«La nuit du Gütsch», roman inédit (épisode 2/10)

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écrit par Sébastien Lapaire · 06 avril 2024 · 0 commentaire

Voici la suite du nouveau roman de l’écrivain suisse André Durussel, publié en primeur dans Le Regard Libre durant toute l’année 2024.

Au lendemain de son arrivée, la vie professionnelle débuta pour lui dans cette fabrique de l’Obergrundstrasse où il était attendu, désormais engagé comme Betriebsmechaniker pour l’entretien et le réglage du parc des machines. Un mécanicien d’exploitation «avec de bonnes facilités d’adaptation», comme le précisait l’annonce à laquelle il avait donné suite. Cette entreprise comptait une centaine d’employées et d’employés. Elle avait été fondée en 1899 et avait commencé par construire sous licence des compteurs à gaz de la maison berlinoise Elster. Puis le secteur des compteurs à eau s’était par la suite considérablement développé à partir de 1940, avec des corps en bronze et une hélice immergée à axe vertical, surmontés d’un petit compteur de chiffres à rouleaux protégé par un couvercle, lui aussi en bronze.

Ces précisions historiques, données par le responsable des ressources humaines, furent suivies d’une visite rapide des différents départements de production. Aimé ne comprenait certes que très partiellement encore les explications données en Schweizerdeutsch, langue qui avait une certaine analogie avec le danois, mais il réalisa qu’il était bien dans son élément, tandis que le bruit des machines couvrait souvent la conversation. On lui avait confié un petit local de service, vitré, avec un bureau métallique, ainsi qu’une armoire-vestiaire, à proximité de la halle de montage des compteurs à gaz.

Cette première matinée se déroula plus rapidement qu’Aimé l’avait imaginé et la sirène de midi retentit bientôt dans l’usine. Le temps d’enlever la blouse de travail, puis de se laver les mains au savon de sable rose autour de grands bassins circulaires où les ouvriers échangeaient des plaisanteries dont le sens, souvent, lui échappait, et voici qu’Aimé se retrouva dans cette Obergrundstrasse d’où il était venu. Cette large avenue s’étendait en direction de Kriens. Il n’y avait pas de restaurant-cantine d’entreprise. Chacune et chacun rentrait à la maison pour la pause de midi, en ville ou dans la banlieue proche, à vélo ou en vélomoteur, car seuls les cadres possédaient une automobile. Aimé réalisa bien vite qu’il lui fallait acquérir un vélo. Pour les repas de midi et du soir, un hôtel-pension, à l’autre extrémité de la ville, devint ainsi l’un de ses points d’ancrage. On verra, par la suite, la place que cela allait prendre dans sa nouvelle vie, contribuant ainsi à son intégration rapide au sein d’une population accueillante, en dehors de son activité professionnelle régulière. Cette dernière lui laissait un appréciable temps de loisirs en fin d’après-midi et en soirée, ainsi que durant les week-ends.

A treize heures quinze, toute l’année, la sirène de l’usine retentissait. Dans les ateliers, les machines se remettaient en branle les unes après les autres: les décolleteuses crachaient à nouveau leurs petits copeaux de laiton, l’étau-limeur usinait, dans le va-et-vient régulier de son porte-outils, les lourdes bases en fonte grise pour les grands compteurs de type Woltmann, avec leur hélice à axe horizontal, tandis que la station d’essai et d’étalonnage des compteurs individuels, dans un fracas récurrent d’eau chassée, permettait de contrôler avec précision les indications en mètres cubes indiquées sur leur petit rouleau de chiffres. Dans le département de montage des compteurs à gaz, une forte odeur de cuir tanné au chrome flottait en permanence et se mélangeait à celle des huiles de décolletage.

