Helvètes, comme correspondant de Tamedia à Paris. Cinq ans après son arrivée, bilan sur sa mission et sur les différences entre les deux pays.

Alain Rebetez nous a donné rendez-vous chez lui, dans le 20e arrondissement. Loin de l’agitation touristique du centre de Paris, le quartier dégage une fraîcheur presque naturelle. A quelques pas du domicile du journaliste, on trouve le cimetière du Père-Lachaise, où repose notamment Benjamin Constant, un autre «petit Suisse» monté à Paris, devenu journaliste lu à travers toute la France, romancier à succès et député renommé pour son éloquence. L’histoire retient son engagement pour la «liberté en tout».

Spontanément, Alain Rebetez nous avoue qu’«en France, la liberté est bien le premier mot du triptyque «liberté, égalité, fraternité», mais que «dans les faits, ils ne sont vraiment pas obsédés par la liberté». Entretien avec un journaliste virevoltant à propos de sa nouvelle vie parisienne, de sa passion inébranlable pour la politique, des différences entre la Suisse et la France et de l’état de la relation entre les deux pays.

Le Regard Libre: Le 1er juin 2023 a marqué les cinq ans de votre arrivée à Paris. Etes-vous heureux de votre aventure?

J’y suis de plus en plus heureux et je m’y sens de mieux en mieux. Même si je n’ai jamais regretté mon choix, ça n’a pas été facile au début. 

Pourquoi?

Durant toute ma carrière de journaliste, je me suis intéressé à la Suisse, dans le but de la comprendre. Bien sûr, je suivais également ce qui se passait ailleurs, mais cela n’était pas mon domaine d’expertise. Vivre à l’étranger, venir en France, c’était pour moi une expérience que je n’avais jamais eue. Paris, ce n’est pas le bout du monde, mais sur le plan professionnel, je suis passé d’un extrême à l’autre. C’est-à-dire de la Suisse, où je connaissais beaucoup de monde, où j’avais de l’influence, de la reconnaissance et donc des accès facilités, à la France, où j’étais personne et où le moindre accès est difficile.

Est-ce que ce nouveau défi était aussi une façon de sortir d’une routine?

Je n’ai jamais eu cette impression. Au début de ma carrière, j’avais travaillé une première fois à Berne comme correspondant pour la télévision, avant de devenir chef de la rubrique nationale. J’ai ensuite passé quelques années à L’Hebdo, avant de revenir à Berne. Certains voyaient ça comme une espèce de rechute, comme un retour en arrière. Pour moi, au contraire, c’était l’occasion de faire les choses différemment. D’ailleurs, c’est ce que j’ai fait! Je n’ai jamais eu l’impression de tout savoir, de tout connaître. Mais c’est vrai que ce départ à Paris était aussi un moyen pour l’homme qui approchait de la soixantaine que j’étais de vivre quelque chose de différent. J’ai été servi! Au début, pour être franc, je dormais mal, je me réveillais en sueur.

Par peur de quoi?

De ne pas être à la hauteur. Couvrir la vie d’un pays, c’est monstrueux. Etre capable de bien comprendre les choses… La tâche me paraissait énorme.

Ce sentiment s’est-il apaisé avec le temps?

Oui, avec le temps on identifie mieux ce qui est possible, et comment les contacts se nouent ici. On retrouve des habitudes.

Est-ce que le fait de passer de l’audiovisuel à l’écrit faisait partie de cette angoisse?

Pas du tout, car ce n’était pas la première fois que j’opérais ce retour à l’écrit. L’écriture du quotidien est un exercice assez libre. Quand je travaillais à L’Hebdo, je devais écrire de longs textes, il y avait quand même une espèce de douleur de l’écriture. Il fallait la soigner, faire de belles formulations. Dans le cadre de ma mission actuelle, j’ai redécouvert une écriture plus spontanée, simple et directe. Comme je ne suis pas quelqu’un qui écrit rapidement, j’avais une petite appréhension, mais en réalité, je prends énormément de plaisir.

L’écrivain vaudois Charles Ferdinand Ramuz, qui a longtemps vécu à Paris, explique qu’«il faut de longs mois pour commencer à connaître» cette ville. Avez-vous l’impression d’être devenu Parisien?

Absolument pas. Parce que je sais que ce n’est pas la ville où je resterai. Je sais qu’un jour, je retournerai dans ma petite ville de Neuchâtel. Mais j’habite cette ville et je la parcours abondamment. Je l’ai fait dès le premier jour, et je continue de le faire cinq ans après. Me promener et découvrir la capitale peu à peu, quartier par quartier, c’est un de mes plaisirs. J’avais une attirance forte pour Paris quand j’étais étudiant ou jeune journaliste. Je me souviens être venu ici à vingt ans et d’avoir eu l’impression d’être un peu chez moi, avec les noms de rues qui évoquaient des lectures. Cette attirance avait ensuite complètement disparu.

