L’identité suisse sous les regards contradictoires de deux historiens
Le Regard Libre N° 85 – Fanny Agostino
Dossier «La Suisse, définition»
Les particularités de la Suisse font de ce pays un véritable terrain miné pour la question de l’appartenance identitaire. Unique aux yeux des uns, elle est plurielle aux yeux des autres. D’autres encore la jugent inexistante. Pour définir les contours de cette problématique, nous avons confronté les points de vue de deux historiens spécialistes de l’histoire helvétique, Dominique Dirlewanger et Olivier Meuwly. Quelle est leur vision de l’identité suisse? Et quel regard portent-ils sur des événements récents comme le déboulonnage de statues ou la féminisation de noms de rues? Regards croisés.
On pourrait les nommer les Starsky et Hutch de l’histoire suisse. Olivier Meuwly et Dominique Dirlewanger forment un duo d’historiens décidément difficile à séparer. En témoignent leurs interventions dans les médias romands, mais aussi les nombreux débats et rencontres qu’ils organisent ou dont ils sont les participants vedettes. Ils font partie des trois historiens à avoir lancé en 2015 le projet «Défendre l’histoire, il faut donner du temps à l’enseignement». Leur revendication? Replacer l’instruction de la branche au centre des préoccupations. Résultat: trois ans plus tard, une période supplémentaire est ajoutée au programme des élèves de l’école obligatoire du canton de Vaud. N’y voyez pas une obsession de spécialiste; l’histoire est au cœur de l’actualité. Convoquée par les institutions politiques, commémorée dans l’espace public, rappelée par les ressemblances du présent. Les deux intellectuels – c’est leur grand point commun – veulent dépoussiérer l’image d’un passé figé et désuet au profit d’une conception mouvante de l’histoire.
Pourtant, cette collaboration féconde était tout sauf évidente. En 2010, Dominique Dirlewanger publie un ouvrage intitulé Tell me: La Suisse racontée autrement. A partir de son expérience d’enseignant et des questions formulées par ses élèves, il propose de réexaminer les grands mythes et les récits fondateurs de l’histoire de Suisse et de les mettre en perspective à travers leur réappropriation et leur usage à travers le temps. De son côté, Olivier Meuwly prend connaissance du livre et en fait la critique dans un billet d’opinion publié par Le Temps. Son diagnostic? Un postulat de départ intéressant et pertinent, mais des conclusions biaisées par une posture jugée trop idéologique, orientée à gauche. Cette divergence a permis aux deux hommes de nourrir une réflexion et d’initier une collaboration dans un but commun: celui d’une revalorisation de l’histoire.
Assumer sa posture politique
Il n’est pas besoin d’effectuer une longue recherche afin de comprendre pourquoi les deux universitaires sont convoqués conjointement. En effet, s’ils ont en commun leur formation en histoire, ils se différencient par ce que les médias appellent leur «sensibilité politique». Alors, se complaisent-ils dans cette pratique d’étiquetage? Pour Olivier Meuwly, membre du Parti libéral-radical (PLR) et souvent présenté comme un historien des droites, c’est une donnée pleinement assumée de sa lecture du monde: «Je reconnais que j’ai une sensibilité de droite. Dès lors, elle doit être interrogée dans le regard que je peux poser sur les éléments historiques.» Une donnée contextuelle qui a pu être éludée chez d’autres: «Beaucoup d’historiens négligent leur point de vue personnel et croient pouvoir livrer un regard objectif. Je pense qu’un historien doit aussi assumer ses propres ‘‘déterminations’’. L’histoire se nourrit forcément de ces points de vue. Pendant longtemps, celui de gauche a été dominant et il n’était pas assumé. Je crois qu’il faut le dire, non pas pour le dénoncer, mais, si l’on estime que le regard exclusivement de gauche n’est pas correct, il faut pouvoir dire pourquoi et comment on peut l’interpréter autrement, à condition que les règles scientifiques soient respectées.»
