L’interdiction de la prostitution, miroir d’une société incohérente
L’interdiction de la prostitution dans certains pays d’Europe semble peu cohérente, dans la mesure où la pornographie y est légale. Une saine politique ne reviendrait-elle pas plutôt à agir en amont, en évitant d’encourager sur Internet ce que l’on proscrit dans la rue? Ou alors à accepter, comme les Anciens, qu’il vaut mieux la réguler, car c’est un phénomène, somme toute, inévitable?
La prostitution est-elle un métier ou une exploitation? La question divise les féministes elles-mêmes. Ces derniers temps, en Europe, la tendance est à la seconde conception. En 2014, le Parlement européen a examiné une résolution pour l’interdiction de l’achat de sexe. Il est arrivé à la conclusion que non seulement la prostitution forcée, mais aussi la prostitution volontaire violent les droits de l’homme. Le Parlement a ainsi demandé à tous les Etats membres de l’Union européenne (UE) de punir les clients et de décriminaliser les prostituées. La Suède avait déjà suivi cette voie en 1999, la Norvège en 2009; la France s’est mise au diapason en 2016, l’Irlande en 2017.
Une mesure erronée et inefficace
Cette résolution est déjà discutable d’un point de vue juridique. En 2016, l’ONG Amnesty International soulignait dans un rapport adressé au gouvernement norvégien qu’il n’est pas légal d’empêcher la promotion de ce genre de travail par des travailleuses consentantes – seule l’exploitation des personnes peut – et doit, selon l’ONG – être punie. Quant aux effets prétendument protecteurs envers les prostituées, l’organisation considère que «le cadre légal, qui sert prétendument à protéger les prestataires de services sexuels, est en partie responsable et, dans certains cas, directement à l’origine des abus des droits humains à l’encontre des travailleuses du sexe».
Les effets bénéfiques pour la société sont encore plus difficiles à évaluer. May-Len Skilbrei, professeure en sociologie et criminologie à l’Université d’Oslo, a dressé un bilan de ces politiques restrictives. Elle observe que la prostitution de rue est en recul dans tous les pays, même dans ceux qui la tolèrent. Il est donc très difficile de savoir dans quelle mesure l’offre de service s’est déplacée vers Internet. Selon cette experte, «la criminalisation a eu pour conséquence que les clients les plus agréables se sont éloignés du commerce et que seuls les plus dangereux sont restés. Comme la demande a diminué, les prostituées acceptent plus facilement un client qu’elles auraient refusé auparavant.»
Conclusion similaire en France: selon la chercheuse Hélène Le Bail, de Sciences Po, la diminution du nombre de clients contraint les prostituées à baisser leurs tarifs et à se mettre en danger. Le seul effet clairement observable et incontestable est la recrudescence du tourisme sexuel organisé vers les pays qui ne l’ont pas interdite, comme l’Allemagne et les Pays-Bas.
Une incohérence inhérente à notre société des bonnes intentions
L’interdiction de la prostitution met en exergue l’incohérence de notre société, pleine de bonnes intentions, mais à l’anthropologie défaillante. Il y a, d’un côté, les déclarations pleines de beaux sentiments, dignes de la planète des bisounours sur laquelle ont élu domicile certains politiciens et, de l’autre, la réalité d’Internet, où des centaines de milliers de personnes se donnent en spectacle sans que l’on sache vraiment si elles ont bien dix-huit ans (la même chose vaut d’ailleurs pour les spectateurs), comme en témoignent les récents scandales liés à l’application Omegle.
C’est ainsi qu’en 2016, Laurence Rossignol, la ministre française des Droits des femmes, s’est fendue de la déclaration suivante pour justifier l’adoption du «modèle nordique»: «Tant que l’on pourra acheter le corps des femmes dans une société, il n’y aura pas d’égalité entre les hommes et les femmes.» L’affirmation est discutable à plus d’un titre: il n’y a pas que des femmes qui vendent leurs services ; certaines le font volontairement… Mais l’incohérence va bien au-delà de cela: la France elle-même produit de la pornographie en abondance, puisqu’il existe plusieurs centaines de sites pornographiques français. Comment justifier que ce qui est interdit dans la rue le soit face à des caméras, car il est évident qu’en général les acteurs en question le font aussi pour de l’argent?