Non loin de l’usine, dans une petite rue transversale qui portait le nom bizarre de Rhynauerstrasse, un marchand de cycles et de vélomoteurs vendit ainsi à Aimé, quelques semaines plus tard, une bicyclette usagée de la marque Sursee, cela pour une huitantaine de francs. Elle était noire, la chaîne entièrement protégée par une protection en tôle vernie, avec un frein arrière Torpedo à rétropédalage, fabriqué en Allemagne par Fichtel et Sachs, selon les explications du marchand. Cette bécane devint très vite la compagne d’Aimé pour ses déplacements journaliers, de même que pour la découverte de la région, dès la belle saison venue. Une saison qui allait amener chaque jour son flot croissant de touristes, surtout dans la cité historique traversée par les eaux de la Reuss, ainsi que vers le Monument du Lion, le Jardin des Glaciers et le célèbre Panorama circulaire du peintre Edouard Castres, celui qui représente l’entrée aux Verrières de l’Armée française de l’Est en 1871, avec ses soldats et ses rares chevaux complètement épuisés.

De même que la campagne avait été l’élément protecteur où avait vécu Aimé jusque-là, cette ville inconnue devint aussi pour lui une sorte de compagne journalière, une autre mère que celle qu’il n’avait jamais connue. Cela peut paraître paradoxal, voire ridicule, mais c’était pourtant ce qui lui arriva et personne ne pouvait l’expliquer. Sans renier ses attaches terriennes, il découvrait une dimension urbaine à sa vie. Non pas à la manière souvent superficielle qu’ont certains touristes qui considèrent cette découverte comme une parenthèse ou une distraction, mais bien comme quelque chose avec laquelle il se sentait grandir. Non seulement dans son activité professionnelle durant la semaine, mais aussi durant les samedis et les dimanches, lorsqu’il allait faire ses courses dans les commerces, ou lorsqu’il passait sur les berges de la Reuss où se tenait le marché hebdomadaire. Les neuf tours d’enceinte de la Musegg, comme des sentinelles, semblaient désormais veiller sur son avenir. Il se mit même à apprendre et mémoriser leurs noms, comme un écolier. La première, à l’ouest, en direction de l’église Saint-Charles, non loin de la Reuss, se nommait Nölliturm. Elle était cylindrique et son nom provenait probablement du prénom de l’un de ses premiers gardiens. C’est dans cette tour que se rassemblent les notables de l’ancienne corporation du Safran, organisatrice du «Fasnacht». Puis venait la Männliturm, surmontée d’un petit soldat harnaché. Suivait, en direction du nord, la Luegislandturm, ou Tour de guet, puis la tour où résidait l’équipe de garde, la Wachtturm, ensuite la Zeitturm, ou Tour de l’horloge, plus trapue que les autres, puis la Schirmerturm, puis la Pulverturm où se trouvait la réserve de poudre, la Allenwindenturm, dans sa position dominante à tout vent au-dessus du quartier de Fluhmatt, et enfin la neuvième, la Dächliturm, avec son petit toit caractéristique.

Ville touristique au riche passé, Lucerne compte aussi de nombreux et prestigieux hôtels, la plupart datant des premiers grands bateaux à vapeur, puis de l’ouverture de la ligne du chemin de fer du Gothard: le Schweizerhof, le Luzernerhof, puis le Grand Hôtel National sous l’influence de Max Alphonse Pfyffer von Altishofen, à la fois architecte, hôtelier et commandant de corps de l’armée, et de l’un de ses amis, pionnier lui aussi de l’essor du tourisme en Suisse: le cuisinier français César Ritz. L’hôtel où Aimé avait trouvé pension pour ses repas de midi et du soir n’avait certes rien de prestigieux. Or, d’une manière marginale et beaucoup plus récente, il faisait néanmoins partie de cette même lignée, là-bas, à l’extrémité de cette Bruchstrasse qui, comme son nom semblait l’indiquer, marquait une sorte de coupure journalière dans son activité à l’usine de compteurs, située à l’autre extrémité de la ville. Cet hôtel se nommait les Drei Könige. La coïncidence avec l’auteur de l’ouvrage que l’étudiant n’avait pas ouvert durant le trajet en train n’était peut-être pas si fortuite? Balthasar était en effet le nom du troisième de ces «rois», mais sans la particule von.