La trajectoire d’Olivier Meuwly est singulière. D’abord par sa seconde casquette de juriste, mais aussi parce que ses travaux d’historien se sont placés en marge de la recherche: «Les années 90, à partir desquelles j’ai commencé à être actif, correspondaient au moment où l’UDC réactivait les mythes. Parallèlement, la gauche continuait son travail – avec un vernis scientifique souvent de qualité – qui visait à démolir l’histoire ‘‘bourgeoise’’. En face, Christoph Blocher est arrivé avec sa mitrailleuse sans trop se soucier de scientificité. Et au milieu, démocrates-chrétiens et libéraux-radicaux n’avaient plus rien à dire. Les deux partis s’étaient complètement déshistoricisés. Tout à coup, il y avait un espace pour ce regard sur l’histoire qui avait été déserté. Ce n’était pas tant la possibilité de porter un regard libéral comme une mission sacrée que de reprendre un travail de recherche. Il s’agissait de voir s’il n’y avait pas d’autres manières de comprendre les événements que de tomber dans la militance de gauche ou dans l’outrance de l’UDC.»
Dominique Dirlewanger, lui, a des accointances de l’autre côté de l’échiquier politique. Maître d’enseignement au gymnase Provence à Lausanne, collaborateur à l’Université de Lausanne et chercheur associé au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), il préfère différencier son orientation politique et son métier, sans pour autant masquer ses positions: «L’étiquette ‘‘historien de gauche’’, c’est surtout pour me situer politiquement. Je vote à gauche et je dirais que je suis plutôt un historien critique, car il m’arrive de critiquer la gauche… avec un point de vue de gauche. Dans ma formation d’historien, il est vrai que j’ai longtemps été bercé par le marxisme. Je ne crois pas avoir renié cette approche. Je pense qu’elle a plus de qualités que de défauts pour analyser les transformations sociales, surtout lorsqu’on travaille sur le XIXe et le XXe siècle.»
Mais cette caractéristique est aussi un gage d’honnêteté intellectuelle, assure-t-il, ce qui rejoint les propos de son confrère de droite: «Cela me permet d’assumer encore plus une possible objectivation de ma pensée. Elle serait beaucoup moins crédible si je ne me situais pas politiquement et que je faisais semblant d’avoir une position positiviste dans laquelle les sources et les événements se lisent de manière neutre et immédiate.»
L’identité suisse: une ou multiple?
Dans un pays où les langues nationales se comptent au nombre de quatre et où l’on désigne fréquemment par le terme de Röstigraben la frontière culturelle et politique entre la région romande et la région alémanique, est-il tout de même possible de parler d’une identité commune à chaque citoyen? Pour Dominique Dirlewanger, la question est vertigineuse si l’on ne considère pas une échelle variable: «Les Suisses ont des identités cantonales, des identités de genre, des orientations sexuelles, des aspirations sociales et culturelles qui font qu’il y a plein d’identités différentes. Il y a une identité vaudoise, mais celle-ci apparaît quand on est confronté à des Valaisans ou des Genevois. Bien sûr, il y a des identités plus ou moins affirmées en fonction de l’histoire.»
En 2018, Sarah Forster, hockeyeuse dans l’équipe nationale, avait déambulé lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques avec un drapeau jurassien. L’identité cantonale dépasserait-elle celle de la nation? Ce cas s’explique pour l’enseignant par les remous que connaît le canton, notamment avec la ville de Moutier. Considérée dans un spectre plus large, cette anecdote révèle aussi les spécificités du pays: «Ce qui est intéressant avec le modèle de la Confédération suisse, c’est que les multiples identités peuvent coexister alors même qu’elles sont conflictuelles. Si l’on fait la comparaison avec la France, le modèle jacobin centralisateur va tout de suite trouver ses limites dans la confrontation entre l’identité française et l’identité corse ou bretonne. En Belgique, les identités wallonne et flamande se superposent avec d’autres clivages: catholiques et protestants se divisent en Flamands et Wallons tout comme les régions industrielles et les régions de service. Ces distinctions sont cumulatives dans ce cas alors qu’en Suisse, elles sont diverses. On a des cantons catholiques et protestants qui mélangent villes et campagnes. Cela permet de faire exister de manière pacifique ces identités multiples.»
