La lecture de Pascal Couchepin: «Un coup de hache dans la tête»
Chaque mois, retrouvez la chronique d’une des personnalités qui nous font le plaisir de prendre la plume en alternance. Actualité, histoire, politique et philosophie: plongée dans les lectures de l’ancien conseiller fédéral Pascal Couchepin.
Raphaël Gaillard dirige le pôle hospitalo-universitaire de psychiatrie d’un grand hôpital parisien et de l’université de Paris. Il fut récemment l’invité de l’émission littéraire «La Grande Librairie», sur France 5. Et ce qui ne gâte rien, il a des racines valaisannes, de Saxon précisément.
Le thème qu’il aborde après beaucoup d’autres, mais à frais nouveaux, est celui des rapports entre la folie et la créativité. D’où le titre de son livre repris d’une phrase de Diderot: «Les grands artistes ont un petit coup de hache dans la tête».
Le trou noir de la mélancolie
Raphaël Gaillard constate que le taux de personnes affectées par la schizophrénie, et de manière générale par des troubles mentaux, reste constant, probablement depuis des millénaires. Cette constance interpelle les tenants du darwinisme, qui sont amenés à se demander si la schizophrénie – ou tout du moins des traits schizoïdes – ne comportent pas des éléments favorables à la survie de l’espèce. Gaillard déconstruit cette hypothèse. Comme psychiatre, il est témoin des souffrances qu’engendrent les troubles mentaux. Il n’y a pas, dit-il, de suicides heureux. Il en est de même pour des maladies comme la bipolarité ou la dépression.
Et pourtant, on constate une créativité accrue chez des proches de victimes de maladie mentale. Le fils d’Einstein était schizophrène, parmi d’autres cas similaires. Dans une brillante évocation littéraire, l’auteur cite de nombreux poètes ou écrivains, de l’époque romantique en particulier, qui parlent du trou noir de la mélancolie qui les accompagne. Il s’ensuit une analyse convaincante des rapports de l’image, du mot, de la culture avec la réalité, ainsi que des troubles de sa perception. Gaillard fait référence à des expériences personnelles, évoquant le cas d’un schizophrène qui lui dit qu’il avait trouvé la balle que l’on cherchait en lui montrant dans un dictionnaire la définition d’une balle.
La fragilité, origine de la folie et du génie
C’est dans ce nœud que constitue le rapport entre perception de la réalité et la réalité elle-même que se trouve probablement la réponse à la question de la relation entre traits schizoïdes et créativité. La démonstration de l’hypothèse de l’auteur est fondée sur sa compétence littéraire et musicale et sur les dernières recherches scientifiques en matière de naissance du langage humain.
Sa conclusion, preuves à l’appui, est qu’il n’y a pas de liens directs de causalité entre troubles mentaux et créativité. En revanche, notre cerveau, avec ses milliards de connexions nécessaires à la connaissance et à l’émergence de la conscience, est fragile, sensible à des dérapages qui, à la fois, peuvent être à l’origine de troubles mentaux et de fulgurances littéraires ou scientifiques – bref, à l’origine de la créativité.
Le message du psychiatre Gaillard est fondé sur son expérience professionnelle et sur la science la plus récente. Il nous rappelle que la condition de notre créativité est aussi une fragilité. Et tout cela fait d’Un coup de hache dans la tête un ouvrage exigeant, mais hautement recommandable à tous ceux qui s’intéressent à l’être humain à l’époque du prétendu «être augmenté».
Crédit photo: © Nathanaël Schmid pour Le Regard Libre
Vous venez de lire une chronique publiée dans Le Regard Libre N°87.

Raphaël Gaillard
Un coup de hache dans la tête
Grasset
2022
256 pages
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