Alain Rebetez. Photo: Adrien Largemain pour Le Regard Libre
Vous habitez à la rue Stendhal. Dans son roman culte Le Rouge et le Noir, le héros principal, l’ambitieux Julien Sorel, est prêt à tout pour venir à Paris. Vous l’étiez aussi?

Tout jeune, j’aurais peut-être eu cette fascination. Aujourd’hui, absolument pas. Paris est une ville magnifique, mais comme beaucoup d’autres endroits le sont dans le monde. Je ne partage pas cette impression de vivre à «the place to be». Et je n’ai pas l’ambition de conquérir ce nouveau monde. Mon ambition, c’est d’expliquer un peu la France aux Suisses. C’est modeste, peut-être trop.

Dans Un an dans la forêt, François Sureau écrit que «Les Suisses paraissent pouvoir habiter où ils veulent, sans se laisser troubler par rien». Est-ce que vous partagez cette impression?

Peut-être, je n’en sais rien. Vous savez, quand on se promène dans Paris, on entend toutes les langues, on voit des gens de toutes les couleurs. Tout le monde arrive à vivre ailleurs. Pour les Suisses, c’est éventuellement plus facile, car ils ont des capacités financières plus grandes et qu’ils parlent déjà la langue. Mais ce qui est clair, c’est que la Suisse ne se suffit pas à elle-même. C’est le propre d’un petit pays. Une partie des habitants va chercher son bonheur ailleurs, pour des raisons économiques, par ambition… Cette réalité ouvre les gens à l’extérieur. Même si on a parfois l’impression que la Suisse est un réduit national, un peu refermé sur lui-même.

Quant à la curiosité des Romands pour la France, est-elle la même qu’à l’époque de votre jeunesse?

J’ai l’impression que la Suisse romande s’est un peu éloignée de la France. Je pense qu’il y avait un sentiment d’appartenance culturelle qui était beaucoup plus fort il y a par exemple un siècle.

Comment l’expliquer?

Le rayonnement de la France était plus important à l’époque. Un intellectuel suisse de langue française rêvait d’aller à Paris. Aujourd’hui, c’est moins le cas. Mais je dirais aussi que ce qui a changé, c’est notre image de nous-mêmes. Depuis le début du siècle, la Suisse est devenue très confiante, sûre d’elle. Presque un peu méprisante parfois envers les Français, qui sont caricaturés comme des gens qui ne savent pas gérer leur pays. Une arrogance helvétique s’est développée à l’égard de la France. Basée sur l’idée que si on est les meilleurs, les plus riches, c’est uniquement dû à nos qualités.

En Suisse, la législature 2019-2023 s’achève. Nous sommes en année électorale. Est-ce que la politique helvétique vous passionne toujours?

Beaucoup moins. Naturellement, comme je continue de voter, je m’informe. Mais je suis principalement les médias hexagonaux. Mon contact avec l’actualité suisse se résume aux émissions de Forum sur la Radio Télévision Suisse (RTS), que j’écoute le soir en rediffusion, quand je cuisine. Ma passion, c’est la politique. La politique suisse est certes passionnante, mais la politique française l’est aussi! Je suis passé d’un théâtre politique à un autre, mais je suis toujours au théâtre.

Au niveau des mœurs politiques, quelles sont les différences marquantes que vous observez entre les deux pays?

La première différence stupéfiante quand on est suisse, c’est de voir la rapidité avec laquelle une loi peut se faire en France. C’est incroyable. Le président décide quelque chose et en deux ou trois mois, c’est fait. Cette rapidité donne une intensité au débat politique qui est incomparable.

Vous trouvez ça positif?

En raison de cette intensité, les débats politiques sont beaucoup plus, je dirais, philosophiques, tirés vers les principes généraux, qu’en Suisse. En Suisse, on essaie toujours d’être pragmatique, de savoir combien ça va coûter. Et quand on intellectualise trop les débats, on perd en crédibilité, on se fait traiter de beau parleur utopiste. La population s’en méfie. Ce qui fait que parfois, on prend des décisions sans vraiment avoir mesuré leur portée idéologique ou en quoi elles s’inscrivent dans quelque chose de plus général.

Alain Rebetez chez lui, à Paris, en mai 2023 © Adrien Largemain pour Le Regard Libre
Intellectualiser les débats, n’est-ce pas prendre le risque de s’éloigner de solutions consensuelles?

Oui, car ces débats, par ailleurs vifs, sont étonnamment souvent stériles. Les positions idéologiques sont figées. Les gens sont là pour l’emporter sur l’autre, pas pour les écouter. La capacité à respecter un adversaire, écouter ce qu’il dit et admettre qu’il n’a pas toujours tort, est faible. Au milieu de ça, vous avez Alain Finkielkraut, bien plus nuancé que l’image qu’on en donne parfois, qui propose «Répliques» sur France Culture, une émission extraordinaire, dans laquelle il invite des gens en désaccord à dialoguer, dans le respect. C’est un peu une exception. Mais sinon, en résumé, le débat politique est d’une grande richesse intellectuelle et d’une extraordinaire pauvreté dans les résultats.