L’identité suisse n’est pas aussi plurielle pour Olivier Meuwly, car elle prend racine dans le système politique: «Je pense qu’en Suisse, l’identité – qui est évidemment devenue une notion dangereuse – existe surtout par l’esprit du fédéralisme et de la démocratie directe. Au-delà des pures normes, ces deux institutions ont créé un espace. La notion de Willensnation n’est pas fausse, mais ne m’a jamais vraiment enthousiasmé. La Suisse s’est construite au XIIIe siècle par des chemins tortueux. C’est le fédéralisme et la démocratie directe qui créent son unité. La Suisse est très pragmatique. On disait: ‘‘plutôt faire la paix entre cantons que de se faire absorber par les autres pays’’. Il n’y a pas de poésie là-dedans, c’est très rationnel. Les outils qui ont été développés pour lutter contre les conflits sont devenus des facteurs identitaires. La démocratie directe et le fédéralisme, c’est l’abscisse et l’ordonnée. Toutes les politiques nées à l’extérieur ont été tamisées par ces deux données pour créer la pensée politique suisse.»
Une donnée que le juriste considère comme actuellement sous-évaluée: «Nous avons une grande pensée politique qui n’est malheureusement pas reconnue comme telle. Pourtant, à l’époque, des pensées extérieures ont été traduites dans un contexte cadenassé par la démocratie directe et le fédéralisme qui sont des facteurs de maintien de la paix, ce qui explique que les cantons puissent ressortir comme des micro-Etats. L’histoire de la Suisse, c’est 26 histoires plus une. Un Genevois comprendra mieux un Lyonnais qu’un Appenzellois… mais il pourra travailler avec un Appenzellois et pas forcément avec le Lyonnais.»
«Déconstruire», mais pour quoi faire?
On comprend alors pourquoi les récits et les mythes, lorsqu’ils sont instrumentalisés par le discours politique et institutionnel, permettent de consolider une identité commune à tous les Helvètes. Tant Olivier Meuwly que Dominique Dirlewanger s’accordent pour affirmer que ces récits ont été utilisés et modélisés au fil du temps en fonction de l’adhésion qu’ils pouvaient générer. Pour le premier, c’est d’ailleurs ainsi que l’histoire ancrée à gauche tire son épingle du jeu: «Je reconnais que c’est leur grand apport. C’était une maladresse des historiens de droite dont personne n’était dupe. Par exemple, le 1er août, on ne sait pas très bien ce qu’il s’est passé. Le but était purement politique. Ces mythes ont des choses à dire et il est clair qu’il faut les déconstruire. Y compris les mythes de la gauche qui disent tous quelque chose de l’appréciation de la société sur des événements à un moment donné, mais qui doivent aussi être soumis à cette approche critique.»
Or, cette déconstruction ne doit pas se faire dans n’importe quel but: «La science historique a beaucoup initié ce combat de relativisation qui est tombé dans la négation, ce qui est un problème. Cela consiste à dire que comme ces mythes sont aléatoires, le reste du discours historique peut être nié. On retrouve un peu cela avec l’exemple de la Landsgemeinde. Certes, il n’y a pas de lien direct entre elle et la démocratie directe d’aujourd’hui. En revanche, son esprit et son idéal utopique restent un modèle de référence. L’idée est sublimée et on la retrouve ultérieurement, donc on ne peut pas faire comme si la Suisse jaillissait comme une somptueuse création lunaire. C’est une construction qui passe par la recherche de solutions qui se sédimentent les unes sur les autres. Tout cela forme une culture qui explique les outils utilisés aujourd’hui.»
Pour le second, la déconstruction n’est également pas un but en soi: «Tout dépend de sa définition. Je l’adopte volontiers s’il s’agit de comprendre les récits et d’en évaluer la morale. C’est comme les Fables de la Fontaine. On peut les lire à 8 ans avec un certain niveau de sens et les relire à 18 ans en tenant compte des enjeux politiques qui nous échappaient dix ans plus tôt. Le processus de déconstruction permet un niveau plus profond d’analyse: on comprend comment le mythe s’est imposé et ce qu’il nous dit de manière universelle, comment il s’actualise. Cela enrichit considérablement notre compréhension du récit.»
