Nora Bussigny: «Des féministes ont célébré les massacres du Hamas»
La journaliste française publie une enquête qui connaît un vif succès depuis sa parution en septembre. Les nouveaux antisémites documente le croisement d’idéologies d’extrême gauche ayant un ennemi commun: le sioniste, pour ne pas dire le Juif.
Voilà un livre qui met une large partie de la gauche dans l’embarras. La détestation des Juifs serait aussi, et même désormais avant tout, une réalité dans son propre camp plutôt que dans celui d’en face? Là où beaucoup en avaient déjà pris acte sur le plan conceptuel, Nora Bussigny a établi un constat sur le terrain. A peine après avoir publié le résultat de son infiltration parmi les activistes wokes, où le racisme prend désormais le nom d’antiracisme, la journaliste au Point et à Franc-Tireur a suivi l’emballement «antisioniste» de ces mêmes militants depuis un peu plus d’un an. Entretien au lendemain de la commémoration du 7 octobre, le jour où tout s’est emballé.
Le Regard Libre: Vous écrivez dans l’introduction de votre livre que vos «craintes se sont transformées en frayeurs» avec cette enquête. Parmi tout ce que vous avez observé, y a-t-il un événement qui vous a particulièrement bouleversée?
Nora Bussigny: Oui, sans hésiter, celui de Strasbourg. Cette ville écologiste est un bastion symbolique pour une partie de la gauche radicale. J’ai pu assister à une campagne de pression menée contre la maire, Jeanne Barseghian, accusée par des collectifs pro-palestiniens de maintenir un jumelage «colonial» entre Strasbourg et la ville israélienne de Ramat Gan. Ces militants exigeaient la rupture immédiate de cette relation.
Ce qui m’a frappée, ce sont les moyens déployés: un camion flambant neuf, floqué «soutien à la résistance palestinienne», des mégaphones surpuissants, des slogans d’une violence inouïe. Et surtout, cette scène terrible devant un McDonald’s du centre-ville, un samedi midi. Des familles déjeunaient tranquillement quand une soixantaine de manifestants ont encerclé la terrasse en hurlant: «Vous mangez la chair des enfants palestiniens!» Les familles se sont réfugiées à l’intérieur, des enfants pleuraient, et la police a dû s’interposer pour les protéger.
Cette scène résume, à mes yeux, la dérive de ce militantisme: on terrorise des enfants au nom de la cause palestinienne, pendant que d’autres enfants, enrôlés par des groupes comme Samidoun, brandissent des drapeaux en forme de fusils. C’est une image de la double violence exercée sur la jeunesse: la violence symbolique et celle émotionnelle.
La jeunesse occupe effectivement une place centrale dans votre enquête. Pourquoi?
Parce que la génération Z est au cœur de la stratégie de ces mouvements. Ces jeunes seront primovotants aux municipales de 2026 et aux présidentielles de 2027. Les organisations militantes l’ont compris: elles multiplient les ateliers dans les écoles, les universités, les maisons des jeunes, pour diffuser leur vision politique.
J’ai vu des séances où des enfants écrivaient des cartes «aux résistants de Palestine», des ateliers artistiques où ils apprenaient à brandir des drapeaux, des actions symboliques qui deviennent de véritables formations idéologiques. C’est un investissement de long terme: il s’agit de miser sur les jeunes, mais aussi sur les étudiants, pour faire émerger une génération d’activistes structurés.
Vous décrivez aussi une convergence entre luttes féministes, LGBT et décoloniales. Comment s’est opérée cette fusion idéologique?
Elle s’est accélérée après le 7 octobre. Le lendemain des attaques, j’ai réactivé un vieux compte d’enquête et j’ai découvert, avec stupéfaction, que des militantes féministes et LGBT célébraient les massacres du Hamas. Certaines, suivies par des dizaines de milliers de personnes et subventionnées par des institutions publiques, parlaient d’un «acte de libération».
C’est à ce moment-là que j’ai décidé de replonger en immersion. Le mot d’ordre était clair: «Trans pour la Palestine». On y trouve cette idée absurde d’une convergence totale des luttes: féminisme, écologie, transidentité, antiracisme, tout est mêlé autour d’un ennemi commun – le «sioniste», pour ne pas dire le Juif.
Ce qui est fascinant, c’est que dans ces cercles, l’antiracisme et la décolonisation sont devenus des priorités absolues, supérieures aux causes LGBT ou féministes. J’ai recueilli des témoignages d’activistes gay ou trans écartés des marches des fiertés pour ne pas «froisser» les sensibilités propalestiniennes. Certains groupes ont même rendu hommage au Front populaire de libération de la Palestine, dont les figures historiques ont tenu des propos ouvertement homophobes.
Désormais, certaines personnes LGBT, en plus de subir l’homophobie, souffrent également du fait de ne pas se reconnaître dans les groupes censés les représenter…
Tout à fait. Ces militants dénoncent l’emprise du discours décolonial, qui place la question raciale au-dessus de tout. Après la mort de Nahel Merzouk en France, par exemple, certains collectifs féministes ont réintégré des hommes accusés d’agressions sexuelles, au nom de la cause antiraciste. Cela montre bien comment la morale interne est dissoute par la logique identitaire.
Les plus lucides s’en détachent. Il existe aussi des mouvements qui appellent à se recentrer sur la défense des libertés individuelles, à l’image du mouvement LBG (ndlr: sans le «T» de «trans»). Mais ils sont minoritaires, marginalisés.
Vous consacrez un chapitre entier à la manipulation de l’information sur Wikipédia. Qu’avez-vous découvert?
