Si, Monsieur Stravinsky, la musique est porteuse de sens

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écrit par Sébastien Lapaire · 11 décembre 2024 · 0 commentaire

Contrairement à ce que prétendait le célèbre compositeur russe, le cinquième art exprime quelque chose, même sans paroles. La façon dont cela se réalise est néanmoins sujette à débat. Voici un début d’hypothèse.

Dans ses Chroniques de ma vie, Igor Stravinsky prétendait que la musique «[est] impuissante à exprimer quoi que ce soit: un sentiment, une attitude, un état psychologique, un phénomène de la nature, etc.» Ajoutant: «L’expression n’a jamais été la propriété immanente de la musique.» Ce faisant, le compositeur russe s’embrouillait lui-même dans une formulation aussi imprécise que provocatrice. Autrement dit, si la musique n’exprime rien, elle ne revêt pas de sens.

Un désaccord paraît cependant justifié pour qui est convaincu que la musique n’est pas un art abstrait en soi, bien que certaines partitions puissent parfois l’être. Et c’est là toute la question qui incite l’objectivité et la subjectivité à se réconcilier. L’écrivain inspiré Wilhelm Heinrich Wackenroder avait bien compris que la musique «est l’art par excellence, supérieur à tous les autres en capacité et puissance d’expression». Il n’évacuait pas pour autant le mystère de la création.

Deux «sons» à distinguer

La musique est un langage, au sens propre, capable d’exprimer les moindres détails de l’existence, de tous les instants de la vie. Par conséquent, ce langage a besoin d’être traduit. En cela, la pensée pédagogique d’un Johann Heinrich Pestalozzi peut-elle nous stimuler à la condition de ne pas rationaliser ce langage en le figeant. La musique n’est pas que pure forme ou exercice de style: elle exprime un fond et un contenu. Elle est un extraordinaire tissage d’énigmes à résoudre, tout en sachant que le fond aspire à exprimer la vérité et le contenu, la beauté ou la laideur, selon les cas.

Le son-matière et le Ton-imagination – au sens où l’artiste anglais William Blake lui a donné une dimension métaphysique – forment une dualité complémentaire, nécessaire pour que l’œuvre revête une signification. D’ailleurs, la langue allemande est encore plus précise lorsqu’elle distingue Klang et Ton, tandis que le français restreint le sens en traduisant les deux termes uniquement par «son», sans aucun souci de différenciation. Ce son-là appauvrit considérablement le discours musical, le son en soi ne signifiant rien que du bruit. Klang correspond à la pure matière sonore, alors que Ton est relatif au processus créatif.

La leçon de Hegel est révélatrice lorsqu’il considère, à la suite de Schelling, l’affinité particulière et originelle entre le Ton et l’intériorité du sujet. Sa philosophie de la musique insiste avec pertinence sur l’absence de séparation entre «les matériaux extérieurs et le contenu spirituel».

Une signification subjective

De tous les arts, la musique est celui qui contient le plus de dimensions diverses. D’où l’intérêt notable des philosophes à son endroit. Pour saisir au mieux la complexité de cette question, il importe de se référer aux sources.

Pour ce qui concerne la musique occidentale, celles de la Grèce antique apparaissent d’évidence. Cela peut sembler paradoxal, dans la mesure où il ne subsiste aucun document sonore de cette période. Nous avons en revanche conservé une partie non négligeable du corpus des Tragédies qui nous renseigne sur le sens des expressions principales, rythmiques et mélodiques. Ces dernières constituent le fondement de toute la musique occidentale jusqu’à nos jours. Il s’agit, principalement, du péan et du thrène, une dualité à la fois complémentaire et antithétique que Nietzsche a singulièrement déformée. Le péan exprime la joie, le thrène entonne une souffrance. Les compositeurs occidentaux se sont inspirés de leur fond expressif tout en se référant aux grands récits homériques.

