Dans sa chronique, l’ancien conseiller fédéral Pascal Couchepin partage une lecture qui l’a marqué. Ce mois-ci, il commente le dernier roman de David Diop.

Un diplomate chevronné m’a dit un jour que, lorsqu’une discussion s’enlisait dans un forum international, il était habile de laisser un Africain conduire le débat. Les Africains, dans ce contexte, savent recréer un lien, réanimer le dialogue. Ils ont le sens du verbe. Et leur créativité dans l’expression est bien connue. Je me souviens d’un matin en RDC où la gouvernante me regardant beurrer ma tartine de pain me dit: «Ah, Monsieur, vous avez bien blindé votre pain!»

La langue française a la chance d’être en partage avec des écrivains africains de talent. Le premier roman que j’ai lu d’un auteur francophone d’Afrique était le merveilleux Amkoullel, l’enfant peul (Mémoires I). Amadou Hampâté Bâ y raconte son enfance au Mali et ses premiers contacts avec la civilisation blanche, avec une curiosité bienveillante, avec humour et esprit critique…

David Diop vit à Paris. Où s’adosse le ciel n’est pas son premier roman. Il a obtenu des prix littéraires, notamment le Goncourt des lycéens pour Frère d’âme, et une reconnaissance internationale pour La Porte du voyage sans retour, qui fait référence à la porte que passaient, sur l’Ile de Gorée au Sénégal, les esclaves noirs avant d’embarquer pour l’Amérique. Ils quittaient une sinistre maison dont on peut encore visiter les murs en ruine, dans laquelle ces malheureux étaient littéralement stockés, comme des marchandises, triés par sexe, les enfants séparés de leurs parents et même une pièce dans laquelle étaient concentrés des esclaves destinés à l’engraissement pour survivre à la faim durant des semaines de bateau.

Où s’adosse le ciel est le récit de deux voyages, de l’Egypte vers l’Extrême-Ouest, là où se couche le soleil. C’est l’histoire, située à la fin du XIXe siècle, au début de la colonisation française, d’un pèlerin musulman qui accompagne vers la Mecque son jeune maître qu’il croit être aussi son ami. Il se trompe, car son maître l’abandonnera en route, en proie au choléra. Contre toute attente, il échappera à la mort et regagnera son pays après avoir vécu des aventures qui expliquent la malédiction dont lui et ses pères sont porteurs depuis des générations.

L’autre récit est celui de l’exil d’un groupe d’hérétiques religieux au temps des Ptolémée, chassés pour avoir volé des reliques du dieu, en vue de fonder à l’Extrême-Ouest une nouvelle cité. Ces dissidents maudits sont les ancêtres du pèlerin.

David Diop invente un récit qui est un chant puissant, venu des siècles, et qui fonde l’identité secrète du griot du XIXe. «Je suis l’élu des élus, le scribe d’antan et d’aujourd’hui. Sans ma voix, les fugitifs et leurs gardiens n’existeraient pas.»

Pascal Couchepin, ancien conseiller fédéral, partage chaque mois une lecture qui l’a marqué. Vers ses précédentes chroniques

Vous venez de lire une chronique tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°121).

David Diop
Où s’adosse le ciel
Julliard
Août 2025
368 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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