Les précepteurs n’étaient pas tous des saints
Si les écrits de Rousseau ont ouvert la voie à une littérature de l’éducation intime, ils ont aussi donné forme à la vision stéréotypée du précepteur qui a dominé le paysage littéraire français jusqu’à Stendhal.
D’après Charles-Augustin Sainte-Beuve, l’un des plus éminents critiques littéraires du XIXe siècle, les hommes de lettres sont tous amenés, au travers de leurs œuvres, à parler d’eux-mêmes. Certes, cette thèse n’a pas fini de diviser les théoriciens de la littérature. Toutefois, il semble qu’il existe depuis plusieurs siècles un sujet dans lequel l’expérience personnelle de l’écrivain sert généralement de base à ses écrits: l’éducation.
Rousseau fut sans nul doute un pionnier en la matière, lui qui s’est confié sur certains des traumatismes de son enfance et a esquissé une nouvelle façon d’envisager la formation des jeunes générations dans l’Emile.
Certes, nombre de littérateurs avant lui, comme le duc de Saint-Simon dans ses Mémoires, se sont confiés sur les conditions dans lesquelles ils passèrent les premières années de leur vie. Néanmoins, leur propos revêtait généralement un caractère anecdotique, voire purement allusif. Il pouvait rarement être considéré comme un élément déterminant pour la bonne intelligence de leur œuvre. A l’inverse, les ouvrages consacrés spécifiquement à l’éducation publiés en France avant Rousseau n’avaient aucune vocation littéraire. Il en est par exemple ainsi du journal de Jean Héroard, médecin de Louis XIII ayant consigné pour des raisons professionnelles tous les détails relatifs au dispositif éducatif entourant le futur roi.
Le précepteur malmené
L’inflexion esquissée par Rousseau a grandement aidé des écrivains désireux de parler sans filtre de leurs propres années de formation à le faire en donnant à leurs confessions une dimension littéraire. Ainsi, l’exploration de ce nouveau champ narratif a contribué à l’élaboration de lieux communs, aujourd’hui solidement établis, relatifs à la figure du précepteur.
Dans les écrits de la fin du XVIIIe siècle, par exemple, il n’est pas rare que le tuteur qui travaille à l’éveil intellectuel d’un enfant doté de dispositions particulières soit condamné pour son inculture et pour la faiblesse de l’enseignement qu’il lui dispense. Dans d’autres circonstances, il est aussi fréquent qu’il soit fustigé pour l’excès d’autorité dont il fait preuve à son égard.
Dans une biographie consacrée à Benjamin Constant, Léonard Burnand estime que la manière dont cet écrivain parle de ses précepteurs dans Ma vie s’inscrit dans cette logique. Au sein de la «cohorte de précepteurs ineptes» dont il fait mention, l’amant de Madame de Staël distingue par exemple un certain M. de La Grange, qui conduit le jeune Benjamin dans des maisons closes, au lieu de tenter de parfaire son érudition, ou encore un homme du nom de Stroehlin, qui bat le futur auteur d’Adolphe avant de lui accorder de langoureuses caresses afin de ne pas être accusé de maltraitance.
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Loin d’être propre à Constant, ce lieu commun se répète ailleurs, chez Chateaubriand notamment. Dans ses Mémoires d’outre-tombe, il évoque à l’éducation sévère qu’il reçut au collège de Dol, près de Saint-Malo. Dans le portrait qu’il dresse du précepteur qui lui fut imposé à son entrée dans cet établissement, il souligne la faiblesse physique de ce dernier ainsi que son «caractère mélancolique et silencieux». C’est en se basant sur ce constat que Chateabriand peut faire état de la naïveté de cet homme, en affirmant notamment que celui qui devait être son guide en toute chose se reposa entièrement sur lui pour retrouver son chemin un soir qu’ils s’étaient égarés en forêt.
Dans l’histoire de la littérature française, Stendhal marque une inflexion dans l’image littéraire du précepteur. Dans son roman à succès Le Rouge et le Noir, il rompt avec les clichés qui tendaient uniquement à faire apparaître cette figure d’autorité comme incapable d’assumer ses devoirs avec diligence.
En se référant à la personne d’un jeune professeur de latin souhaitant atteindre puis régner sur les cercles les plus fermés de la société française, il fait de la fonction de précepteur un vecteur d’ascension sociale. A cet égard, Stendhal est le premier à montrer que ce métier permet à une nouvelle couche de trouver sa voie dans une société en mutation et par-là même de gagner en capital social.
Fondateur du Cercle fribourgeois de débat, Antoine Lévêque est rédacteur au Regard Libre.
Ecrire à l’auteur: antoine.leveque@leregardlibre.com
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