Agathe Ruga, divorcer de la fiction
Deux ans après son précédent opus, l’auteure française est de retour en librairie pour nous donner Rendez-vous à la Porte dorée, sur les traces d’un amour étiolé. Avec l’obsession de trouver sa vérité romanesque.
Agathe Ruga a fait son entrée en littérature en 2019 avec Sous le soleil de mes cheveux blonds, un premier roman très construit et raconté. En 2022, elle a publié L’homme que je ne devais pas aimer en resserrant la narration sur l’angle intimiste. C’est dans ce sillon de l’autofiction qu’elle poursuit sa route avec son troisième opus, Rendez-vous à la Porte dorée.
La trilogie des A: Agathe, Anne, amour
Il a fallu qu’Anne quitte son mari trois ans auparavant – afin de vivre une passion qu’elle pensait libre et légère avec un homme bien plus jeune – pour qu’elle se rende compte qu’elle venait de perdre son grand amour. Désormais, tous les moyens sont bons pour reconquérir Joachim. Une mission qui tourne très vite à la psychose et qui précipitera Anne à la périphérie de la folie.
Rendez-vous à la Porte dorée est le journal introspectif d’une femme ravagée par ses émotions, le récit d’une longue désillusion, d’une intense expiation, une course contre soi-même. Mais une fois qu’on a dit ça, qu’est-ce qu’on fait de cette histoire? On essaie de démêler le vrai du faux, de superposer la fiction et la réalité de sorte à faire apparaître en creux la vérité? On reconstruit les événements avec ce que l’on pense savoir de l’auteure et on élabore un pastiche?
Psychodrame ou psychanalyse?
Si la narratrice ne s’appelle plus Ariane mais Anne, le subterfuge du dernier roman reste, lui, identique: Agathe Ruga se sert des mots pour explorer ses propres troubles. Et tenter d’en réchapper, le romanesque comme bouclier. Ou comme épée. A l’instar de ses précédents livres, Agathe Ruga puise dans son histoire personnelle pour se mettre en scène, drapée dans des héroïnes de papier.
Toutefois, à observer son travail depuis le début, on réalise que l’essentiel se trouve au-delà de cette cavale amoureuse. C’est l’histoire de la crise de la quarantaine d’une Emma Bovary en Lamborghini, et pourtant l’on sent bien que la véritable intrigue se joue dans les marges du texte, entre les jérémiades et les effusions. Pour dénicher la vérité littéraire de ce texte, il faut détourner les yeux et chercher dans notre intériorité.
Le sens pixelisé
Il n’est d’emblée pas question de rendez-vous, mais d’irruption. Aucune installation de décor, aucune digression; au moment où le livre s’ouvre, le lecteur est immédiatement propulsé au cœur des confidences de la narratrice. On la sent étouffée de questionnements, perdue dans sa psyché, à confondre l’amour avec le désir, l’intensité avec le bonheur, à avoir comme seule constance les excès et l’obsession. On devine dans le ballottement d’Ariane et sa confusion celle de la romancière, qui tâtonne, sonde et met à l’épreuve sa propre pratique d’écriture.

Encore plus que dans ses précédents opus, le style d’Agathe Ruga est animal, impulsif, elle distille les punchlines d’un humour exaspéré, sa verve fuse et se déploie par fragments, esquissant sur le papier des paragraphes comme des instantanés photographiques, au cadre et sujets resserrés. Les détails y sont toujours abondants, mais ne balisent rien. Le sens se dérobe et le désordre ontologique finit par se propager chez le lecteur. Alors que l’on serait tenté d’avoir comme premier réflexe de taillader dans le biographique pour en dégager la littérature, on se retrouve à se poser des questions qui ne semblent n’être ni celles de la narratrice, ni celles de l’auteure. Agathe Ruga nous projette dans un hors-champ romanesque.
Susciter plutôt que statuer
Si l’ensemble est quelque peu inégal, Rendez-vous à la Porte dorée possède l’immense qualité de nous faire nous interroger, il nous force à prendre du recul sur le réel, à mettre en perspective la narration pour mieux nous en décoller. Lire Agathe Ruga, c’est se perdre en soi-même, en voulant faire de notre lecture une traque de la vérité, avant de finalement se rendre compte de toute la vanité de la démarche. Le nez dans les mots, on s’interroge constamment sur le rôle de la littérature, son pouvoir et sa place, voire sa finalité.
En définitive, ce texte soulève des questions essentielles, sans toutefois jamais les poser ni les élucider. Il se contente de les glisser à l’oreille du lecteur et de le laisser se les approprier. Rendez-vous à la Porte dorée n’est pas une métaréflexion sur l’autofiction, il n’a pas pour but de développer un propos général sur le dessein romanesque, encore moins de répondre aux interpellations voyeuristes. Il propage au contraire des échos intérieurs.
La question initiale aux atours un peu éculés «Pourquoi raconter sa vie?» se mue rapidement en «Pourquoi écrire?» pour se révéler étonnamment en «Pourquoi lire?». Rendez-vous à la Porte dorée est simplement l’opportunité donnée de se questionner sur notre rapport intime à la littérature, à notre besoin d’imagination. Il est une retrouvaille avec notre propre intimité.
«S’il y a bien une erreur que j’ai commise, c’est celle d’avoir été sincère avec toi. L’honnêteté a été mon plus grand crime. Celles qui mentent s’en sortent heureuses et protégées. Elles ne vieillissent pas seules. Les maris savent endurer les secrets et les fantômes mais ne pardonnent jamais à la main qui balaie le château de cartes.»
Quatre questions à l’auteure
Peut-on fabuler indéfiniment en écrivant?
Absolument, c’est même conseillé! Si l’on déplace le curseur de la fabulation, on peut passer de l’autofiction à la fiction puis à la science-fiction. Travaillons le réel jusqu’à ce qu’il devienne supportable!
Pour citer René Girard, quel serait le plus beau mensonge romantique?
«Je t’aime»! Je m’interroge beaucoup sur le sens caché de cet aveu. Personnellement, j’ai souvent dit «Je t’aime» pour dire «Je te désire», «Merci» ou encore «J’ai besoin de toi».
Et la plus belle vérité romanesque?
Toutes les litotes qui existent dans les pièces de théâtre dramatiques comme le célèbre «Va, je ne te hais point», de Chimène. J’affectionne les amours subtiles et contrariées.
L’autofiction est-elle une mise en scène de sa propre mort?
Disons qu’elle est un moyen de pouvoir mourir plusieurs fois, puis de tourner une page. Dans chacun de mes romans, une partie de moi meurt un peu. Merci les doubles littéraires!
Ecrire à l’auteur: quentin.perissinotto@leregardlibre.com

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