Pour illustrer l’apport de la compréhension d’un mythe par la déconstruction, l’historien évoque l’exemple de Guillaume Tell: «Son récit est fixé en 1804 par le dramaturge allemand Schiller dans le mouvement de réaction à la mise à mort de Louis XVI par les révolutionnaires, mais elle est aussi utilisée par la gauche à la fin du XIXe siècle en référence à la lutte des classes. Aujourd’hui, le mythe a un nouvel usage culturel, notamment dans la publicité. C’est un argument marketing comme l’arbalète était le symbole des produits d’exportation suisse avec les notions de précision et de rigueur. Il est important de faire ce travail de contextualisation.»
L’enjeu de l’histoire de la Suisse dans l’enseignement
Au-delà de ces questions, peut-on dire que les jeunes s’intéressent vraiment à l’identité de leur pays? L’enseignant répond par l’affirmative: «Il suffit de voir par exemple lors des coupes du monde de football, ou avec les jeunesses campagnardes, qui représentent des manifestations d’identité qui mettent en interaction la Suisse avec des pays étrangers. L’intérêt de travailler avec les élèves sur ces sujets, c’est de montrer la fragilité de ces identités qui sont des facteurs de cohésion contraignants et cadrants. Et en même temps, il faut voir comment on peut les employer pour les actualiser afin de penser l’avenir. Ces entités sont faites pour évoluer et non pour être figées.»
Cet enjeu passe également par l’instruction. Malgré une restructuration de la branche à l’école, Olivier Meuwly note que des disparités persistent: «Pour beaucoup d’enseignants formés à cette école de gauche, il faut oser remettre en question certains a priori. Avec les nouvelles générations, je pense que cela peut se faire, mais il y a encore beaucoup de retard à cause de gens claustrés dans une vision unilatérale et qui sont mal armés pour accepter que les choses soient en vérité plus compliquées. Il faut être cultivés avant de pouvoir critiquer la culture en question.»
L’identité suisse vue de l’étranger
Se définir de l’intérieur est une chose, mais que disent nos voisins? Ces dernières années, l’outil de la démocratie directe a largement été cité comme un exemple à suivre: les politiques français, notamment de droite, semblent l’envier et en faire la singularité helvétique la plus saillante. Faut-il y voir une vision avant tout politique de la Suisse à l’étranger? La réponse est affirmative pour Olivier Meuwly: «Comment mettre de l’identité dans un pays aussi complexe et différent? C’est pour cela que la question du fédéralisme et de la démocratie directe est centrale. C’est cette architecture politique qui constitue cette Suisse particulière et cette double identité cantonale et nationale. Nous nous comprenons grâce à ces outils.» Un instrument unique et impossible à transposer: «Pour les Le Pen, c’était un outil génial pour leurs revendications sur l’immigration ou le retour de la peine de mort. Mais tout cela reste compliqué, car si on peut parler d’adaptation et d’imitation, on ne peut parler de transposition. Dans sa campagne, Bruno Le Maire avait proposé un référendum pour obliger le Parlement à devoir traiter un sujet. C’est un moyen d’initier un processus. Puis, cela a été oublié avec Macron et sa convention citoyenne. Valérie Pécresse est revenue à la charge dans l’un de ses meetings. Aussi, l’Allemagne commence à comprendre que ces outils ne sont pas uniquement fascistes – ils ont longtemps été persuadés que c’est grâce à ces outils que Hitler est monté au pouvoir, alors que cela est faux.»
La réponse de son collègue se détache largement de cette conception d’une identité politique de l’étranger: «L’identité de la Suisse à l’étranger est d’abord construite sur les banques, le chocolat et les montres. Ces trois stéréotypes sont en même temps trois éléments d’histoire intéressants: il n’y a pas de cacaotier en Suisse, donc ce cliché est directement lié à une industrie de transformation avec les échanges outremer. La technologie horlogère a été importée au moment du grand exode des huguenots français avec la révocation de l’Edit de Nantes. Enfin, la place financière suisse s’est construite à la fin du XIXe siècle d’abord autour du financement des chemins de fer et ultérieurement avec la Première et la Seconde Guerre mondiale, grâce au financement et l’exportation de capitaux.»
