Alexandre del Valle: «L’UE est un objet géopolitique non identifié»

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écrit par Sébastien Lapaire · 16 July 2022 · 0 commentaire

Docteur en histoire contemporaine, spécialisé dans le domaine de la géopolitique, Alexandre del Valle est un auteur prolifique. Son dernier ouvrage La mondialisation dangereuse, co-écrit avec le géopolitologue Jacques Soppelsa et publié en 2021, est un état des lieux complet de la situation internationale. Bien avant le 24 février, on trouvait dans ce livre des observations qui se sont confirmées depuis le début de l’invasion russe en Ukraine. Pour Le Regard Libre, Alexandre del Valle, dont les analyses tranchent souvent avec le récit médiatique traditionnel, a accepté de dresser un bilan de la situation géopolitique européenne. Réponse chapitrée en huit points.

1. La place de l’Europe dans l’OTAN

Alexandre del Valle: «Il existe des tendances très différentes dans les pays européens qui composent l’OTAN. Outre l’Angleterre et ses intérêts globaux très « anti-continentaux » ou maritimes (théorie du Heartland et du Rimland et « ‘sea power »), communs à ceux des Etats-Unis, deux blocs principaux s’affrontent. D’un côté, la « vieille Europe » – comme l’appellent les néoconservateurs américains – dont la France et l’Allemagne forment le noyau dur. De l’autre, la « nouvelle Europe »: les pays de l’Est nouvellement membres de l’Union européenne (UE), majoritairement antirusses et revanchards, favorables à l’extension de l’OTAN, très atlantistes et très proaméricains. Ces Etats, comme la Pologne, les pays baltes ou la Roumanie – comme l’Ukraine, d’ailleurs, qui va être acceptée comme Etat candidat à l’UE dans un contexte émotionnel peu rationnel – exercent une énorme influence dans la politique intérieure américaine, au sein de lobbys fort puissants. On le voit aujourd’hui avec Anthony Blinken, secrétaire d’Etat américain (ministre des Affaires étrangères) ou sa sous-secrétaire Victoria Nuland ou jadis Zbigniew Brzezinski qui s’expriment souvent plus en tant que nationalistes issus des pays de l’Est ayant des comptes à régler avec la Russie qu’en tant que défenseurs d’intérêts simplement américains. Brezinski, stratège américain, ex-conseiller de Jimmy Carter et influent jusqu’à peu, est notamment l’auteur du Grand échiquier, dans lequel il préconisait déjà de faire perdre à la Russie le contrôle de l’Ukraine pour qu’elle ne puisse plus être un empire européen. Cette tendance est la plus valorisée par les Etats-Unis, qui pilotent in fine l’OTAN. En témoigne le fait que les Américains se sont laissé convaincre d’installer des batteries de missiles et d’antimissiles dans des pays de l’Est, ce qui est pour les Russes un casus belli aussi grave que la perspective d’une Ukraine et d’une Géorgie au destin otanien.»

2. L’Europe vers la guerre

«Pour comprendre le conflit qui secoue aujourd’hui l’Europe de l’Est, après avoir dit en préambule que bien évidemment les Ukrainiens sont les agressés et les Russes les agresseurs, il faut commencer par écarter les rhétoriques et les narratifs de chaque camp, dans une logique wéberienne de ‘‘neutralité axiologique’’ et de compréhension des faits. Si les Russes, localement, sont les premiers responsables de cette nouvelle guerre en Europe – on connaît l’appétit de puissance de Poutine, son désir de revanche, sa logique impériale néo-tsariste postsoviétique – il est clair que d’un point de vue global, une des causes majeures de ce conflit n’est autre que l’obsession occidentale, miroir des obsessions russes, de faire perdre à la Russie le contrôle de l’Europe de l’Est et de la mer Noire, puis des mers chaudes en général. Après la guerre froide, la Russie étant devenue un pays capitaliste – voire capitaliste sauvage – et plus vraiment étatiste, l’OTAN a perdu en légitimité comme alliance anticommuniste. L’Alliance se montre désormais sous son vrai visage: non pas antisoviétique, comme on le prétendait, mais antirusse. Et parce qu’elle est une machine impériale – au sens non pas péjoratif, mais objectif: elle fonctionne par l’extension continuelle – l’OTAN s’est étendue toujours plus loin vers l’Est. Depuis les années 2000, sa volonté de faire perdre à la Russie l’accès à l’Ouest et au Sud, en lui bloquant notamment l’accès à la mer Noire – un objet de rivalité extrême entre Anglo-saxons et Russes depuis deux siècles – s’est accentuée. Cela ne justifie évidemment rien, mais c’est un élément d’explication de la radicalisation russe – certains disent ‘‘folie’’, je ne crois pas que ce soit un terme approprié parce qu’on peut parfaitement être en même temps rationnel et radicalisé. Cette guerre en Ukraine est au fond le choc entre deux empires. D’un côté, l’empire cognitif occidental fondé sur le consumérisme, la culture de masse américaine – le culte des stars, Hollywood, etc. – mais aussi des valeurs nobles brandies à tout bout de champ comme les droits de l’homme et la démocratie, mais souvent galvaudées. De l’autre, un empire territorial à l’ancienne, la Russie, qui veut préserver ses plates-bandes, ses garanties de sécurité, ses pays sous son influence, etc. Tout cela consiste en un bras de fer de géants dont l’Ukraine en particulier, et l’Europe plus largement, est aujourd’hui le visage.»