Aimé, ainsi découvreur d’un nouveau cadre de vie, avait gardé son esprit curieux, mais surtout systématique, ou plutôt méthodique, certainement à cause de sa formation professionnelle initiale. C’est ainsi qu’après les tours d’enceinte de la vieille ville, puis le repérage de quelques hôtels indiqués sur un petit dépliant touristique qu’il venait d’acquérir, il s’intéressa aux édifices remarquables, et en particulier aux églises. Ville d’églises et de ponts couverts, lui avait en effet déclaré Barti lorsqu’ils s’étaient quittés, le soir de son arrivée. Tout d’abord, les anciens ponts de bois. Effectivement, à la sortie du lac, enjambant la rivière aux eaux sombres, il y en avait deux. Le premier, le Pont de la Chapelle, le plus mondialement photographié, avec sa tour octogonale qui datait de la guerre de Morgarten (où logeaient chaque année une colonie de martinets), avait été construit en 1333. Sous sa charpente, il y avait plus d’une centaine de très anciennes peintures triangulaires devant lesquelles Aimé se promit de s’arrêter un jour. Le second pont, plus en aval, partait de la Mühlenplatz, là où les meuniers d’autrefois travaillaient. C’était le Spreuerbrücke, ou Pont des Vanneurs. Il avait été construit septante-cinq années plus tard et, comme pour celui de la Chapelle, plus d’une quarantaine de peintures triangulaires étaient fixées sous sa charpente, représentant les étapes d’une terrifiante «Danse des morts», une danse où les rires du Moyen Age semblaient faire ici un écho silencieux au clapotis régulier de la Reuss et aux vivantes rumeurs de la ville.

Quant aux églises, Aimé en compta plus d’une douzaine au service des fidèles de l’Eglise catholique romaine, ainsi que deux pour les croyants issus de la Réforme. Le premier samedi soir de la première semaine de son arrivée, ces édifices avaient d’emblée signalé leur présence à Aimé par un immense concert de cloches qui montait comme une sorte de marée sonore jusqu’à la Steinhofstrasse où il résidait. Mais il ne parvint jamais à les reconnaître par ce moyen, sauf peut-être pour la dernière, cette Sentikirche située au pied de la colline du Gütsch, où il tentera de se réfugier un soir de pluie… Le son un peu grêle des cloches de cette très ancienne léproserie n’était en effet pas comparable à celui des autres églises de la ville, et en particulier à celui de la grande Hofkirche, ou encore à celui de la Lukaskirche, plus près de la gare, de construction assez récente, et dont le clocher n’avait pas pu être érigé à sa hauteur prévue à cause de la nature mouvante du sous-sol en cet endroit de la ville, un terrain gagné autrefois sur le lac.

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer au premier abord, et de même par la suite, lors de découvertes ultérieures que va faire Aimé, la ville et sa région n’étaient pas uniquement et économiquement vouées au tourisme. Ainsi, la fabrique de compteurs à eau et à gaz où il avait été engagé, non loin de Kriens, n’était pas la seule entreprise industrielle. A Emmenbrücke se trouvait par exemple une grande entreprise sidérurgique, une autre à Emmen, qui fabriquait des tissus synthétiques à base de viscose et avait contribué ainsi à l’immense essor du nylon en Suisse et dans le monde après la Deuxième Guerre mondiale. Elle comptait à cette époque plus de cinq mille employées et employés. A Kriens même, il y avait une fabrique de machines et de funiculaires. Une grande fabrique d’ascenseurs, de lifts et d’escaliers roulants venait de s’établir à Ebikon, non loin d’un petit lac, le Rotsee, où se tenaient des championnats d’aviron. Ce Rudersport, comme il était mentionné sur les dépliants, n’était en réalité pas un sport «rude» (schwer, mühevoll, hart), ce qu’avait cru comprendre Aimé, mais cela provenait bien du verbe rudern, c’est-à-dire «ramer». Ainsi, le petit lexique qu’il venait d’acquérir lui était fort utile dans cet apprentissage de la langue écrite. Quant à la langue parlée, il essayait de mieux la mémoriser à l’aide d’un rare journal mensuel satirique, le Nebelspalter, que les clients des Drei Könige nommaient «Nebi». Les illustrations, sous forme de caricatures, l’aidaient certes à comprendre ce qu’il lisait, mais il fallait lire de préférence à haute voix.