Cette analyse considère que la place de la démocratie directe n’est pas aussi centrale dans l’imaginaire autour de la Suisse que le discours politique français le laisse entendre: «Il y a une lecture assez conservatrice de la Suisse qui la peint comme un grand village, qui encense la Landsgemeinde et qui loue une soi-disant absence d’élites, avec un peuple qui vote et qui se transmue dans l’idée de la démocratie directe. Certes, c’est un bel instrument qui n’est pas inintéressant dans ses qualités. Il permet d’aborder de nombreux sujets politiques. Mais il a deux limites. La première se mesure avec les taux d’abstention record. Cela reste plus proche d’une démocratie directe censitaire (même si le mot est provocateur), car la majorité de la population ne vote pas. Si l’on regarde les résultats des votations, il n’y a jamais eu de droit progressiste acquis avec cet instrument. On a seulement bloqué des projets ou introduit des éléments conservateurs ou rétrogrades.»
Un exemple saute aux yeux de l’historien, celui du droit de vote des femmes: «Cela a été la croix et la bannière pour le faire adopter en votation populaire. Si la plupart des pays européens ont pu introduire le droit de vote des femmes dès le lendemain de la Deuxième Guerre, ce n’est pas qu’ils étaient moins sexistes que les Suisses, c’est simplement qu’ils ne sont pas passés par un référendum.» Pire encore, la démocratie directe pourrait être un vrai danger: «Il y a certaines décisions où elle pourrait nous jouer de vilains tours. Si une initiative sur la peine de mort était lancée, je serais assez inquiet de savoir si cela pourrait être accepté suivant le déroulement de la campagne. On serait très embêté, car une telle décision serait contraire à toute une série de chartes internationales signées par la Suisse. On serait à rebours du développement de l’histoire. La contradiction serait difficile à régler.»
L’histoire entre les mains des amateurs
En France, les tentatives visant à vulgariser l’histoire se sont multipliées et rencontrent un certain succès. On pense à Stéphane Bern et son émission «Secret d’Histoire» ou à Lorànt Deutsch et son livre à succès Métronome: l’histoire de France au rythme du métro. Olivier Meuwly voit plutôt d’un bon œil ces amateurs qui se saisissent de l’histoire: «Notre discipline n’est pas protégée, tout le monde a le droit d’en faire! Cela peut perturber, mais il y a toujours des historiens pour remettre en question ce qui est montré. Personnellement, j’apprécie l’émission de Stéphane Bern, mais aussi les podcasts sur Europe 1. Si l’on fait un travail d’histoire et que l’on s’appuie sur des sources, cela convient; si l’on se contente de raconter des histoires de crinoline, cela devient problématique.»
Et c’est justement ce manque de sérieux qui préoccupe Dominique Dirlewanger: «Il y a une part de spectacularisation de l’histoire avec ces amateurs. Stéphane Bern et Lorànt Deutsch font du journalisme historique à vocation patrimoniale. C’est très situé idéologiquement. Indéniablement, ces gens ont un public: la nostalgie a toujours fait vendre. Mais celle-ci se place à rebours d’un certain nombre d’acquis de la recherche.» L’historien préfère se tourner vers de nouveaux contenus: «Il y a aussi une spectacularisation avec des gens beaucoup plus sérieux. Par exemple, la chaîne YouTube ‘‘C’est une autre histoire’’ de Manon Bril ou ‘‘Nota Bene’’ de Benjamin Brillaud. A mon avis, ce sont des canons dans lesquels on trouve une histoire critique et en prise avec la recherche actuelle. On trouve également un bon exemple sur Arte avec Patrick Boucheron, qui déconstruit le récit national et s’appuie sur des recherches récentes et des historiens académiques. Son émission hebdomadaire est suffisamment rigoureuse pour que je puisse l’utiliser en classe.»
