Aucune polémique n’est innocente

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écrit par Sébastien Lapaire · 25 March 2022 · 0 commentaire

Le Regard Libre N° 83Antoine Bernhard

Dossier «Ironie»

Partout, des groupes militants de gauche radicale patrouillent et sanctionnent d’un tombereau d’indignation tout écart au nouveau politiquement correct. Cela donne lieu à des polémiques qu’il est coutume désormais d’appeler «woke». Certes minoritaires, elles ne sont pas pour autant innocentes. Car, toujours plus nombreuses, elles font partie d’un projet politique dont il est important de comprendre la tactique. Analyse.

Nombre de polémiques qui émaillent la vie médiatique et politique – comme la double «affaire Claude-Inga Barbey» récemment – ont un point commun: celui de reposer sur un fait insignifiant. Une parlementaire imite maladroitement l’accent des Congolais de Tintin au Congo, une humoriste se moque de quelques militants LGBT trop zélés, un journaliste n’inclut pas les femmes dans son «bonjour à tous»: rien de très impressionnant. Pourtant, il n’en faut pas plus pour déclencher la controverse sur des sujets dont a priori tout le monde se fiche.

Des événements anodins montés en scandales

Donner à un événement bien plus d’importance qu’il n’en a réellement, c’est le transformer en événement politique. La polémique remplit précisément cette fonction. Elle commence souvent sur les réseaux sociaux, s’immisce dans les colonnes des médias traditionnels, puis est reprise au journal télévisé, et tout le monde est touché. Ce processus de politisation conduit des personnalités publiques – journalistes, artistes, politiciens, etc. – à prendre parti… sur les réseaux sociaux généralement! Et la boucle est bouclée: toute la société plus ou moins est concernée, le fait est politisé.

Dans un tel contexte, la polémique est une vraie arme de guerre. Car ceux qui polémiquent occupent l’espace public de force et obligent chacun à se positionner par rapport à eux. S’opposer à leur action, c’est courir le risque d’être couvert d’attributs infamants: homophobe, islamophobe, raciste, ou encore les très en vogue grossophobe et transphobe. Selon Pierre Valentin, auteur d’une étude en deux volumes publiée auprès de la Fondation pour l’innovation politique, «Anatomie du wokisme» (voir références en fin d’article), cette stratégie repose sur le fait de «[manier] des concepts pour les effets qu’ils vont produire plus que pour leur pertinence en soi.» Des termes nouveaux inondent le débat et brouillent tous les autres repères.

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Deux effets suivent directement ce mode d’action. Premièrement, les militants (généralement issus de collectifs de gauche radicale, LGBT, néo-antiracistes, antifas, néo-féministes, etc.) parviennent à se rendre maîtres des critères de la respectabilité et de la moralité. Ils ont le champ libre pour jeter des anathèmes et décider, selon leurs critères, qui est respectable et qui doit être combattu. L’utilisation des termes «extrême droite» et «fascisme» est symptomatique de ce phénomène. Les convoquer est devenu un réflexe à tel point répandu qu’ils ne désignent plus rien de précis. Toutes les opinions jugées «politiquement incorrectes» peuvent en être affublées. Toujours selon Pierre Valentin, «[i]l est considéré tout à fait légitime de faire exister un concept sous une forme incohérente, contradictoire ou mal définie s’il permet la progression d’une finalité jugée bonne.»

Deuxièmement, ces mêmes militants sont suffisamment bruyants pour saturer l’espace public et entraver sérieusement l’émergence de véritables contre-modèles. Leur omniprésence pousse certains de leurs opposants soit à la réaction permanente – peu efficace – soit à l’abandon de positions trop critiquées. Or ni l’opposition constante ni les concessions idéologiques ne permettent de construire un projet politique. En l’absence de contre-modèles solides et assumés, la gauche radicale reste maître du terrain et fait invariablement glisser le centre de gravité politique vers elle, emportant dans son mouvement la possibilité même d’un débat démocratique libre.

De lourdes conséquences

Bien des polémiques nourries par la gauche radicale semblent absurdes et grossières aux yeux d’une majorité de personnes. Pourtant, il serait erroné de tenir ces phénomènes pour marginaux, à la limite du négligeable. Car les polémiques ne sont que la partie visible d’une machine idéologique en marche qui «théorise de manière décomplexée la nécessaire fin du débat démocratique», selon l’essayiste québécois Mathieu Bock-Côté, qui ajoute: «Elle légitimera demain la violence politique. D’ailleurs, elle le fait déjà, quand elle justifie les violences antipolicières.»

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Partant du principe qu’on ne polémique jamais gratuitement, il est nécessaire de saisir la portée idéologique et politique de chaque polémique. Cet exercice minutieux permet de constater les répercussions réelles de ces actions sur notre société. La résistance pourra ensuite s’organiser à deux niveaux distincts. D’abord au niveau du système, ou du régime politique, car la nouvelle gauche radicale théorise un véritable antidémocratisme, arguant que l’idée de «démocratie libérale» au sens large n’est que le cache-sexe d’un système d’oppression; ensuite au niveau idéologique, où il appartient à chaque camp de construire un projet fondé sur des valeurs fortes afin de remplir efficacement sa fonction dans le champ politique.

Ecrire à l’auteur: antoine.bernhard@leregardlibre.com

Pierre Valentin
L’idéologie woke. Anatomie du wokisme
2 volumes
Fondation pour l’innovation politique
60 pages (volume 1)
58 pages (volume 2)

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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