Les gènes influencent le potentiel intellectuel, l’école le libère
Il existe des différences mesurables en matière d’intelligence. Or, la manière dont elles se traduisent dans la pratique dépend d’autres facteurs.
L’article original est paru en allemand dans Schweizer Monat.
Avec l’introduction de l’enseignement obligatoire, les sociétés ont dû faire face à de nouvelles réalités: de nombreux enfants dont les parents étaient analphabètes ont appris à lire, à écrire et à compter sans effort. Les enseignants ne pouvaient pas ignorer que certains enfants issus des milieux les plus modestes avaient beaucoup plus de facilité à apprendre qu’un enfant issu d’un milieu privilégié. Parallèlement, certains enfants n’étaient manifestement pas en mesure de tirer profit des possibilités d’apprentissage offertes par l’école. Il en est résulté deux conclusions fondamentales qui marquent encore aujourd’hui la recherche scientifique sur l’intelligence. Premièrement, on ne peut pas expliquer les différences de potentiel intellectuel uniquement par des différences dans les offres de soutien. Deuxièmement, il faut des occasions d’apprentissage stimulantes pour que le potentiel cognitif des personnes puisse se développer dans toute son ampleur.
Les changements dans le monde de l’éducation et du travail ont nécessité des prévisions sur le potentiel intellectuel futur des personnes sur la base de compétences existantes et mesurables. Si l’on souhaite prédire de la manière la plus fiable possible la capacité d’une personne à faire face à de nouvelles exigences, les tâches de raisonnement telles qu’elles sont proposées dans les tests d’intelligence sont appropriées.

Il s’agit par exemple d’appliquer la relation entre les mots forêt et arbres à une autre paire de mots. Le premier terme est donné: prairie. Si l’on a le choix entre herbes, foin, fourrage, vert, pâturage, on pourrait penser que la couleur commune de la forêt, des arbres et de la prairie est le vert! Ce choix serait toutefois erroné, car il ne s’agit pas du point commun des trois mots, mais du point commun de la relation entre les paires de mots. Reconnaître cela nécessite un niveau d’abstraction supplémentaire.
Toutefois, la prairie est également en étroite relation avec les autres termes et évoque peut-être des souvenirs de fenaison. Mais de telles considérations vont tout autant dans la mauvaise direction, car elles n’ont rien à voir avec la relation entre la forêt et les arbres. Les personnes intelligentes reconnaissent que la forêt est définie par l’existence d’arbres, tout comme la prairie est définie par l’existence d’herbes.
Le défi de cette tâche est donc d’inhiber certaines associations et d’activer la relation abstraite «est défini par». Les tâches d’intelligence se basent sur un matériel connu de tous, mais qui doit être traité sous une nouvelle perspective. Les personnes se distinguent très nettement les unes des autres dans ce type de raisonnement, et il n’y a pas de grande différence entre les formats de tâches linguistiques, numériques ou figuratives.
Capacités inscrites dans l’architecture cérébrale
Le quotient intellectuel (QI) est déduit des tâches résolues dans un test d’intelligence sur la base de considérations statistiques. Les tâches sont proposées à un grand groupe représentatif de la population. Celui qui correspond à la moyenne a un QI de 100, et selon la direction et l’importance de l’écart entre la valeur d’une personne et la moyenne, son QI augmente ou diminue. Pour les lecteurs familiarisés avec les statistiques: les performances intellectuelles sont distribuées normalement et le QI est mesuré en écarts-types, typiquement 15 points de QI correspondent à un écart-type.
Les différences d’intelligence entre les personnes s’expliquent par des processus fondamentaux de résolution de problèmes et d’action ciblée. Il faut chercher dans sa mémoire les connaissances utiles et inhiber les associations d’idées non pertinentes. Il faut également se protéger des distractions extérieures tout en gardant à l’esprit l’objectif global pendant l’exécution de tâches partielles.
Ces capacités sont inscrites dans l’architecture de notre cerveau, et les différences s’expliquent par des variations génétiques. A cet égard, les comparaisons entre jumeaux monozygotes et dizygotes sont éloquentes: les jumeaux monozygotes s’accordent dans une très large mesure sur leurs capacités intellectuelles, tandis qu’il existe entre les jumeaux dizygotes de même sexe des écarts aussi importants qu’entre des frères et sœurs qui diffèrent par l’âge.
Les différences génétiques entre les individus n’apparaissent toutefois que lorsqu’ils ont l’occasion de prouver leurs capacités intellectuelles, et la fréquentation de l’école joue un rôle décisif à cet égard. La capacité de raisonnement mesurée par les tests d’intelligence présuppose la capacité de lire, d’écrire et de calculer, ainsi que le maniement d’idées abstraites et d’explications logiques. Mais plus les conditions génétiques d’une personne sont bonnes, plus elle est capable d’exploiter ces opportunités d’apprentissage. En même temps, il s’avère que lorsqu’un environnement favorable au développement de l’intelligence est offert, les différences d’intelligence peuvent être attribuées à des différences de génétique.
Les tests d’intelligence peuvent prédire le succès
Il est admis que l’intelligence est transmise de manière polygénique, c’est-à-dire que de très nombreuses variations génétiques, probablement réparties sur l’ensemble du génome, doivent interagir. Même si l’on parvenait un jour – nous en sommes actuellement encore très loin – à localiser tous les emplacements des gènes et à identifier les variations génétiques qui contribuent à l’intelligence, il ne serait pas possible de déduire de manière fiable l’intelligence d’une personne à partir de son ADN, car celle-ci se développe à partir de l’interaction entre les gènes et l’environnement. Le grand nombre de gènes et leurs variations, dont on suppose en outre qu’ils se répartissent sur tous les chromosomes, explique également la grande variation de l’intelligence au sein des familles.
De très nombreuses études menées dans différents pays montrent que les performances aux tests d’intelligence permettent de bien prédire la réussite professionnelle et la vie. Les personnes intelligentes sont innovantes, capables de mieux évaluer les risques et de comprendre des situations complexes. Si une société parvient à exploiter le potentiel des personnes particulièrement intelligentes, la qualité de vie peut s’améliorer pour tous. En revanche, si la tendance observée dans les pays développés au cours des dernières décennies se poursuit, selon laquelle, en cas de doute, c’est l’origine sociale plutôt que l’intelligence qui détermine le développement professionnel des enfants et des jeunes lors de décisions éducatives telles que le passage au lycée, cela ne sera pas sans conséquence pour l’ensemble de la société. Les postes à responsabilité devront alors être occupés par des personnes qui ont certes traversé le système éducatif, mais qui ne sont pas suffisamment en mesure de s’adapter à de nouvelles situations.
Elsbeth Stern est professeure de recherche empirique sur l’enseignement et l’apprentissage et directrice de l’Institut de recherche comportementale de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich. Ses domaines scientifiques de prédilection sont la recherche sur l’intelligence, la psychologie cognitive et la recherche sur l’enseignement et l’apprentissage.
Vous venez de lire un article paru dans notre édition papier (Le Regard Libre N°117).
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