3. Le déclenchement de la guerre

«Il était déjà extrêmement difficile pour la Russie d’accepter que l’OTAN englobe les pays baltes, la Pologne, la Roumanie ou encore la Tchéquie, d’accepter la présence dans certains de ces pays de batteries de missiles et d’antimissiles qui annulent en quelque sorte la défense et la dissuasion russe. Mais une ligne rouge avait été clairement tracée depuis les années 2000 par Poutine: ne jamais tenter de faire entrer l’Ukraine dans l’espace occidental. Or cette ligne rouge a été plusieurs fois franchie. De 2014 à 2022, l’Occident a utilisé les Ukrainiens comme bélier pour chatouiller l’empire russe. On a plusieurs fois offert à l’Ukraine la perspective d’entrer dans l’OTAN, et donc probablement d’adhérer à l’UE dans la foulée, ce qui aurait signifié pour la Russie un anti-modèle occidental à ses portes et la perte de la mer Noire. Après 2014 et le début de la guerre du Donbass, les Occidentaux n’ont rien fait pour faire respecter les accords de Minsk – qui impliquaient le pouvoir central ukrainien, la Russie et les Républiques séparatistes de Donestk et Lougansk. Ces accords étaient intéressants en ce qu’ils auraient pu permettre de figer une paix et de faire de la guerre du Donbass un conflit gelé. Au lieu de cela, on a préféré le format Normandie – qui impliquait la Russie comme belligérant, puis l’Occident comme acteur extérieur – et promu une vision ukrainienne de plus en plus nationaliste du conflit, excluant tout statut particulier pour les Russes du Donbass.»

4. La faiblesse géopolitique de l’UE

«On peut qualifier l’UE d’ ’‘OGNI » (objet géopolitique non identifié). Car elle souhaite devenir un état fédéral, une sorte de grand pays composé d’Etats membres qui ne peuvent pas faire sécession. Cependant, alors que ce projet européiste appelle la création d’une supra-souveraineté, les souverainetés nationales n’ont pas été totalement détruites. Résultat: il n’existe pas de défense ou d’armée européenne autre que l’OTAN, à savoir une alliance dépendant principalement des Américains, alors que ces derniers ont des intérêts tout à fait différents de ceux des Européens et ont tout à gagner d’une Europe faible. Pour être un véritable acteur géopolitique, il faut maîtriser tous les domaines de la puissance. Ce n’est de loin pas le cas de l’UE: « Nous ne connaissons pas l’Europe, seulement des nations européennes. L’UE ne représente pas un acteur concret », disent Russes, Chinois, Turcs ou encore Américains. Lors d’une conférence au Chicago Council on Global Affairs en 2015, le grand stratège américain George Friedman disait la chose suivante: « Moi je ne connais pas l’Europe. On aime bien les Européens, mais quand ils sont divisés, et ils le sont. Il est même probable que les Européens connaissent à nouveau des guerres. » On peut difficilement être plus clair. Dans tout cela, la diplomatie européenne est tiraillée entre des diplomaties nationales aux logiques et aux intérêts très différents, et ce qui voudrait être une diplomatie paneuropéenne que l’on a vu s’exprimer très clairement avec la guerre en Ukraine. Mais on constate que lorsque l’Europe donne le ton en matière diplomatique, c’est d’un suivisme total vis-à-vis de l’OTAN et des intérêts américains.»