Le chorós et les protagonistes de la poésie tragique nous en donnent de nombreuses clés herméneutiques par l’intermédiaire du texte régulièrement entonné. Le chorós commente et explique l’action en chantant et dansant, tandis que les protagonistes figurent les péripéties de l’existence. En se référant à Kant, Beethoven, notamment, l’avait fort bien saisi en tant qu’héritier de ces admirables sources. Ainsi de sa compréhension – tout au moins intuitive – des principes opposés de la forme-sonate: ceux d’opposition et d’attirance. Le conflit doit trouver sa résolution grâce au sens.

En cela, le remarquable exemple beethovénien valorise la signification en soi, qui est de dimension analogique, ou multiple, et non logique et unilatérale. Plus précisément, le sens en musique n’est pas de caractère technique, mais essentiellement de nature poétique et psychologique.

La prééminence de l’imagination

La musique fait d’abord partie de l’histoire de la culture, qu’il s’agit de déchiffrer tout en la distinguant de la civilisation dont l’objet est l’organisation matérielle d’une expression. Ainsi valorisé, le sens jaillit de la fructueuse rencontre de la philosophie et de la musique telle que Damon et Platon l’avaient suscitée. Ces derniers ont attribué aux modes mélodiques une importance singulière et fécondante.

Le compositeur et collecteur de songs anglais Ralph Vaughan Williams le comprendra dans cet esprit lorsqu’il enrichira le folk-lore («savoir du peuple») à partir de son écoute attentive du chant spontané – tune – entonné par les humains les plus imaginatifs. Ceux-là n’avaient jamais suivi un seul cours de solfège. Le fermier et chanteur traditionnel anglais Harry Fred Cox a su magnifiquement le formuler: You must get the tune first. If you get your tune, you ‘ill get the song.

Le concept flou de «musique à programme» a très souvent été invoqué pour justifier une sorte d’explication. Signification n’est pas description. Il semble plus encourageant de comprendre pourquoi Beethoven a conçu en fa majeur sa Symphonie «Pastorale» et non en majeur comme pour sa Deuxième. Ce choix relève précisément de l’imagination sonore, porteuse de sens. La rationalité n’a effectivement rien à voir avec ce constat, comme le déclare trop souvent une analyse positiviste.

L’indépendance par rapport aux mots

Le bavardage musical a également pour effet de nier, non sans arrogance, la dimension herméneutique et métaphysique du langage musical. Celui-ci est indépendant des mots. Charles-Albert Cingria était même convaincu que c’est la musique qui enfante le poème et non l’inverse. La musique est antérieure aux mots, elle est l’expression de l’essence intime du monde. C’est elle, premièrement, qui est porteuse de sens.

Le chef d’orchestre et théoricien Ernest Ansermet, influencé par Kierkegaard, était convaincu de cette réalité lorsqu’il écrivait que «la musique n’est pas une expression de sentiments, mais une expression de l’homme en tant qu’être éthique, et c’est ce qui lui donne sa profondeur de sens et sa valeur. Elle révèle vérité de l’homme à son insu.» Il ne faut pas comprendre ici l’éthique comme un programme de moralisation, mais comme une recherche – et une expression – de sens. Le poète lyrique de Sparte, Terpandre, sera l’héritier de ces considérations lorsqu’il évoquera «la voix claire de la Muse et de la Justice».

La complication intellectuelle a aussi suscité une combinaison sonore qui évacue la prééminence de la mélodie comme fondement du langage musical. L’exemple du concepteur du dodécaphonisme, Arnold Schönberg, en dépit de sa haute intelligence, est édifiant tant son parcours épuisant dans un Labyrinthe encore habité par le Minotaure l’a empêché de trouver le «fil d’Ariane» du sens libérateur. Tant que le créateur et l’auditeur ne sont pas capables de corréler les valeurs, ils ne peuvent pas accéder au sens. Ils ne sont pas compétents pour reconstituer la dramaturgie du discours musical.

Le sens musical est à la fois exigeant et cathartique. L’auditeur ne saurait se contenter d’être un mélomane passif s’il souhaite véritablement s’investir dans l’écoute et non simplement se satisfaire d’une «opinion courante» cimentée par le snobisme. Pour ainsi dire, l’accès au sens est le travail de toute une vie, en toute modestie.

Historien de la musique, James Lyon est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés à Bach, à l’hymnologie, à Pestalozzi ou encore au folklore anglais.

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Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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