Regard britannique sur la construction européenne

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écrit par Sébastien Lapaire · 25 July 2022 · 0 commentaire

Malgré une histoire mouvementée au sein de la famille européenne depuis 1973, le Royaume-Uni n’en a pas moins été un ardent défenseur de l’unité du continent. Les particularismes de cet Etat et son passé impérial ont néanmoins fini par l’emporter avec le Brexit, repoussant les Britanniques vers un grand large plein d’inconnues. Retour sur une vision particulière de l’Europe politique venue d’outre-Manche.

Le 19 février 2016, au terme de longues négociations, le Premier ministre David Cameron annonçait avec satisfaction la conclusion d’un accord pour un «statut spécial» du Royaume-Uni au sein de l’Union européenne (UE). Londres obtenait des concessions importantes, notamment une exemption de l’objectif général d’œuvrer vers une «Union sans cesse plus étroite». Dans les faits, le Royaume-Uni possédait déjà une position particulière parmi les Vingt-Huit de l’époque, que ce soit en termes d’immigration, de politique étrangère, de défense, de participation au budget européen et tant d’autres. Afin de confirmer cet accord, le Premier ministre annonçait dans la foulée la tenue d’un référendum sur le maintien de son pays dans l’Union, référendum perdu quatre mois plus tard, enclenchant le processus du Brexit.

Dans ce vieux pays de défiance envers les institutions européennes, l’idée d’une particularité britannique en Europe n’est jamais loin. L’idée que le Royaume-Uni, ni totalement européen, ni totalement étranger, doit occuper une place mondiale plus qu’européenne, demeure vivace; en témoigne le projet de Global Britain, succédané de l’empire perdu, réactualisé à l’occasion du Brexit. Malgré toute la défiance portée à l’idée de construction européenne et de cette «Union sans cesse plus étroite», cela ne signifie pas une absence de regard britannique sur la question ni sur ce qu’aurait dû être, à leurs yeux, une union de tout le continent.

Un grand défenseur de l’idée européenne

Car le Royaume-Uni s’est tenu au cœur du projet d’unité européenne depuis le début. Malgré leur insularité, malgré certaines particularités, toutes les nations constitutives du pays ont été et demeurent profondément et culturellement européennes. Même au cœur de l’apogée impérial britannique à la fin du XIXe siècle, alors que la politique nationale revenait à éviter toute intervention dans les affaires continentales, le Premier ministre de l’époque déclarait qu’une Europe fédérée était «[le] seul espoir d’échapper à la terreur constante et aux calamités de la guerre.» Même au cœur du Splendide Isolement, ni les affaires européennes, ni le vieux rêve d’unité du continent n’étaient absents de l’esprit des Britanniques. Le constat que la sécurité et la prospérité du Royaume-Uni dépendait de la stabilité en Europe n’avait pas non plus échappé à Winston Churchill. Pour ce dernier et pour l’essentiel de parti conservateur, le Vieux Continent n’avait pour seul horizon possible la formation d’une fédération des Etats européens.

Et l’empire dans tout cela? Et les pays du Commonwealth? N’y avait-il pas une incompatibilité entre d’éventuels engagements européens et les efforts constants pour maintenir l’empire et le Commonwealth unis derrière Londres? Aucunement pour Churchill. Il était même du devoir des Britanniques de prendre la tête du mouvement pro-européen et de guider à la fois l’empire et l’Europe.

Il faut dire qu’après-guerre, l’opinion britannique était en faveur d’une participation à une union économique, politique et même militaire avec les Européens du continent. Tant que l’empire subsistait, tant qu’une certaine idée de la grandeur britannique demeurait, l’opinion publique soutenait les démarches du mouvement pro-européen. Entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et l’entrée effective dans la Communauté économique européenne (CEE), les dirigeants conservateurs, qu’ils fussent au pouvoir ou non, ont témoigné d’un enthousiasme et d’une volonté constante de rejoindre les Six, malgré le veto français.

