Quand l’humanité n’est pas passée loin de la fin du monde

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écrit par Sébastien Lapaire · 17 October 2022 · 0 commentaire

Il y a 74’000 ans, l’humanité fut à deux doigts de disparaître. En cause, l’explosion d’un volcan. Les études génétiques confirment que la population humaine ne comptait que quelques milliers d’individus à cette époque. De nos jours, la menace d’une extinction de masse demeure.

En 1993, deux vulcanologues américains, Michael Rampino et Stephen Self, publient un article dans la revue Science où ils émettent l’hypothèse que l’éruption du mont Toba, à Sumatra, en Indonésie, il y a environ 74’000 ans, aurait pu faire disparaître l’humanité: «Toba a été la plus importante éruption explosive des derniers 100 000 ans et a pu être liée à un goulet d’étranglement dans la population humaine.» La thèse a été confirmée par d’autres chercheurs. Ainsi, l’anthropologue Stanley Ambrose de l’University of Illinois écrit dans le Journal of Human Evolution cinq ans plus tard: «L’hiver volcanique du Toba aurait pu décimer les populations humaines modernes, sauf en dehors des refuges tropicaux isolés. […] Si Toba a provoqué ce goulet d’étranglement, il est possible que les races humaines se soient différenciées rapidement, il y a seulement 70 000 ans.»

Les volcans, principaux ennemis de la vie sur Terre

Dans les années 1980, les recherches du paléontologue David Raup, de l’Université de Chicago, ont mis en évidence que la vie sur Terre a connu de nombreuses extinctions de masse. Cinq d’entre elles, qu’il appelle les big five, ont eu raison de plus de 70% des espèces vivantes, d’après le registre fossile. C’est ce qu’on peut lire notamment dans ses articles publiés dans Science en 1982.

Jusque dans les années 2010, les raisons de ces extinctions demeurent incertaines. Il faut attendre les travaux du paléontologue Norman MacLeod pour avoir la confirmation que la cause la plus fréquente est bien le volcanisme: «Il y a eu 17 extinctions de masse durant les derniers 600 millions d’années. Et, dans la plupart des cas, ce n’était pas la faute d’un astéroïde. La réponse viendrait plutôt des grandes éruptions volcaniques. […] Elles peuvent refroidir la Terre en provoquant la formation de nuages, ou, au contraire, entraîner un réchauffement global dans la mesure où des gaz à effet de serre sont relâchés. Les composés azotés et soufrés rejetés dans l’atmosphère peuvent produire des pluies acides et détruire la couche d’ozone», résume-t-il dans un article grand public publié en 2014.

La génétique confirme que les humains étaient peu nombreux il y a 70 000 ans

En 2001, dans son article «Population Genetics of Modern Human Evolution», le généticien John Relethford de la State University of New York suggère que la population humaine était très réduite durant le Paléolithique: «Grâce à la relation entre la diversité génétique et la taille de la population, il est possible d’estimer la taille effective de la population d’une espèce. Appliquées aux données des populations humaines vivantes, ces estimations suggèrent généralement une moyenne à long terme de 10 000 individus en âge de se reproduire.»

D’autres généticiens avancent des chiffres encore plus bas. Dans son article «Le jour où l’humanité a failli disparaître», paru en français en 2017, Curtis Marean de l’Arizona State University suppose même que l’humanité aurait pu être réduite à moins de 1000 individus au temps de l’explosion du mont Toba:

«Pendant que la planète était sous les glaces, notre espèce serait passée par un goulet d’étranglement génétique. En effet, la diversité génétique d’Homo sapiens est bien inférieure à celle de plusieurs autres espèces, dont la taille des populations et les aires de répartition sont plus petites que les nôtres… Le nombre de reproducteurs de l’espèce Homo sapiens serait passé pendant cette période glaciaire, qui s’acheva il y a 70 000 ans, de plus de 10 000 à quelques centaines. Les chiffres varient selon les études, mais la plupart suggèrent que nous descendons d’une toute petite population qui vivait alors en Afrique.»

Les généticiens sont donc d’accord pour parler d’un goulet d’étranglement de la population humaine à l’époque de l’explosion du mont Toba, sans anéantissement toutefois de l’humanité. La population humaine est cependant restée longtemps vulnérable, en raison du petit nombre d’individus qui la composaient. De nos jours, le nombre d’êtres humains rend moins probable une disparition. Mais l’étude des extinctions de masse montre que nous ne sommes pas à l’abri du danger. Comme l’écrit le biologiste Stephen Jay Gould dans son best-seller La vie est belle, «les dinosaures, qui ont dominé le monde pendant 100 millions d’années, auraient pu tenir le coup 65 millions de plus pour continuer leur hégémonie aujourd’hui.» Et pourtant, ils ont disparu. De même, nous n’avons pas de raison de croire que nous ne pourrions pas, à notre tour, céder la place à d’autres espèces.

Ecrire à l’auteur: jean-david.ponci@leregardlibre.com

Image: Explosion de lave dans les eaux au large d’Hawaï. © Flickr

Vous venez de lire une analyse tirée de notre dossier «La fin du monde» publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°89).

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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