Les journalistes et les youtubeurs ne sont pas les seuls à vouloir rendre l’histoire accessible et à la dynamiser par des contenus modernes. Les politiques aussi se jouent de l’histoire. En dernière date, le cas le plus emblématique de cette théâtralisation est celui du clip de campagne d’Eric Zemmour. La mise en scène ne fait aucun doute quant à la référence: penché sur une lettre et assis à un bureau dans un décor où l’on aperçoit un micro vintage imposant en premier plan, le candidat à la présidentielle française reprend les codes de l’appel du 18 juin. Sans en citer les sources et sans que le candidat ait demandé les droits de la plupart d’entre elles, le clip fait défiler images d’actualité et des images d’archives. Cette référence à de Gaulle, dont les candidats à l’Elysée se sont arraché l’héritage, fabrique un récit dépassé pour les deux historiens. D’après Olivier Meuwly, c’est un chef-d’œuvre formel et un désastre sur le fond: «Ce qui est hallucinant, c’est qu’il donne comme horizon la France des années soixante… C’est du délire, mais c’est efficace. Zemmour utilise souvent l’histoire pour la tordre, en dire des choses fausses puis des choses justes, ce qui lui permet de justifier que tout compte fait, ce qu’il dit de faux est juste quand même… c’est terrifiant!»
Dominique Dirlewanger partage ce constat: «Son vidéoclip de campagne est une réussite absolue en termes médiatiques. Mais est-ce vraiment son talent personnel ou le réseau médiatique de Bolloré qui joue à plein régime pour en faire le candidat incontournable? Il a eu une position hégémonique dans le débat qui a rendu cette campagne assez étouffante et difficile à lire.» Il y voit aussi un air de «c’était mieux avant» qui fait vendre et qu’il rapproche d’un événement ayant eu lieu en Suisse. En 2019, Payot décide de rééditer un manuel de lecture datant de 1912. Un succès commercial qui n’échappe pas à la polémique: ce livre véhicule un imaginaire raciste et misogyne: «On a ressorti le récit tel qu’il a été reçu dans les années cinquante et soixante à la manière d’une madeleine de Proust», commente l’historien. «Mon premier livre a rencontré un énorme succès alors qu’une série de pages est hautement problématique, même si Payot s’est dédouané avec une légère page volante pour dire que certains passages étaient surannés.» Comment expliquer l’efficacité de ce souffle nostalgique? «Ce qui est amusant, c’est que cela conforte les gens dans leurs certitudes. La vocation de l’histoire, ce n’est justement pas ça, c’est au contraire susciter de l’incertitude, faire bouger les fronts, amener les gens à réfléchir sur ce qui aurait pu advenir et comprendre un peu différemment notre présent.»
Déboulonnage de statues, remplacement de noms de rues: vers une réécriture de l’histoire?
Le présent, venons-y justement. Après la mort par asphyxie de l’Afro-Américain George Floyd, les Etats-Unis puis l’Europe ont été touchés par un phénomène en expansion durant ces trois dernières années: celui du déboulonnage de statues. Un phénomène qui a également pris de l’ampleur en Suisse. A Neuchâtel, la statue de David de Pury a créé des remous. C’est qu’au XVIIIe siècle, le commerçant a profité du travail forcé pour ses petites affaires. Cette polémique a également eu des précédents: l’espace dédié à Louis Agassiz, auteur de théories racistes. Si Olivier Meuwly reconnaît volontiers que certaines choses doivent être reconsidérées, il n’en est pas moins méfiant quant à la pratique du déboulonnage: «On ne peut pas nier que certaines statues soulèvent des problèmes. Pourquoi ne pas discuter de ce genre de choses, mais si on commence à faire des procès à tout le monde, personne n’y échappera, y compris chez les ‘‘gentils’’. Il y aura toujours quelque chose qui ne va pas et cela devient donc dangereux.»