Plus loin encore, dans l’arrière-pays, se trouvait à Perlen une importante fabrique de papier, spécialement pour les journaux, ainsi qu’une entreprise de vente d’habits et vêtements de travail par correspondance à Entlebuch, tandis qu’une nouvelle zone industrielle se développait et s’étendait du côté de Sursee-Wiggertal.

A propos de l’hôtel garni des Drei Könige et de ses lecteurs du «Nebi», c’est là qu’Aimé allait aussi prendre de nouvelles racines, car il y venait deux fois par jour pour ses repas, durant les jours ouvrables plus particulièrement. Cet établissement comprenait une vaste salle du café-restaurant, avec accès depuis la rue, ainsi qu’une salle plus petite et attenante, entièrement boisée, la «Stübi». A l’angle de la Klosterstrasse se trouvait une entrée séparée pour l’hôtel, dotée d’une réception moderne et de quelques fauteuils accueillants, ainsi qu’un présentoir où étaient exposés les différents dépliants touristiques mentionnant les particularités de la ville et de ses abords. Une région semée tout autour d’un lac à plusieurs bras: celui de Küssnacht au nord-est, avec Hergiswil, Alpnachstad et Buochs, plus au sud, au pays de Guillaume Tell, à Stans. Cette réception était dotée d’un comptoir-bureau où se tenait parfois une employée âgée, ou même la directrice de l’établissement, Madame Elfriede B. Elle portait un petit badge avec son nom et un logo qui symbolisait la triple royauté de l’établissement. Sur quatre étages, avec ascenseur, l’hôtel disposait de nombreuses chambres simples ou doubles. Dans les combles se trouvaient le logement des propriétaires de l’établissement et ceux du personnel.

Le premier jour, l’on remit à Aimé une serviette de table en coton, brodée du même logo. On lui indiqua, vers la fenêtre, une table où se tenait déjà un pensionnaire régulier, Monsieur Jakob Lätsch. Les présentations furent brièvement faites.

Monsieur Lätsch était gérant d’un petit commerce de parapluies, non loin de la Kapellplatz, dans la vieille ville. Il était veuf et sa fille unique résidait à Zurich. Elle animait une boutique d’objets décoratifs au Neumarkt, comme Aimé l’apprit plus tard. Une certaine amitié naquit assez facilement entre ces deux clients réguliers, malgré leur différence d’âge, cela d’autant plus que Monsieur Lätsch appréciait de pouvoir parler en français avec son jeune interlocuteur. Jakob Lätsch était un authentique Lucernois, toujours ponctuel, discret et affable. Il avait effectué sa formation commerciale à Genève. Bien intégré dans le tissu local, il était membre de cette corporation médiévale du Safran, déjà mentionnée, fondée autour de l’an 1400, celle qui élisait chaque année son «Père Fritschi» au temps du Carnaval et tenait son assemblée générale le samedi avant l’Epiphanie de chaque année, précisément aux Drei Könige. Jakob Lätsch expliqua aussi à Aimé comment était constituée la vie politique de la cité, essentiellement animée par les adeptes du CVP (Christlischdemokratische Volkspartei) et les libéraux du FDP (Freisinnig-Demokratische Partei).

A l’usage, Aimé découvrit, comme Jakob Lätsch l’avait déjà expérimenté, que le statut de «pensionnaire» n’était pas toujours sans contrainte. Celui-ci ressemblait à une sorte de parent pauvre. On le reléguait parfois dans l’arrière-salle, ou bien on le faisait attendre indéfiniment aux heures d’événements particuliers ou de grande affluence estivale. Toutefois, Jakob Lätsch ne s’en offusquait pas. Il arrivait même qu’un client le repérât d’emblée en entrant dans l’établissement. Lorsque le temps était à la pluie, le nouveau venu se dirigeait directement vers Monsieur Lätsch et le saluait à voix haute:

Hallo Jakob! Puis, il ajoutait:

Schlecht Wetter: Lätsch Wetter!