A partir de 1945, le délitement progressif de l’empire et la détérioration de la situation économique et financière en métropole font naître un sentiment profond de déclassement. Que ce soit par rapport aux Etats-Unis, à l’Union soviétique ou au Commonwealth, la position du Royaume-Uni se détériorait d’année en année. Dans ce contexte, pour les conservateurs, la perspective d’une association européenne était celle d’une puissance retrouvée. Même si le projet européen avait évolué entre les discours de Churchill dans les années 1940 et ceux du plan Schuman et du Traité de Rome, d’une vision de l’Europe large et flexible à une construction européenne basée sur les règles et la loi, l’idée européenne était devenue la seule perspective de remplacement disponible après la fin de l’empire; chose faite après de nombreux épisodes le 1er janvier 1973.

La nostalgie impériale

Quand le Royaume-Uni entra dans la CEE, les observateurs percevaient une forme de résignation dans l’opinion publique en raison de l’absence d’alternative. La sensation d’une reddition, une reconnaissance que la perte de l’empire et la fin du partenariat à égalité avec les Etats-Unis avaient transformé le Royaume-Uni en une île lointaine, affaiblie et divisée, qui n’avait nulle part où aller. Sur cette terre propice, l’euroscepticisme prospéra, porté non seulement par les opposants au marché commun, mais aussi par les nostalgiques de l’empire. Avec un caractère national aussi fortement marqué par l’idée impériale et une certaine idée de la place du Royaume-Uni dans le monde, l’idée de se retrouver lié par des traités et des règles communes contraignantes était matière à nostalgie.

La vision britannique de l’unité européenne avait quelque chose à voir, dans sa souplesse, son inventivité législative et sa vision globale, avec son propre empire et le Commonwealth. En témoigne la préoccupation précoce quant à la souveraineté britannique, et en particulier celle de son parlement, face au projet fédéraliste de la CEE et ses règles strictes, davantage compatibles avec les cultures allemandes ou françaises. Ou encore la vision d’une intégration progressive et sur tous les plans, face au projet d’accord européen de libre-échange (AELE), également plus large géographiquement qu’une union de l’Europe occidentale.

La conviction même des Français après la guerre que l’unité européenne devait se faire autour de la réconciliation franco-allemande heurtait les premières convictions des Britanniques. Pour ces derniers, le projet devait se faire autour d’un axe anglo-français, eux qui s’étaient retrouvés du bon côté de l’histoire en 1939. Tous ces projets réclamaient un leader en son centre, rôle que Londres occupait au sein du Commonwealth et qu’elle souhaitait naturellement prendre au cœur de l’Europe. Or, la construction européenne s’est faite autour du couple franco-allemand, basée sur des traités contraignants, un parlement et une cour de justice commune, choses en bonne partie étrangères au particularisme britannique.

Le sens de l’histoire

Malgré ces divergences de vue entre Européens du continent et Britanniques sur la construction d’une Europe unie, malgré le particularisme du Royaume-Uni, le Brexit s’inscrit-il pour autant dans le sens de l’histoire? Probablement pas. Le constat du déclassement britannique, fait au moment où l’empire s’effondrait, n’aurait pu être contredit qu’au sein d’un ensemble plus grand, plus fort que le Royaume-Uni, mais pas en dehors de lui. L’empire a disparu, les Etats-Unis dominent toujours les Britanniques de la tête et des épaules et le Commonwealth a perdu presque toute sa signification politique. La reconquête ne paie que rarement en politique.

En 2002, Margareth Thatcher, Première ministre à la retraite depuis 1990, écrivait: «La plupart des problèmes que le monde a connus sont venus, d’une façon ou d’une autre, d’Europe continentale et les solutions de l’extérieur.» Au vu de la situation mondiale actuelle et des luttes entre grandes puissances antagonistes, les évolutions souhaitées et souhaitables de l’Union européenne vers une puissance géopolitique sont peut-être sur le point de faire mentir la règle énoncée par la Dame de fer. Le mirage de la Global Britain de son successeur risque quant à lui de ne pas survivre à la réalité des rapports de force mondiaux.

Ecrire à l’auteur: clement.guntern@leregardlibre.com

Credit photo: © Pixabay

Vous venez de lire une analyse tirée de notre dossier thématique «Vous avez dit Europe?», contenu dans Le Regard Libre N°87.

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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