L’historien voit également dans cette pratique une instrumentation de ce qu’il nomme la cancel culture: «Elle est beaucoup plus dangereuse, car ce qu’elle vise n’est pas de changer une statue, mais de cacher l’histoire, voire de la réécrire. C’est là que cela devient totalitaire. C’est 1984, on réécrit l’histoire au fil du temps.» Il y a donc une distinction à faire dans ces différentes revendications: «Si ces déboulonnages s’inscrivent dans le cadre de la cancel culture, c’est grave. Si le déboulonnage est limité aux questionnements sur l’individu, on peut entrer en matière. Pour l’instant, je fais la distinction entre les deux.» L’intellectuel transpose même cette question dans un cadre plus large: «Si l’on interroge tout, alors il faut le faire jusqu’au bout et ne pas s’arrêter en chemin. Les végans ne critiquent jamais les principes de la viande hallal, parce que c’est musulman.» Olivier Meuwly porte un regard similaire sur la féminisation de certaines rues, comme cela a été le cas à Genève et plus récemment à Lausanne: «Je trouve que le fait de nommer de nouvelles rues avec des noms de femmes plutôt que d’hommes est une très bonne chose. Maintenant, si c’est pour débaptiser des rues, on est de nouveau dans une zone qui interroge. S’il faut faire le procès de tout le monde, cela devient embêtant.»
Dominique Dirlewanger préfère quant à lui resituer ce phénomène dans une continuité: «De tout temps, on a déboulonné des statues. Dans l’Ancien Régime, le nouveau roi faisait table rase du passé ou le modifiait. Les pyramides égyptiennes sont aussi des symboles de la force du pharaon et il fallait en construire une plus belle, plus grande et mieux située que le prédécesseur. Ce processus en histoire politique est assez banal. Le phénomène actuel est intéressant, car il a réémergé entre les différentes vagues de Covid. Il y avait tout un enjeu dans la prise de conscience de la place de l’histoire dans notre société. Cela a débouché sur la question des personnes racisées et sur la manière de relire le racisme du XIXe siècle.» Pour l’historien, on ne peut pas dédouaner des propos ou des comportements en invoquant le contexte: «Se confronter à ce passé est central. L’excuse de dire qu’à l’époque tout le monde était raciste ou antisémite ne tient pas. A l’époque, il y avait déjà des personnes qui se sont opposées à des gens comme de Pury ou Agassiz, ou à la condamnation de Dreyfus. Nos sociétés sont pétries d’histoire, on a besoin de se référer au passé. Comme historien et enseignant d’histoire, je trouve cela très bien. Tous ces éléments me semblent l’indice d’une démocratie vivante, d’une capacité de débattre et de susciter des discussions. La violence qui consiste à déboulonner une statue, c’est une actualité dont il faut tenir compte. Si l’on veut que les gens ne déboulonnent pas des statues, il faut aussi intégrer ces identités à part entière dans le récit et l’espace national.»
Quant à la menace d’une réécriture de l’histoire, il la nie fermement: «La cancel culture, le wokisme et l’islamogauchisme sont des anathèmes lancés par des milieux conservateurs qui cherchent non pas à débattre et à discuter des questions de fond, mais qui veulent isoler leurs adversaires dans une posture. Pendant le régime McCarthy, il suffisait d’accuser son voisin de communiste pour qu’il soit automatiquement disqualifié. Tout cela est du registre de l’anxiété collective.» Selon lui, la question reste avant tout identitaire: «Il y a des revendications sur certaines identités. Celles-ci sont de toute manière loin d’être majoritaires et ne sont pas en train de nous remplacer. La question, c’est quelle place on peut leur donner. Je pense que du moment que cela sera fait, le débat s’effacera de lui-même. Aujourd’hui, plus personne ne discute la place des Italiens dans la société suisse, il y a des pizzerias tous les 300 mètres. Le fait même d’avoir un dialecte bâlois qui est modernisé avec des mots issus du serbo-croate ne me choque pas, au contraire.» Quant à la féminisation des rues, il n’y voit pas un enjeu aussi fort que pour celui du déboulonnage: «Est-ce qu’au XXIe siècle, l’objectif de donner des noms à des rues est vraiment important? Je laisse cette question ouverte. Quand on choisit des gens, on va en exclure d’autres et on risque de se concentrer sur des élites. Comme historien du social, je suis très sensible au fait que l’histoire est le fruit non pas de grands noms, mais de forces sociales, de mouvements. Les guerres sont produites par des soldats et par des femmes qui jouent un rôle majeur, mais dont on ne va pas encenser la mémoire.»