Ce qui voulait dire: «mauvais temps, un temps pour Lätsch».

Jakob Lätsch se levait alors rapidement et, après les salutations d’usage, la discussion se poursuivait brièvement sur le temps qu’il faisait, en relation avec la vente des parapluies en particulier. On en vendait maintenant partout, jusque dans les supermarchés et les grandes surfaces, mais la qualité n’était pas toujours au rendez-vous. Pensez donc! Il y avait même maintenant des parapluies low cost jetables, fabriqués en Chine.

L’employée principale au service du restaurant se prénommait Martha. D’origine autrichienne, âgée d’une trentaine d’années, elle était grande et forte, cheveux noirs, parlait le dialecte local avec aisance, mais avec un accent différent de celui de la clientèle d’habitués. Elle s’exprimait aussi facilement en anglais et Monsieur Lätsch avait toujours à son égard d’aimables paroles, sans cette familiarité du tutoiement. Celui qui, par exemple, avait cours à l’usine où Aimé travaillait.

S’il n’y avait pas, à Lucerne, de véritable saison des pluies, il faut reconnaître que la ville, entre ses montagnes et les multiples bras de son lac, était souvent bien «arrosée», surtout après une atmosphère de foehn, ce vent chaud qui favorise la fonte des neiges et l’éclosion rapide du printemps. Celui-ci s’installa d’un seul coup et les arbres des parcs se couvrirent de jeunes feuilles tendres, tandis que les lilas, ici et là à la Steinhofstrasse, se mettaient à fleurir. Leur parfum délicat, semblable à celui du muguet, flottait dans l’air matinal.

Un autre client des Drei Könige, d’origine neuchâteloise, venait parfois avec quelques collègues retraités de la SUVA jouer une partie de cartes. Fervent montagnard de surcroît, il se lia d’amitié avec Aimé. Il lui proposa de monter au Pilate pour mieux voir la ville «à vol d’oiseau». Cette excursion se réalisa un certain dimanche matin, vers la fin du mois de mai. Il faisait beau et clair. Albert Durand, comme il se nommait, avait donné rendez-vous à son jeune ami auprès de la station de départ du téléphérique Gondelbahn à Kriens. Non pas pour monter au sommet de cette montagne mythique en télécabine, mais bien plus simplement à pied, par Krienseregg et Fräkmüntegg, puis jusqu’à Pilatus-Kulm. Ce dernier tronçon avait été construit plus récemment, soit deux années après le premier, qui datait de 1954, malgré une très forte opposition des amis de cette montagne, dont Albert Durand faisait partie.

Après ces quelques brèves précisions historiques, le guide s’engagea d’un pas tranquille sur un étroit sentier bien balisé, suivi d’Aimé qui regardait autour de lui comme un enfant en course d’école. Albert Durand parlait très peu, se réservant pour les pauses, lors du premier arrêt intermédiaire prévu à Krienseregg, puis à Fräkmüntegg (la «montagne brisée», en français). Il expliqua toutefois à Aimé que la descente était pénible pour ses genoux, d’où son intention d’utiliser la télécabine pour le retour à Kriens, et non pas le funiculaire à crémaillère, celui qui rejoint en quarante minutes Alpnachstad, sur l’autre versant, au bord du lac.

— Surtout si l’on veut aller aujourd’hui jusqu’au célèbre lac du Pilate, ajouta Albert Durand.

Mais son jeune interlocuteur ne comprit pas ce que cela signifiait cette notion de lac.

Parvenu à un second tournant en bordure de forêt, là où la vue était dégagée, Aimé repéra l’agglomération de Kriens d’où ils étaient venus, la fabrique de compteurs, reconnaissable à sa toiture en sheds, puis, un peu plus à droite, encore dans la brume, la ville de Lucerne, avec ses tours du Musegg. Il lui revint alors à l’esprit cette constatation de Blanquette, la jeune chèvre de Monsieur Seguin, héroïne d’Alphonse Daudet dans ses célèbres Lettres de mon Moulin, lues et relues autrefois à l’école. Blanquette s’était échappée par la fenêtre de son étable pour aller dans la montagne. Parvenue au bord d’un rocher, elle avait aperçu, tout en bas, l’enclos et la maison de son maître. Elle s’était alors écriée:

— Oh! Que c’est petit. Comment ai-je pu tenir là-dedans?