5. Une voie véritablement européenne

«Je pense qu’il pourrait exister une véritable voie européenne qui devrait passer par un retour au primat des Etats-nations. Dans le cas de la guerre actuelle, certains pays pourraient prendre et assumer des sanctions drastiques contre la Russie, alors que les pays dont l’histoire et les intérêts ne convergent pas avec cette décision atlantiste et européenne d’une guerre quasi totale avec la Russie – comme l’Autriche ou la Slovaquie, ou encore l’Allemagne avec son industrie qui dépend beaucoup du gaz russe, moins cher que le gaz américain – pourraient rester en retrait. Cela n’empêcherait en rien de condamner fermement l’agresseur, ni même d’envoyer des armes au pays agressé. Mais rien n’exige dans le même temps d’avoir une rhétorique et des mesures géoéconomiques dignes d’un pays en guerre. Car on a tendance à oublier que la Russie est en guerre seulement contre l’Ukraine. La logique de bloc de l’OTAN, par le jeu des alliances, conduit des pays qui n’en ont ni l’intérêt ni l’envie à se comporter comme ennemis de la Russie. Cette politique de bloc est aujourd’hui bien plus belligène qu’une Europe composée d’Etats-nations aux politiques de défense calquées sur l’intérêt national. Comme le préconisait le ‘‘Plan Foucher’’ du général de Gaulle, pareille Europe des Etats-nations ne serait pas l’Europe élargie de plus en plus divisée et donc manipulable que souhaitent les Etats-Unis – telle qu’elle fut conçue par le fédéraliste et banquier Monnet qui travailla pour la CIA durant des années – mais une Europe des Nations souveraines unies de façon limitée dans ce qu’elles ont de nécessaire, et dont l’OTAN ne serait plus l’organisation de défense unique et hégémonique. Car l’hégémonie américaine et l’atlantisation qui la sert vont de pair avec la dérive expansionniste de l’UE depuis la fin de la guerre froide. D’un autre point de vue tout aussi cohérent, les défenseurs d’une Europe approfondie, mais «européenne», selon la formule de Giscard d’Estaing, plaident parfois en faveur d’un volet européen de l’OTAN qui serait bien plus autonome et moins inféodé aux Etats-Unis, moins tourné vers l’Est et donc vers les Etats russophobes qui appellent en permanence à contrer et encercler la Russie – avec les conséquences que l’on sait et qui ont co-créé la situation actuelle en Ukraine.»

6. La neutralité suisse en 2022

«La neutralité suisse jusqu’aujourd’hui était remarquable. Néanmoins, dans une sorte de jeu de go, votre pays est peu à peu forcé de se rapprocher de l’OTAN, dans des logiques d’interopérabilité, et d’adhérer subrepticement à l’UE, par des logiques d’uniformisation législative. La Suisse n’est pas membre de l’UE, mais pourrait le devenir rapidement, puisque tout son arsenal législatif a déjà dû s’adapter aux acquis de l’UE. Il en va de même pour l’OTAN: le rapprochement, les partenariats, les discussions, la logique d’harmonisation, ont fait de la Suisse un pays très proche de l’Alliance atlantique. Elle est une sorte de membre de facto de l’OTAN et de l’UE, ce qui l’oblige à amoindrir son principe de démocratie directe et sa traditionnelle neutralité. Elle est un pays de plus en plus aligné, alors que dans le cas présent, l’Ukraine n’est membre d’aucune alliance dont la Suisse fait aussi partie. Mais il faut dire que toute la gauche suisse et le centre proeuropéen sont extrêmement heureux de cette situation, qui leur permet d’accélérer le grignotage de ce que j’appelle ‘‘le secret de la démocratie suisse neutre’’.»