J’ai infiltré une formation organisée par le collectif Urgence Palestine. L’objectif était de comprendre comment certains militants coordonnent la réécriture de Wikipédia pour orienter la perception publique du conflit. Ils expliquaient les moyens de modifier subtilement les pages: retirer le mot terroriste pour désigner le Hamas, effacer les articles sur les crimes antisémites récents ou encore insister sur la «colonisation israélienne».
Ce thème s’avère particulièrement important, dans la mesure où le premier réflexe d’un internaute qui se renseigne sur un sujet est souvent d’aller lire la page qui y est consacrée sur l’encyclopédie en ligne, comme l’ont relevé Victor Lefebvre et Michel Sandrin dans leur ouvrage récent La face cachée de Wikipédia.
Totalement. Ce qui est également inquiétant, comme ils l’écrivent aussi, c’est que Wikipédia est une source primaire pour l’intelligence artificielle. En manipulant ces pages, on manipule indirectement des millions d’utilisateurs. Et cela se fait au nom d’une prétendue «neutralité» de ton.
Peut-on agir contre cette dérive?
Oui, mais pas en censurant. Le problème est structurel: Wikipédia est tenue par une poignée d’administrateurs très militants. Il faudrait exiger une véritable transparence sur leur fonctionnement et conditionner les financements publics à un respect de la neutralité. Le plus grave n’est pas ce qui est modifié, mais ce qui est effacé. De la même manière, Samuel Fitoussi remarquait dans son essai Woke fiction que le plus dommageable avec l’idéologisation du cinéma n’est pas les films et séries que l’on produit, mais ceux qu’on ne produit plus. Quand la page d’un crime antisémite disparaît sous prétexte qu’il serait «marginal», on participe à l’effacement de la mémoire.
Vous évoquez souvent la responsabilité des institutions publiques. Comment expliquer une telle complaisance?
Elle est d’abord culturelle. En France, certaines municipalités prêtent leurs salles à des collectifs qui font l’apologie du Hamas. Le ministère de la Culture a subventionné des artistes qui ont rendu hommage à des chefs terroristes. C’est une dérive née d’une confusion, celle entre progressisme et «tolérance» absolue.
Beaucoup d’institutions ont voulu paraître ouvertes à la diversité, à l’antiracisme, sans voir qu’elles servaient de tremplin à des idéologues. Résultat: on déroule le tapis rouge à ceux qui haïssent les valeurs démocratiques.
Vous avez déclaré recevoir beaucoup d’insultes et de menaces en raison de vos articles et encore plus depuis la sortie du livre. Craignez-vous pour votre sécurité?
En effet, je reçois quotidiennement des insultes et des menaces, souvent racistes ou sexistes. En tant que femme et journaliste franco-marocaine, je suis qualifiée de traîtresse. Lors de mes conférences, la police ou les renseignements territoriaux doivent assurer la sécurité. Ce climat montre à quel point ces milieux refusent toute contradiction.
Certains commentateurs, tels que le journaliste Mačko Dràgàn dans le Club de Mediapart, vous accusent d’avoir écrit un livre à charge, destiné à confirmer vos idées. Que leur répondez-vous?
C’est un reproche récurrent, mais injuste. Mon livre montre aussi des contre-exemples. A Angers, par exemple, j’ai assisté à une manifestation propalestinienne parfaitement pacifique, centrée sur la défense des civils et le dialogue. Je le raconte longuement. Cependant, la radicalité existe, elle est massive, et mon rôle est de la documenter. J’ai des enregistrements, des preuves. Du reste, je me suis bâti des réseaux solides dans les milieux de l’ultra-gauche, à chacun ses spécialisations! Ceux qui m’accusent de biais ne réfutent pas les faits; ils refusent simplement de les voir.
Vous parlez souvent de «colère» au sein de ces mouvements. A-t-on même affaire à du ressentiment?
C’est un point important. Ces militants se revendiquent «en colère», mais ce n’est plus une colère politique: c’est une posture existentielle. Leur identité se fonde effectivement sur le ressentiment. Même quand des avancées diplomatiques ou humanitaires ont lieu, ils s’en indignent. En réalité, ils ne veulent pas la paix, ils veulent la confrontation. Cela explique pourquoi les plans de paix annoncés au moment de cet entretien ne les réjouissent pas. Leur univers mental repose sur une lutte permanente entre «oppresseurs» et «opprimés». Si la paix arrive, leur idéologie meurt.
Ces militants se perçoivent encore comme des résistants, alors qu’ils dominent le discours public.
Exactement. Ils se voient comme des rebelles face à un pouvoir oppresseur, alors que leur rhétorique est devenue dominante dans les médias et les universités. Ils considèrent les médias pour lesquels je travaille – Le Point, Franc-Tireur – et même le service public français comme «d’extrême droite», ce qui est absurde.
J’ai entendu des militants dire qu’Adèle Van Reeth, la directrice de France Inter, était manipulée par son mari, Raphaël Enthoven. Ce genre de misogynie travestie en militantisme est révélateur du délire idéologique ambiant.
Après tout ce que vous avez vu, gardez-vous un motif d’espoir?
Oui, paradoxalement. Le succès du livre en témoigne: il y a une soif de comprendre. Lors de mes conférences, je rencontre des publics très variés, souvent non juifs, parfois croyants, parfois simplement inquiets. Beaucoup découvrent ce qu’ils ne voulaient pas voir. Le 7 octobre a été un électrochoc. Il a révélé les contradictions de ces mouvements et ouvert les yeux à beaucoup de progressistes sincères.
Diplômé en philosophie et journaliste de profession, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du Regard Libre.
Vous venez de lire une interview tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°122).

Nora Bussigny
Les nouveaux antisémites
Albin Michel
Septembre 2025
272 pages
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