Certes, la fabrique de compteurs était bien plus vaste qu’un enclos. Cependant, Aimé s’aperçut, comme par une soudaine révélation, que toute entreprise humaine, vue ainsi d’en-haut, avec ses constructions, ses machines, ses contraintes et ses directives, était finalement bien peu de chose face à l’immensité éternelle et silencieuse de la montagne.

Un peu plus à droite, Aimé repéra aussi la gare de Lucerne, puis un petit promontoire triangulaire au bord du lac, avec une grande maison patricienne dans un parc arborisé.

— C’est Tribschen, là où a vécu durant quelques années le compositeur Richard Wagner, lui expliqua Albert Durand, qui l’attendait sur le sentier. Puis ils reprirent leur marche. Un peu plus haut, ils furent surpris par le vol gracieux de deux choucas qui profitaient des courants ascendants pour atteindre plus vite qu’eux Krienseregg. Il ne s’agissait en réalité pas de choucas des tours, mais bien de chocards à bec jaune, selon les explications d’Albert Durand.

Après environ une bonne heure de marche, par le Graustein, ils parvinrent à la station intermédiaire de Krienseregg, située dans une vaste clairière. Ils entrèrent dans son accueillant et rustique «Bergbeizli» où ils firent leur première pause autour d’une tasse de café.

Albert Durand raconta alors à Aimé la première des nombreuses et anciennes légendes au sujet du Pilate, cette «montagne brisée» qui était maintenant au-dessus d’eux, celle dite de La Pierre du Dragon. Une histoire rocambolesque qui s’était transmise de génération en génération à partir de l’an 1421 déjà. Un paysan nommé Stampfli, venu de Rothenburg avec les siens pour les fenaisons, par une grande chaleur, fut terrifié par un énorme dragon, volant très bas, qui fonça sur lui avant de disparaître en direction du Pilate. Stampfli tomba à terre, évanoui. Or, à son réveil, sa surprise fut grande. Il vit à côté de lui une sorte de boule noire et lourde, comme une météorite, celle que l’on nommera plus tard de la dragonite. Cette pierre mystérieuse est toujours visible de nos jours au musée de la Place des Casernes, à Lucerne, précisa Albert Durand.

— Et ce lac du Pilate, demanda alors Aimé, de quoi s’agit-il ?

— Ah! répondit Albert Durand. lI s’agit bien de la seconde légende, dont plusieurs variantes n’ont cessé de meubler l’imagination des gens de nos montagnes. Je vous expliquerai tout cela sur place, lorsque nous serons parvenus au lac… ou ce qu’il en reste, ajouta-t-il.

C’est ainsi qu’ils se remirent en route. Ils atteignirent Fräkmüntegg en fin de matinée, puis, une heure plus tard, par un sentier de plus en plus abrupt, puis en lacets, ils parvinrent sur la vaste esplanade devant le grand hôtel du Pilatus-Kulm, établissement datant de 1890, allongé voluptueusement au soleil entre les deux pointes des sommets proches avec, à sa droite, son étrange et récent bâtiment circulaire abritant l’arrivée du Pendelbahn. Or, il y avait là une foule urbaine, semblable à celle qui déambulait sur le Schweizerhofquai de Lucerne le dimanche, ce qui frappa Aimé. Ayant pris le temps de s’asseoir après cette rude montée, mais sans entrer dans l’hôtel lui-même, somptueux à leur gré, nos randonneurs décidèrent de poursuivre leur marche sans trop tarder. En effet, le temps si sûr de la matinée n’était déjà plus le même et des nappes de brouillard voilaient par moment l’éclat du soleil dans un ciel qui se peuplait de nuages.