Payez pour consommer devant un écran, mais pas en réalité
La députée anglaise Mary Honeyball, qui a rédigé la résolution du Parlement européen, a déclaré qu’il faudrait punir les hommes qui traitent le corps des femmes comme des objets de consommation. C’est là justement le nerf de la question. Notre société individualiste considère volontiers le sexe comme un objet de consommation. Il est possible de regarder ce que l’on veut sur Internet tant que l’on ne fait de mal à personne – et heureusement, tant que des mineurs ne sont pas impliqués. C’est d’autant plus révoltant que de nombreux contenus sont souvent très violents et très loin de l’idéal de l’amour romantique, en véhiculant notamment l’image de la femme-objet?
Cette permissivité pour la pornographie couplée à une certaine rigidité envers la prostitution va à l’encontre de la psychologie humaine. Alors que le visionnage d’un film d’horreur ou d’un thriller ne motive généralement pas à devenir à son tour un tueur en série, il n’en est pas de même pour ce qui se réfère aux besoins vitaux comme la nourriture ou la sexualité. De même qu’il est généralement illusoire de voir des images de gâteaux sans saliver (quand on a faim et qu’on aime les gâteaux, évidemment), il est difficile de visionner du sexe sans avoir envie de passer à l’acte.
Or, nombreux sont les hommes qui n’ont pas la possibilité de trouver une personne disponible «gratuitement». C’est pourquoi toute politique qui vise à promouvoir le respect de la femme devrait commencer à agir en amont et à exiger que les femmes et les personnes en général soient aussi respectées sur Internet. Ou pour le dire en termes économiques, si l’on veut diminuer l’offre dans la rue, il faut aussi songer à agir sur la demande.
Le bon sens des Anciens
Il est intéressant de se remémorer comment les Anciens abordaient cette question. Dans les dix commandements qui apparaissent dans le livre de l’Exode, le plus ancien de la Bible, le sixième dit: «Tu ne commettras pas d’adultère». Il est complété par le neuvième: «Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain», que Jésus explicite dans l’évangile selon Saint Matthieu: «Quiconque regarde une femme avec convoitise a déjà commis dans son cœur l’adultère avec elle.» Il ne s’agit pas ici de condamner l’adultère, mais seulement de reconnaître la justesse psychologique du lien entre ces préceptes: si l’on veut éviter de passer à l’acte, il faut commencer par faire attention aux regards portés sur les personnes.
D’ailleurs, même les saints du Moyen Age ne songeaient guère à interdire la prostitution. Thomas d’Aquin, dans la Somme théologique, la considère comme l’exemple par excellence du moindre mal et fonde son argumentation sur les écrits d’un autre saint, Augustin d’Hippone: «Ainsi donc, dans le gouvernement humain, ceux qui commandent tolèrent à bon droit quelques maux, de peur que quelques biens ne soient empêchés, ou même de peur que des maux pires ne soient encourus. C’est ce que dit Saint Augustin: « Supprimez les prostituées et vous apporterez un trouble général par le déchaînement des passions. ».»
Nous sommes tous d’accord sur le fait que l’exploitation des femmes est un fléau à combattre. C’est uniquement sur les moyens pour y parvenir que porte le débat. Or, les études semblent montrer que l’interdiction de la prostitution n’améliore pas le sort des prostitués. Il nous semble que pour atteindre le but louable d’en diminuer la pratique (son éradication nous paraît illusoire), un travail d’éducation auprès des jeunes semble préférable à l’interdiction. Une piste: pourquoi ne pas insister davantage sur la sexualité dans le cadre d’un projet de vie? Après tout, n’est-il pas paradoxal que les cours d’éducation sexuelle commencent souvent par le fait qu’il faut apprendre à se protéger, alors que personne ne serait là sans la sexualité? Ne vaudrait-il pas mieux mettre au centre de l’attention la notion d’amour?
Ecrire à l’auteur: jean-david.ponci@leregardlibre.com
Image d’illustration: © Pixabay
Vous venez de lire une analyse tirée de notre dossier thématique «Le sexe sans complexe», publié dans Le Regard Libre N°88.
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