Ségurant, pourchasser le manuscrit et le dragon

6 minutes de lecture
écrit par Sébastien Lapaire · 16 février 2024 · 0 commentaire

Petite révolution dans le monde des lettres que la parution de ce Ségurant! Présenté comme le roman disparu de la Table ronde, je n’ai pas hésité longtemps avant d’extraire ce livre de la pile en librairie, tel Excalibur. A tort ou à raison?

Emanuele Arioli, docteur en études médiévales, a mené une quête à travers les bibliothèques et les archives de toute l’Europe pendant plus de dix ans pour réunir les fragments des aventures d’un illustre Chevalier au Dragon: Ségurant le Brun. Originaire de l’Ile Non Sachante, surpassant en bravoure tous les hommes de son temps, Ségurant est un chevalier emblématique de la légende arthurienne, au même titre que Perceval, Lancelot ou Gauvain. A la différence qu’il ne poursuit pas la quête du Graal comme ses frères d’armes, mais un dragon funeste et illusoire.

Le conte nous dit qu’après avoir libéré son île infestée par des lions, Ségurant la quitte, non sans être au préalable adoubé par son grand-père. Avec un seul but: prouver sa valeur. Ses exploits viennent alors aux oreilles du roi Arthur, qui organise à Winchester un grand tournoi en son honneur, où l’ensemble des chevaliers de la Table ronde sont réunis pour admirer sa vaillance. Toutefois, craignant que ce dernier ne devienne un redoutable allié pour le roi Arthur, la fée Morgane intervient et l’ensorcelle: contraint à poursuivre un dragon imaginaire qu’il ne parviendra pas à tuer, Ségurant est ainsi mis au banc de la mémoire arthurienne.

Un roman oublié pendant plus de sept siècles

Avant de pouvoir tenir dans nos mains ce roman, il aura fallu qu’Emanuele Arioli vienne à bout d’un véritable jeu de piste! C’est un peu par hasard, en lisant une version des Prophéties de Merlin, que le chercheur est tombé sur un épisode inconnu du cycle arthurien, caché en plein milieu, faisant mention d’un mystérieux Ségurant le Brun. Après avoir écumé les principales bibliothèques européennes et compilé des centaines de manuscrits pour exhumer les fragments dispersés, l’archiviste-paléographe de formation a découvert qu’ils s’enchaînaient merveilleusement et articulaient une trame narrative continue et cohérente, se poursuivant d’un manuscrit à l’autre. Ainsi, cet ouvrage désigné sous le nom de Ségurant ou le Chevalier au Dragon n’est pas en réalité un roman unitaire, mais un groupe de textes dont la composition s’échelonne entre le XIIIe et le XVe siècle, dispersés dans 28 manuscrits médiévaux.

La présente édition établie aux Belles Lettres par Emanuele Arioli est scindée en deux parties. La première, la plus longue, est issue du manuscrit 5229 de la Bibliothèque de l’Arsenal et comporte 39 épisodes, écrits entre 1240 et 1279 en l’Italie du Nord. Elle est agrémentée de versions complémentaires en fin de volume, qui sont des prolongements ou des réécritures plus tardives des aventures du Chevalier au Dragon. La seconde partie ne dissimule donc pas un récit linéaire, mais offre des vies parallèles à Ségurant.

La reconstitution de cette histoire oubliée, qui a connu un important succès à son époque, est en fait le fruit de la thèse d’Emanuele Arioli lui-même, dirigée par Michel Zink, un des plus éminents médiévistes de ce siècle. Or, désireux de rendre accessible au plus grand nombre ce nouveau pan de la matière de Bretagne, le jeune chercheur a démultiplié les adaptations: parution conjointe d’un roman, d’une BD et d’un livre illustré pour enfants, coécriture d’un documentaire… Un matraquage qui pourrait presque tourner au coup marketing, à grand renfort de storytelling.

Remanier la matière de Bretagne

Après avoir écouté plusieurs interventions brillantes d’Emanuele Arioli, regardé le documentaire Arte retraçant la genèse et les sources de ce texte, et après avoir lu l’excellente préface de l’auteur, c’est le cœur plein d’entrain et l’esprit plein de questions que j’ai entamé la lecture de ce récit retrouvé. Si les premières pages se sont révélées savoureuses, ainsi que le sont les retrouvailles avec un vieil ami perdu de vue, la suite s’est quelque peu tassée. L’aspect fragmentaire se ressent beaucoup et donne un côté très haché à la narration; je me suis senti observer de loin Ségurant se démener contre les monstres et les guerriers, sans vraiment être de ses combats.

En ouvrant le livre, je m’attendais à retrouver le plaisir malicieux pris en lisant Chrétien de Troyes, mais ce ne fut pas vraiment le cas. La faute en est à une traduction que j’ai trouvée parfois trop littérale, avec beaucoup d’indicateurs d’oralité gardés tels quels et martelés tout au long de l’histoire («que vous dire», «le conte dit»), qui heurtent et détonnent.

Décrypter Ségurant

Je n’ai également pas retrouvé dans ma lecture ce qui caractérise et fait la saveur des grands romans de chevalerie: la quête, d’aventures et de soi. Dans ces textes, tout est normalement question d’un homme qui part découvrir le monde pour découvrir l’amour, sa destinée, pour se découvrir lui-même et devenir plus digne. Ségurant ou le Chevalier au Dragon se résume, lui, plutôt à une succession de batailles, sans nette progression narrative. Le héros éponyme enchaîne les affrontements, défait monstres et gentilshommes, mais je n’ai pas senti derrière le fer la véritable mission qu’il portait, ni sa vocation. A la place d’un conte épique, ce texte révèle une histoire cryptée, de laquelle le lecteur averti doit tirer les indices pour ensuite les mettre en perspective dans l’univers arthurien.

Cela n’enlève rien à l’extrême intérêt qu’il y a de se pencher sur l’analyse philologique de cet épisode de la geste arthurienne, sur ses origines probablement nordiques ou germaniques et ses diverses réécritures. Cet opuscule est en ce sens une très bonne porte d’accès vers l’étendue de son mythe. J’ai été toutefois davantage séduit par l’analyse que la lecture. De cette façon, ce roman illustre et perpétue à merveille le code chevaleresque qui veut que l’essentiel ne soit pas l’achèvement de la quête, mais son cheminement. A ce titre, la lecture de Ségurant ou le Chevalier au Dragon importe bien moins que l’immersion dans l’immensité des questions qu’il sous-tend, aussi philologiques que littéraires.

Ecrire à l’auteur: quentin.perissinotto@leregardlibre.com

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Emanuele Arioli
Ségurant ou le Chevalier au Dragon
Les Belles Lettres
Octobre 2023
263 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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