Il s’agissait de se diriger plus à l’ouest, dans la région très sauvage de l’alpage de l’Oberalp, un milieu de hauts marais, de tourbières et de maigres sapins cerné par des falaises abruptes. Ils renoncèrent à l’ascension du Mittaggüpfi et sa pierre branlante datant de l’époque celtique. Ils prirent un sentier à gauche qui les conduisit, selon la carte que consultait Albert Durand, en dessous du vieil hôtel du Klimsenhorn et de sa chapelle, cela jusqu’au célèbre petit lac de l’Oberalp.

Selon la légende, le corps du gouverneur romain Ponce Pilate y avait été jeté en dernier recours, après avoir séjourné dans le Tibre, puis dans le Rhône, provoquant partout de violents orages, désolation et dévastation. Le Conseil de la ville de Lucerne s’en était même mêlé et des interdictions officielles avaient été décrétées à quatre reprises, dès 1370 et jusqu’en 1578. A cette époque, il ne fallait laisser personne s’approcher du lac, ni y jeter des pierres ou des branches, sous peine de graves sanctions. Cela avait duré jusqu’en 1585, lorsqu’un prêtre de Lucerne s’était rendu sur les lieux avec toute une cohorte de fidèles. Le prêtre avait volontairement jeté des pierres dans le marécage où venaient boire les chocards, et même y avait pénétré en relevant sa soutane. Il ne s’était rien passé, ni bouillonnement, ni orage ou autre grave cataclysme.

Parvenu enfin un peu en dessus du lac, Aimé fut à la fois déçu et surpris par l’aspect des lieux envahis par la végétation. Les explications de son guide étaient certes fort intéressantes et fondées, mais dans son imagination il s’attendait à voir là des sirènes, ces femmes-poissons qui plongent au fond du cœur des hommes pour y retrouver des émotions englouties, ou même apercevoir des nymphes ou des naïades, voire des ondines, celles qui associent l’épanouissement de leurs jeunes attraits charnels à la mémoire de l’eau. Mais il n’y avait point de nymphe ni de naïade et Aimé garda pour lui sa déception.

L’effort physique accompli jusque-là et à accomplir encore, le grand air des sommets et la perspective de la descente en télécabine furent autant d’éléments qui contribuèrent à remettre rapidement Aimé sur le sentier des réalités tangibles: il avait faim. Albert Durand lui proposa de ne pas remonter jusqu’au grand hôtel du sommet, ce qui était en réalité faire un détour, mais au contraire de redescendre jusqu’à la station de Fräkmuntegg où ils trouveraient à manger. Il y avait là un restaurant self-service où l’on servait différentes variétés de röstis, dont l’une, piquante, se nommait précisément Drachenröstis. Mais il ne fallait pas tarder, car il fermait à dix-sept heures, en semaine comme le dimanche. Cette proposition réjouit le cœur d’Aimé et ils se mirent à nouveau en route d’un bon pas.

Le ciel, qui avait été menaçant en dessus du mystérieux lac, s’éclaircissait à nouveau. Albert Durand, en meilleure forme après ce repas lors duquel ils évoquèrent surtout leurs chemins de vie personnels, décida de poursuivre la descente à pied (environ une heure et demie) par Mülimäs, puis Krienseregg d’où ils étaient venus.

– Et la télécabine? demanda Aimé.

– Eh bien, nous la prendrons sur son premier tronçon, à Krienseregg. Pour vous faire encore ce petit plaisir, avait ajouté Albert Durand.

Cet ancien fonctionnaire n’avait pas l’esprit routinier, comme le découvrait Aimé. Ouvert à l’imprévu et à la nouveauté, il vivait chaque journée de sa retraite comme un véritable cadeau « par-dessus le marché », selon cette expression qui exprimait bien son caractère ouvert et sa générosité.

L’après-midi était presque sur son déclin lorsqu’ils se retrouvèrent ainsi au point de départ, cette station inférieure de la télécabine à Kriens, « the gateway to the Pilatus », comme l’indiquaient les dépliants touristiques. Ils se quittèrent là, réciproquement enchantés par cette belle journée vécue en montagne.

La suite dans la prochaine édition du Regard Libre.

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Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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