La centralisation du pouvoir est également une différence marquante.

Le régime présidentiel de la France est presque autoritaire. Pour un Helvète, les pouvoirs qu’a le président et la faiblesse des contre-pouvoirs sont étonnants. Tout se ramène au chef d’Etat. Comme si, quand il ne pleut pas, c’est à lui d’intervenir. C’est à mon avis une grande faiblesse de ce pays. L’impuissance du Parlement est également frappante. Il n’a pas la possibilité de fixer son propre agenda, c’est le gouvernement qui le fait. Donc, le pendant de cette rapidité, c’est quand même une verticalité inouïe. Les contre-pouvoirs existent, on n’est pas dans une dictature, mais je trouve qu’il y a là un vrai problème démocratique.

Faut-il donc que la France sorte du régime présidentiel?

Je ne crois pas à une réforme de ce type. Le peuple français ne lâchera jamais l’élection du Président. On lui a donné le droit de l’élection suprême, il ne le lâchera pas. Mais on peut envisager un régime présidentiel qui fonctionne avec un Parlement renforcé et un meilleur équilibre avec le Premier ministre. En laissant le Premier ministre faire ce que la Constitution dit qu’il devrait faire, c’est-à-dire des choix et gouverner. Aujourd’hui, Elisabeth Borne ne fait aucun choix. Et ce n’est pas elle qui gouverne, c’est le Président. Mais ce sera compliqué, car l’histoire nous montre que les institutions et les contre-pouvoirs, il faut se battre pour les avoir. On ne vous les donne pas. Quand je suis arrivé il y a cinq ans, il n’y avait pas de débat sur ce sujet, aujourd’hui c’est le cas. Il faut que la France trouve un moyen de rééquilibrer son régime. C’est ce que je lui souhaite.

Quel est aujourd’hui l’état de la relation politique entre la Suisse et la France?

Elle n’est pas bonne. Macron n’a pas fait de visite d’Etat en Suisse depuis qu’il est Président, et je pense qu’il n’en fera pas d’ici à la fin de son mandat. Contrairement à Hollande ou Mitterrand. Mais je trouve que la relation n’est pas non plus très bonne du côté suisse. Pour moi, c’est une grande tristesse. Je pense qu’on paie encore les conséquences catastrophiques du rejet de l’adhésion de la Suisse à l’Espace économique européen (EEE) de 1992. Les Suisses se sont persuadés que c’était le bon choix et qu’ils ont préservé leur souveraineté. Alors qu’on l’a d’abord regretté économiquement pendant quelques années et qu’on en paie le prix politique encore maintenant. Notre relation avec le reste de l’Europe continue de nous poser des problèmes et de nous obséder. On a des problèmes dans les domaines de l’énergie, de la recherche, et bien d’autres. Avec une adhésion à l’EEE, on serait comme la Norvège. Notre perte de souveraineté aurait été extrêmement limitée. Je n’ai pas l’impression que la Norvège soit un pays qui est sous la domination du reste de l’Europe… Les Norvégiens pètent d’ailleurs la forme sur le plan économique.

Mais la Suisse aussi! Les voix qui regrettent le choix de 1992 sont rares… 

Oui, Christoph Blocher et son parti, l’UDC, ont habilement réussi à diffuser cette espèce de mythe qui veut que finalement le non à l’EEE ait été le bon choix. Je trouve que c’est un récit bête, dramatiquement démenti par les faits. Il contribue à cette espèce de petit sentiment de supériorité que nous avons, en pensant avoir fait le bon choix, contrairement aux autres. Alors qu’en réalité, on a juste réussi à pervertir notre amitié naturelle avec nos voisins, qui sont aussi nos principaux partenaires commerciaux. Alors que l’on partage tellement de valeurs et d’intérêts.

Est-ce que le problème de la Suisse sur ce dossier n’est pas plutôt que le message qu’elle envoie vers l’extérieur n’est pas clair?

Ce qu’on veut, c’est ce que tout le monde veut, c’est le beurre et l’argent du beurre. On veut le libre-échange économique avec une libre circulation des personnes contrôlées. Ce qui est tout à fait défendable au vu des différences de revenus entre les pays. Le problème, c’est qu’on peut vouloir ce qu’on veut, mais si l’Union européenne, notre partenaire, dit que la voie bilatérale, ça ne va plus, il faut l’accepter et négocier. On trouvera peut-être une issue, mais je trouve dommage que la Suisse ait raté la solution qu’était l’EEE. C’était un mode de fonctionnement simple, clair. Ça fait maintenant trente ans qu’on le voit fonctionner ailleurs.

Co-fondateur du média Liber-thé, Nicolas Jutzet est responsable de projets à l’Institut libéral, en Suisse. Dernier ouvrage paru sous sa direction: Faut-il tolérer l’intolérance?

Vous venez de lire un entretien tiré de notre dossier FÉDÉRALES 2023, contenu dans notre édition papier (Le Regard Libre N°97).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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