Un cas d’histoire: le rapport Bergier
En parlant de mémoire, un épisode qui a marqué les esprits helvétiques sera finalement évoqué avec nos interlocuteurs: celui du rapport Bergier. Au tournant des années 2000, le Conseil fédéral mandate une commission indépendante pour éclaircir les agissements politiques de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale. On vient de découvrir de nombreux avoirs dormants de Juifs en Suisse. Les conséquences de l’affaire dite des «fonds en déshérence» plongent donc une dizaine d’historiens dans un travail de fourmis. En 2002, plus de 11 000 pages sont présentées sur les questions économiques, la politique d’asile et le contexte dans lequel les institutions suisses ont dû évoluer durant le conflit. Mais cette commission n’était pas du goût de tout le monde. A droite, beaucoup de boucliers se sont levés pour dénoncer un travail d’autoflagellation et des conclusions orientées, voire erronées.
Pour Dominique Dirlewanger, les conclusions du rapport ont bien vite été enterrées par les institutions: «Le rapport a désormais vingt ans. La droite a provoqué le débat au lancement des travaux pour ensuite volontairement l’escamoter: il n’y a pas eu de discussions aux Chambres sur le rapport, ni de session extraordinaire au Parlement pour partager les résultats et certains peinent encore à être intégrés dans nos représentations collectives. Il y a beaucoup de conclusions peu connues en histoire économique, car on préfère revenir sur le décompte de réfugiés refoulés ou le rôle dissuasif de l’armée. Alors que le mandat de Bergier, c’était précisément de l’histoire économique!»
Une autre problématique réside dans le travail de vulgarisation qui reste inachevé: «La plupart des gens qui ont travaillé dans cette commission ne sont plus historiens aujourd’hui, ils n’ont pas fini leur thèse. Il y a eu une génération d’historiens sacrifiée dans cette affaire. La traduction réelle de ce qui se trouve dans les 11 000 pages des 11 volumes reste inaccessible. Il y aurait tout un travail de vulgarisation à faire. Les grandes conclusions sur la politique extérieure de la Suisse qui montre qu’elle n’est pas marginale, mais que c’est un acteur central avec une vraie puissance économique, peinent à trouver leur accessibilité.» Des conclusions qui se sont tout de même révélées dans la fiction: «On en trouve trace dans la série de Petra Volpe Le prix de la paix, où toute la mise en place du contexte de la série est en lien direct avec des réflexions évoquées dans le rapport Bergier.»
Pour le membre du PLR, le rapport a au contraire bénéficié d’une visibilité immense qui est encore très présente: «Mais qu’est-ce que l’on aurait dû faire? L’école ne fait que de parler de cela, comme si l’histoire de Suisse pouvait se résumer à 39-45! Avant il n’y a rien, et après c’est le désert. Je trouve que le rapport Bergier a été omniprésent. Un acte de contrition total était-il nécessaire? Il a d’ailleurs été fait. Que pouvait-on faire de plus? Ce rapport a été rédigé, il y a eu des critiques, point barre.» Sur le débat qui aurait pu suivre, cela n’a pas non plus de sens: «Un débat national? Qu’est-ce que cela veut dire? Le Conseil fédéral aurait dû donner son avis sur un travail d’historien? Même indirectement, la Seconde Guerre mondiale n’a jamais été aussi présente que depuis lors. L’actuelle guerre en Ukraine le montre. Le rapport Bergier joue son rôle comme une contribution majeure qui n’est pas neutre idéologiquement sur cette période.» Décidément, la boucle est bouclée, et on ne mettra pas d’accord nos deux experts sur la majorité des sujets. Si ce n’est sur l’essentiel: l’importance de cette réflexion sur l’histoire et sur l’identité suisse.
Ecrire à l’auteure: fanny.agostino@leregardlibre.com
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