7. Le monde multipolaire

«Le monde d’aujourd’hui est plus fragmenté que jamais. La guerre en Ukraine en est un révélateur. Comme la guerre froide est terminée, il n’y a plus deux blocs principaux, mais une multiplicité de pôles. Beaucoup d’exemples illustrent cela. Le Brésil, par exemple, est à la fois très proche de la droite américaine et totalement non-aligné en ce qui concerne l’Ukraine. Ce pays cherche de bons rapports avec tout le monde. L’Inde, quant à elle, est très liée à Israël et aux Etats-Unis dans la coopération sécuritaire contre la menace islamiste, mais s’est aussi rapprochée des autres pays des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), en particulier la Russie avec laquelle elle a des accords sur l’armement et les systèmes de paiement. La Chine, évidemment, est totalement opposée à ce que représente le modèle démocratique et moraliste occidental. J’ajoute encore l’Afrique, qui globalement est prorusse, quand beaucoup de pays d’Amérique latine sont aussi prorusses ou alors non-alignés. Trois pays sont emblématiques de cette mondialisation non-occidentale: l’Indonésie, la Malaisie et la Turquie. Ils ont beaucoup profité de la mondialisation et se sont énormément modernisés, et se sont même en partie démocratisés, sans pour autant imiter le modèle occidental, puisqu’ils se sont également réislamisés radicalement. Démocratisation et mondialisation ne riment pas forcément avec occidentalisation. La nouvelle mondialisation est aujourd’hui chinoise, turque, malaisienne, indonésienne, sud-coréenne, colombienne, mexicaine… Tous les pays émergents profitent de la globalisation selon leurs intérêts par rapport à cette situation. Chaque grand pôle, ou grande civilisation, a ses leaders, ses valeurs et son modèle propre. Remarquez simplement la chose suivante: 80 % de l’humanité n’a pas voté à l’ONU les sanctions contre la Russie. C’est cela, le monde multipolaire, révélé par la crise ukrainienne. Les méga-sanctions ont un effet pervers: elles conduisent une partie de l’humanité à craindre le dollar. Normalement, une monnaie doit inspirer confiance, mais si le dollar est synonyme de lois extraterritoriales américaines, de représailles majeures et de sanctions internationales – comme vous l’avez vécu en Suisse avec la fin du secret bancaire – beaucoup de pays préfèrent se dédollariser au plus vite. Les sanctions occidentales ont fait comprendre au reste du monde que les Occidentaux violent leurs propres lois du capitalisme fondées sur la propriété privée, puisque de nombreux Russes ont été privés de leurs biens, même quand ils n’étaient pas favorables à cette guerre. C’est un événement sans précédent qui précipite l’avènement du monde multipolaire, car nos valeurs sont de plus en plus synonymes d’impérialisme dans le reste du monde. Si les Américains avaient voulu scier la branche sur laquelle ils sont assis, ils n’auraient pas fait autrement. A court terme, ils sortent gagnants de cette guerre qu’ils ont en partie déclenchée, parce qu’elle leur offre de nouveaux débouchés pour vendre leurs armes après la guerre en Afghanistan – ils n’ont jamais vendu autant d’armes qu’aujourd’hui – et vendre leur gaz. Mais à long terme, ce sont probablement les Chinois et tous les pays qui veulent se défaire de la mainmise occidentale qui tireront le plus grand avantage de ce conflit.»

8. L’avenir de l’Europe

«Je vois un avenir assez triste pour l’Europe. Elle semble aujourd’hui, à beaucoup d’égards, sortir de l’histoire. Premièrement, elle n’a pas de volonté de puissance. Deuxièmement, elle n’a pas de défense, pas d’armée. Troisièmement, elle est un protectorat américain. Quatrièmement, elle n’a aucun soft power; l’Europe est presque complètement américanisée culturellement. Cinquièmement, elle est vulnérable parce que très divisée. Sixièmement, l’organisation politique de l’UE est totalement cacophonique: elle fait par exemple entrer en concurrence la présidence du Conseil, la présidence de la Commission et la présidence des différentes autorités. Septièmement, l’Europe n’a aucun plan de natalité et connaît d’ailleurs une dénatalité totale, face à un monde arabo-afro-islamique en pleine explosion démographique. Or la démographie fait l’histoire, et Gaston Bouthoul disait: « Préparez Vénus, viendra Mars »… La Chine, la Russie et le Japon font aussi face à ce type de problèmes, mais ils s’adaptent par tous les moyens à cette réalité et tentent de relancer une politique de natalité, quand l’Europe a décidé de la remplacer par une natalité africaine et arabo-turco-musulmane allogène (ce qui n’est pas péjoratif dans ma bouche, puisque les immigrés qui viennent s’installer en Europe font ce qui est le plus rationnel de leur point de vue: ils cherchent la prospérité ailleurs). Le problème, c’est l’élite européenne qui n’a pas compris que si l’on hétérogénéise de façon trop durable et massive la civilisation européenne, on aura non pas une, mais des civilisations en Europe. Or, quand on fait de l’alchimie démographique et de la créolisation de la sorte, le résultat peut être dangereux: si certains peuples s’adaptent très bien et sont parfaitement compatibles avec la civilisation occidentale – les chrétiens d’Amérique latine, les immigrés de pays bouddhistes ou hindouistes d’Asie par exemple – il ne faut pas négliger le caractère massif de l’immigration de peuplement islamique qui rend l’Europe hétérogénéisée fragile.»

Ecrire à l’auteur: antoine.bernhard@leregardlibre.com

Vous venez de lire une interview tirée de notre dossier thématique «Vous avez dit Europe?», publié dans Le Regard Libre N°87.

alexandre del valle la mondialisation dangereuse

Alexandre del Valle et Jacques Soppelsa
La mondialisation dangereuse
L’Artilleur
2021
516 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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