Le nouveau départ de Linkin Park
Le groupe de rock californien dévoile un nouvel album et repart en tournée, sept ans après le décès de son leader charismatique. Un retour aux sources qui cherche à (re)conquérir le public cible: les millenials en perte de repères.
Cela fera peut-être sourire (ou pleurer) plus d’un, mais l’auteur de ces lignes a été plus marqué par la mort de Chester Bennington que par celle de Michael Jackson. Durant l’été 2017, le chanteur de Linkin Park, âgé de 41 ans, mettait fin à ses jours. Des jours marqués par des abus sexuels et le divorce de ses parents dans son enfance, ainsi que ses expérimentations précoces avec la drogue.
Linkin Park est peut-être le seul groupe de «Nu-Metal», ce mélange entre hard rock et rap, qui a su perdurer dans le temps. En presque deux décennies d’activité, la formation menée par Bennington et le rappeur Mike Shinoda a sorti six albums, vendu près de 100 millions de copies à travers le monde et rempli des stades sur tous les continents, dépassant en notoriété leurs précurseurs, Limp Bizkit et Korn.
Boudé par la critique, pas par les fans
Le groupe n’a jamais obtenu les faveurs de la critique. Au début des années 2000, les pages culturelles préféraient adouber «The White Stripes» ou «The Strokes». Et pourtant, s’il est le premier groupe de rock à avoir obtenu le milliard de vues sur YouTube, ce n’est pas un hasard: le groupe a construit une musique certes facile d’accès, mais qu’il serait faux de considérer comme simpliste.
Contrairement à de nombreux groupes de l’époque qui ont inlassablement tenté de recycler leurs premiers succès, Linkin Park a su se renouveler à chaque album. Après deux premiers opus aux sonorités dures empruntées au heavy metal, la formation a bifurqué vers des ballades pop-rock avant de se tourner vers des ambiances plus électroniques dans les années 2010. Il a perdu des fans en chemin, mais en a conquis d’autres, a construit une communauté de fans nommée «Linkin Park Underground» pour cultiver sa relation avec ses admirateurs, et ce bien avant Taylor Swift et ses «Swifties».
Le déchirement de Chester, écho d’une génération
Surtout, le groupe a toujours été porté par la sincérité de Chester Bennington et Mike Shinoda. Il y avait, dans ces passages de raps scandés, dans ces refrains lancinants, une authenticité qui a fait vibrer les millenials. Génération en perte de repère par excellence, elle a affronté la fin des certitudes du XXe siècle, à l’aube du troisième millénaire et de son propre passage à l’âge adulte. Elle était faite pour comprendre Chester.
Il se produisait quelque chose sur scène, lorsque cet homme frêle, aux traits tirés malgré son jeune âge, son torse nu effilé couverts de tatouages, interprétait ses hymnes déchirants, accompagné uniquement d’un piano, dégoulinant de sueur, les yeux fermés, comme s’il était seul malgré les 50 000 personnes qui le dévoraient du regard. Une communion autour de sa souffrance personnelle qu’il a su transcender et rendre universelle: tout le monde pouvait s’identifier à ces démons intérieurs, à ce sentiment d’exclusion, à cette solitude dans un monde sans repères.
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Linkin Park a tenté le pari fou, raté par Queen après le décès de Freddy Mercury, de se réinventer autour d’une nouvelle personnalité: Emily Armstrong a débarqué dans l’univers du groupe et a su interpréter leurs morceaux les plus célèbres avec la même verve que Chester. Le nouvel album From Zero, dévoilé en novembre, témoigne de la volonté de continuité de la formation musicale: chaque chanson est un rappel à l’une ou l’autre «ère» de Linkin Park, tantôt du métal-rap violent, tantôt un blend d’electro-pop. L’ensemble est cohérent et contient de vraies bonnes surprises comme le single Emptiness Machine, ou le titre Two Faced.
A minima, l’album «From Zero» permet aux fans un retour nostalgique vers leur adolescence, ce qui est dans l’air du temps. Emily Armstrong imprime sa propre voix rauque et modifie le jeu de call-and-response avec Shinoda, devenu plus à l’aise mélodiquement qu’auparavant. L’ensemble est agréable à écouter, sans pour autant réinventer ni le genre ni la marque «Linkin Park». Qu’importe: le groupe a visiblement réussi son pari, à savoir retrouver son public; les places pour son concert du 20 juin à Berne se sont arrachées durant la prébilletterie et la salle Bernexpo affiche complet.
Au lieu de briser le lien avec le public, le décès de Chester Bennington unit désormais le groupe et ses fans autour d’un deuil commun.
Ecrire à l’auteur: jocelyn.daloz@leregardlibre.com
Vous venez de lire une critique contenue dans notre édition papier (Le Regard Libre N°113).

Linkin Park
From Zero
Warner Records
Novembre 2024
11 titres
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